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Les postures de Saint-John Perse et Michel Houellebecq

Publié le par Alexandre Anizy

L'un se voyait en génie alors qu'il est faussaire : Saint-John Perse.

Ayant commis une indélicatesse à son égard, Gaston Gallimard s'en explique par écrit le 28 septembre 1945 et, voulant obtenir l'édition originale des inédits que le poète tient en réserve, il évoque une publication dans la Pléiade : « Je rêve aussi d'une édition dans la "Pléiade". » (1) Saint-John Perse le prend au mot et va le tanner pour qu'il puisse créer "son Pléiade" : « Plus concrètement, il [SJP] a décidé de l'architecture de l'ouvrage, conçu la biographie, mis sur pied l'apparat critique ; il a également retouché ou imaginé une partie de sa correspondance, organisé la bibliographie et la table des matières. Il a même choisi son masque sculpté par un artiste hongrois pour la couverture. » (2) C'est pourquoi Renée Ventresque écrit : « Il faut prendre la "Pléiade" pour ce qu'elle est, une œuvre littéraire extraordinaire à tous les sens du terme (...) » (3). Une œuvre dans laquelle l'auteur emmêle le vécu et le fictif du poète Saint-John Perse et du diplomate Alexis Léger - alors qu'il les cloisonnait dans la réalité -, dans une mise en scène de "génie".

Pour commencer, il va rabaisser Francis Jammes (qui croyait être son protecteur) en reconstruisant leur amitié avec des fausses lettres : « Sévère, injuste, voire malhonnête à l'égard de Jammes, la "Pléiade" l'est indiscutablement. D'abord elle contrevient à la réalité des faits (...) » (4)

Ensuite, il pulvérise un inspirateur reconnu, Victor Segalen (l'Anabase du "génie" doit un peu à Stèles), et il cache sa source, Tibet révolté de Jacques Bucot (5) ; il utilise Paul Claudel en faire-valoir, tout en faisant de lui un grand absent des Lettres de son "Pléiade" ; du diplomate Léger, il présente les modestes connaissances de l'Asie comme base de son ascension au Quai d'Orsay et source d'une école diplomatique (!), et il le met en valeur dans le récit de l'enlèvement au sérail dans "la Relation respectueuse" : « En fait, bousculant allègrement siècles et genres, le texte convoque à l'envi les souvenirs littéraires. L'unique dent d'or dont s'enorgueillit le "commissaire de police de quartier" n'est pas sans rappeler Fontenelle. L'esquisse qui élude irrévérencieusement la féminité de la Présidente Li en la transformant en un "être chèvre-pied" fait signe vers Ronsard, etc. Tout est à l'avenant dans cette scène d'opérette réglée par un diplomate sûr de ses classiques. » (6)

Enfin, en matière politique, le Saint-John Perse de la Pléiade révise le passé, soucieux d'apparaître comme un bon démocrate... alors qu'il fut hostile à la Résistance organisée par De Gaulle (pour preuves : la dénonciation de Paul Reynaud, la note de SJP à Roosevelt où il veut démontrer que De Gaulle répudie l'ordre légal). Le diplomate Léger est un fétichiste du droit - en cela, il est en phase avec le poète Saint-John Perse qui use souvent du vocabulaire juridique - : c'est pourquoi nous parions qu'il aurait été un zélé eurocrate ordolibéral.

Grâce notamment à Renée Ventresque, le talent de faussaire de Saint-John Perse n'est plus à démontrer. Alors, si la "Pléiade" de Saint-John Perse est bien le collage d'un bloc imaginaire, son œuvre poétique n'est-elle pas aussi celui d'un lettré sachant emprunter ? (7)

L'autre se dit conservateur alors qu'il n'est qu'un ambitieux cynique : Michel Houellebecq.

En janvier 2015, pour la sortie du roman Soumission , le quotidien Le Monde demande une chronique à Christine Angot. Le fait de ne pas apprécier les romans de cette femme écrivain (8) n'empêche pas d'en tirer quelques remarques pertinentes : "passer outre" est même l'ardente obligation des intellectuels.

