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James Salter vaut la Tartt

Publié le par Alexandre Anizy

            C'est un véritable bombardement médiatique qui annonça cet été la sortie du nouveau roman de James Salter : Et rien d'autre (éditions de l'Olivier, août 2014, livrel à 15,99 € - très cher... c'est vrai qu'il faut payer la publicité ! Et le reste ?). Sans prétendre à l'exhaustivité, nous avons relevé : L'Express, Point, Nouvel Obs, Marianne, L'organe vespéral de propagande doxique (1), l'appendice de propagande doxique (2), etc. Afin d'optimiser les coûts de la campagne de promotion, les entretiens français ont été regroupés dans un court laps de temps : on en viendrait presque à plaindre le "pauvre James " obligé de se répéter face à des journalistes complaisants.

 

            Pour mémoire, rappelons que nous avions déjà subi un déferlement médiatique au moment de la parution du Chardonneret de Donna Tartt (3). Dans ces deux cas, force est de constater que le matraquage paie (qui en doutait ?), puisque les deux romans ont fait partie des meilleures ventes.

            Répétons-le : l'édition est un marché comme les autres.

 

            Mais de quoi s'agit-il avec le dernier Salter ?

«Et s’il n’y avait pas de fleuve, mais rien que l’interminable file des inconnus, des gens absolument désespérés, comme on en avait vu pendant la guerre ? On le forcerait à rejoindre leurs rangs et à attendre pour l’éternité. Il se demanda alors, comme il se le demandait souvent, combien de temps il lui restait à vivre. Il n’était sûr que d’une chose : quel que soit le destin qui l’attende, c’était le même que celui de tous ceux qui avaient jamais vécu. Il irait là où ils étaient tous allés et - c’était le plus difficile à admettre - tout ce qu’il avait connu serait englouti avec lui : la guerre, (...)» (p.321-22 de 322, Et rien d'autre)

            Alors cette vie au pas de charge, ce foisonnement de personnages secondaires... tout cela pour ça ?

 

            On peut concéder à Richard Ford « que nul écrivain américain aujourd'hui n'écrit mieux que James Salter, que nul ne fait montre d'une telle maîtrise de sa phrase » (Nathalie Crom dans Télérama).

            « Dans ce livre, j'ai essayé de ne pas utiliser trop de métaphores. Je voulais privilégier la facilité de lecture sur la richesse du style. J'ai toujours l'impression, quand je lis un livre surchargé métaphoriquement, que l'écrivain se rappelle sans cesse à votre bon souvenir. (...)  La technique doit être transparente, comme le carreau d'une fenêtre. Il y a des livres qui ressemblent à des magasins de fleurs : les parfums, les couleurs, l'ambiance. Je ne voulais pas qu'on ait l'impression d'être chez le fleuriste. » James Salter (entretien du Nouvel Obs - août 2014)

            Dans Et rien d'autre, il y a en effet une telle économie de moyens, qu'il n'est pas étonnant de voir Salter citer Marguerite Duras (mais entre l'économie de l'un et la pauvreté de l'autre, il y a le sens d'une histoire savamment structurée, avec des personnages que les faits caractérisent), puisque le personnage principal est éditeur. Mais on s'interroge : quelle est l'utilité du premier chapitre (un survol incongru de la guerre du Pacifique durant la Seconde Guerre mondiale) ?

 

            « Cela dit, vous pouvez aussi vendre des millions de livres sans même essayer de faire autre chose que de raconter une histoire. Mais là, on n'est plus dans la littérature, on est dans le divertissement, c'est différent. » James Salter (entretien dans Marianne du 29 août 2014)

 

            Faire défiler une vie à grande vitesse, est-ce autre chose qu'un divertissement ?  

 

 

Alexandre Anizy 

 

 

(1) i.e. l'immonde Monde

(2) i.e. le mal nommé Libération

(3) lire notre billet :

http://www.alexandreanizy.com/article-donna-tartt-n-a-pas-coupe-dans-le-chardonneret-122874500.html

Brina fait Svit

Publié le par Alexandre Anizy

            Dans les romans de Brina Svit règne le désarroi : en voici deux nouveaux exemples.

            Dans Coco Dias ou la Porte Dorée (en poche Folio), elle raconte l'histoire d'un écrivain qui abandonne un roman en gestation avancée pour conclure un marché avec un maestro : il lui enseigne le tango, elle écrit sur lui. De même elle décidera à brûle-pourpoint de son voyage pour Buenos Aires... où elle retrouvera son Argentin de la Porte Dorée qui lui fera voir la misère du quartier de son enfance. Chez cette femme, tout peut basculer d'un moment à l'autre d'un simple pivotement, tout est incertain, comme dans la vie, comme dans le tango.

            Yo me recuerdo también de Les trottoirs de Buenos Aires en los años 80, cuando he visto una tanguera que daba ritmo a su baile golpeando en el estrado con los boleadores, donde he escuchado una cantante del Renacimiento del tango... ya en aquellos dias.

 

            Dans Un coeur de trop (en poche Folio), elle use une nouvelle fois de la même architectonique (1) : une Slovène hérite d'une maison au lac de Bled, dans laquelle elle découvre un texte inconnu de son père.

            Et à Bled, le même désarroi qu'elle conjugue bien !

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) Puisque Visage slovène l'emprunte aussi d'une certaine manière avec Gombrowicz, on espère que pour son prochain roman Brina Svit osera quitter le confort de sa forme narrative chérie.