« Je n’avais pas envie de m’intéresser à lui, il ne s’intéresse pas au réel, qui est caché, invisible, enfoui, mais à la réalité visible, qu’il interprète, en fonction de sa mélancolie et en faisant appel à nos pulsions morbides, et ça je n’aime pas. » (9) Et encore : « Je peux même comprendre qu’il ait envie de suivre les opinions mortifères générales, qui se situent à la crête des vagues, et qui permettent d’ignorer les fonds. Il observe les opinions, les synthétise, les interprète, et offre sa vision aux lecteurs qui la confrontent à la leur. » (10) Houellebecq se soumet à la pente, dit-elle encore.

La pente du déclin forcément, mais aussi de la laideur, de la facilité. Ce que nous avons exprimé dans un billet : « L'art houellebecquien consiste à truffer sa prose de scènes porno à la manière de feu Gérard de Villiers, de considérations philosophiques pour appâter les germanophones, de propos tendancieux pour susciter la polémique utile au plan de promotion. Ce sont des impératifs commerciaux savamment intégrés dans la ligne de création : un style putassier, certes, mais un style. » (11) Notre analyse est confirmée par ce que Houellebecq aurait dit à l'écrivain Marc-Edouard Nabe : « « Si tu veux avoir des lecteurs, mets-toi à leur niveau ! Fais de toi un personnage aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux qu’[eux]. C’est le secret, Marc-Edouard. Toi, tu veux trop soulever le lecteur de terre. » C’est du moins ce que rapporte Nabe dans la préface à son Régal des vermines, republié en 2006 au Dilettante. » (12)

En tout cas, Houellebecq a appliqué méticuleusement sa recette : « Houellebecq, lui, à partir du moment où il arrive à définir des types sociaux qu’il réduit à leur physique et à leur discours ça lui suffit, il les promène dans son dispositif comme des Playmobil, et c’est tout, (...) » (13) Pourtant, selon Angot, « Le but, à travers la littérature, n’est pas de nier l’humain ni de l’humilier. Le roman c’est la suspension du mépris. La société a des pulsions mortifères qui l’ont conduite à porter aux nues (...), ça ne nous oblige pas à faire le même choix. » (14) Mais voilà, Houellebecq ne fait que saisir des mouvements significatifs des sociétés développées, réduisant ses personnages en archétypes, en Playmobil. Christine Angot en vient à l'opposer à Céline dont elle dit : « Dans ses grands romans il n’y a pas la moindre petitesse. Ses personnages sont tous quelqu’un. » Mais ce n'est pas le cas chez Houellebecq : « « Et moi, je n’étais pas quelqu’un ? » H [vacharde, Angot réduit l'auteur à une lettre - ndAA] veut nous mettre à nous aussi cette idée dans la tête. Que peut-être on n’est pas quelqu’un. Puisque l’humanisme le fait vomir. » (15)

Face à Céline, Houellebecq ne tient pas la comparaison : ce n'est pas un grand écrivain, mais un bon marchand photographe qui réduit les humains en choses, plutôt minables, forcément. Des pas quelqu'un.

En ce mois d'août, l'enquête menée par la journaliste Ariane Chemin, levant un peu le voile sur Michel Houellebecq, apporte un début de réponse sur son ambition littéraire et personnelle.

« « Je suis le Perec d’aujourd’hui. J’ai besoin de vous », c’est avec ces mots qu’il s’était présenté à l’éditeur Maurice Nadeau, en 1994. Houellebecq songeait déjà à la postérité. « J’aime les citadelles qu’on bâtit dans l’azur/ Je veux l’éternité, ou au moins ses prémisses », dit un de ses poèmes, écrit bien avant qu’il se perche avenue de Choisy. » (16)

Qu'un écrivain vise l'immortalité en son for intérieur, il est permis d'en rire mais après tout, puisque le chemin d'une consécration toujours relative est semé d'embûches de toutes sortes, n'est-ce pas une condition pour que ces hommes-là puissent se dépasser ? Mais avec Houellebecq, on est vite ramené à la surface élémentaire, au plancher des vaches :

« « Pourquoi écrivez-vous ? » a demandé un jour un journaliste espagnol à Michel Houellebecq. « Parce que je suis vaniteux et que j’aime le regard et les applaudissements des

gens », répondait-il avec une belle franchise. » (17) Pour le pognon, aurait-il pu ajouter, lui qui s'est exilé en Irlande pour échapper à l'impôt, juste le temps d'amasser un magot suffisant pour vivre en rentier pépère.