L'Etat palestinien sera comme une nouvelle Bosnie

Publié le par Alexandre Anizy

            En Palestine, la France a longtemps tenu une position diplomatique s'évertuant à préserver les intérêts des membres des deux communautés religieuses en conflit, puisque la spoliation des uns par les autres ne devant jamais être considérée comme un fait acquis pour une démocratie qui se respecte. Aujourd'hui, des Etats jadis indifférents ou muets poussent l'élite moisie de la France vers la reconnaissance d'un Etat palestinien fondé sur les décombres d'un pays, parce qu'il faut bien mettre sur la scène médiatique ˗ pour répondre à l'émotion planétaire occasionnée par les bombardements de civils ˗ un projet de paix face aux coups de force militaires incessants d'Israël. Mais est-ce sérieusement une solution d'avenir ?

 

            Nous ne le pensons pas pour trois raisons. D'abord, elle entérinerait les conséquences des actes de guerre condamnés par la communauté internationale. Ensuite, pour avoir une chance d'aboutir, cette proposition serait contrainte d'accepter pour l'essentiel les contours des positions tenues par les deux communautés, ce qui revient à valider la politique de colonisation menée par Israël depuis bientôt 50 ans. Enfin, du point de vue économique, la viabilité de cet Etat palestinien est impossible, si ce n'est au prix d'une perfusion financière internationale et permanente : par exemple, faut-il rappeler ici les études montrant la corrélation entre les implantations juives disséminées et la présence d'eau ?

 

            Si cette idée d'un Etat palestinien se concrétise maintenant, nous affirmons d'ores et déjà qu'il constituera une "nouvelle Bosnie", ce non-Etat corrompu et misérable au coeur des Balkans. Ce ne serait qu'un lâche soulagement pour l'élite moisie qui accorderait ainsi à Israël un nouveau sursis.

 

 

Alexandre Anizy

 

  

Lire le poète Péguy, ô que no !

Publié le par Alexandre Anizy

            Centenaire de la Grande Boucherie oblige, les tables des librairies nous ramènent vers des auteurs qui ont connu des jours glorieux. Les souvenirs d'enfance reviennent...

 

            Au combattant Charles Péguy l'Aisne reconnaissante.

            Mais bad trip avec le poète : le lire aujourd'hui,  ô que no !

 

 

Alexandre Anizy

 

L'annonce d'un pays par Marie-Hélène Lafon

Publié le par Alexandre Anizy

            Même si elle n'obtiendra pas le Goncourt 2014, il nous faut reparler de Marie-Hélène Lafon, puisque nous en avons dit le plus grand bien (1). Voyons deux autres romans.

 

            Dans L'annonce (Buchet-Chastel, 2009, livrel à 4,99 €), le paysan célibataire a écrit au Chasseur pour trouver une compagne qui accepte l'idée d'une nouvelle vie à la campagne :

            « La cour était vide, ourlée de vent vert, écrasée de soleil neuf. Paul s'était d'abord tenu là, apaisant la chienne, lui parlant lui disant, c'est Annette c'est Eric ils vont habiter avec nous. Ils étaient restés les trois debout dans la lumière folle. La chienne avait léché les mains du garçon qui ne bougeait pas, et les yeux agrandis, buvait tout, la cour les arbres le trou noir du vieux four à pain où l'on remisait les outils, et les cages des lapins contre le mur du fond. » (p.11/89)

La rencontre de ces échangistes-là, ce qui pousse la femme au grand chambardement, et comment elle comprend intuitivement les choses qu'elle doit faire et accepter, ou bien ne pas, comment le Paul bouleverse son propre milieu familial, finalement comment ils semblent réussir, voilà le sujet de ce roman sans fioriture.

            « La mère d'Annette avait compris ces choses et beaucoup d'autres, qu'elle n'aurait pas su dire avec des mots, privée qu'elle était, comme sa fille, de tout commerce aisée avec le verbe. » (p.19/89)

Même sans points-virgules, le style de Marie-Hélène Lafon se reconnaît : il parle avec douceur ou bien rudesse, selon le caractère des personnages, d'un monde qui survit dans une France en déliquescence.

 

NB : ce roman nous rappelle la belle chanson de François Béranger, Département 66, qui raconte le retour et la solitude d'un homme dans son village désert : c'était en 1974...

 

Dans Les pays (Buchet-Chastel, 2012, livrel à 10,99 € - trop cher !), Marie-Hélène Lafon évoque la fuite d'une autre femme, une enfant qui justement refuse cette vie moribonde dans la verdure et parvient à monter à Paris pour de longues études.

            « Avec des femmes comme Claire, qui ne voulaient pas se charger d'une famille, supporter un mari, des enfants, et habitaient dans des appartements bourrés de livres, allaient à des spectacles ou voir des peintures dans des musées, à Paris en Autriche à New York, au lieu d'élever des gosses et de s'occuper d'une maison, avec rien que des femmes comme elle, qui gagnaient leur argent sans attendre après les hommes, ça serait bientôt la fin du monde. Le bref séjour annuel à Paris permettait au père de mesurer la distance creusée entre Claire et lui par cela même qu'il avait toujours souhaité pour ses filles, la réussite dans les études et un métier stable. » (p.85/97)

On vous le redit : Marie-Hélène Lafon est en train de bâtir un chef d'œuvre. Tant pis pour les Goncourt !

 

Alexandre Anizy

 

(1)  http://www.alexandreanizy.com/article-lire-et-promouvoir-le-joseph-de-marie-helene-lafon-124741797.htm