Sûr de son succès, le vaniteux H est devenu tyrannique : les salariés de l'édition le craignent, les gens des médias le cajolent pour éviter le boycott pur et dur comme Ariane Chemin ; ses confrères vont le découvrir à leurs dépens, notamment à l'occasion de la prochaine publication : « Mais les honneurs aujourd’hui s’accumulent. Un Cahier de l’Herne se prépare pour 2016, confié à deux spécialistes, la dix-neuviémiste Agathe Novak-Lechevalier (Paris-X), son universitaire préférée, et le jovial prof écossais Gavin Bowd. Il a confié des photos, ses compositions de jeune élève. Tout le monde veut en être, mais il choisit personnellement chaque intervenant de ces mélanges, écartant les épisodes de sa vie et les auteurs qui l’indisposent. Le point de vue d’un critique de cinéma ? « Tous des cons ! » Tel contributeur ? « Pas lui. Dans dix ans on n’en entendra plus parler. » Houellebecq tisse sa toge. » (18)

Le petit Michel a grandi : sa morale souple et son sens des affaires lui promettent une vieillesse heureuse. Si demain les Martiens débarquent sur la Terre, Houellebecq se fera et pensera illico martien, comme Mutti Merkel. (19) Psychologiquement, il est déjà prêt pour devenir le témoin d'un monde infâme.

L'un se voyait en génie, l'autre prétend avoir un don ; Saint-John Perse et Michel Houellebecq sont deux personnages aux méthodes ignominieuses. La littérature doit s'en accommoder, si elle veut tirer profit des œuvres réalisées par des êtres médiocres voire pires. N'empêche ! L'humanité n'a que foutre de ces gens-là.

Alexandre Anizy

(1) cité à la page 34 de la remarquable étude de Renée Ventresque : La Pléiade de Saint-John Perse - La Poésie contre l'Histoire (classiques Garnier, collection Etudes de littérature des XX et XXI siècles sous la direction de Didier Alexandre, 2012, 442 pages, 59 €)

(2) Renée Ventresque, idem, p. 14.

(3) Ibidem, p. 17.

(4) Ibid., p. 167

(5) Pendant 25 ans, SJP poursuivra de sa rage le critique Maurice Saillet, qui a pointé les similitudes de Anabase avec Tibet révolté, l'importance des "sources livresques".

(6) Ibid., p. 262.

(7) Ibid. p. 370. En 1988, Catherine Mayaux a montré comment SJP a utilisé le texte de Jacques Bucot.

(8) Lire par exemples les billets suivants :

http://www.alexandreanizy.com/article-22500873.html

http://www.alexandreanizy.com/article-pour-estoquer-les-petits-de-christine-angot-68637034.html

(9) Christine Angot, Le Monde du 16 janvier 2015.

(10) Idem.

(11) Alexandre Anizy, la fonte de Houellebecq, 12 mai 2015 :

http://www.alexandreanizy.com/2015/05/la-fonte-de-houellebecq.html

(12) Ariane Chemin, Six vies de Michel Houellebecq, dans Le Monde du 18 au 23 août 2015.

(13) Christine Angot, Le Monde du 16 janvier 2015.

(14) Idem.

(15) Ibidem.

(16) Ariane Chemin, Six vies de Michel Houellebecq, dans Le Monde du 18 au 23 août 2015.

(17) Idem.

(18) Ibidem.

(19) Alexandre Anizy, Les mues de Mutti Merkel :

http://www.alexandreanizy.com/article-31636234.html

Jérôme Leroy fait l'ange

Publié le par Alexandre Anizy

Quelque chose est dans l'air , chantait Barbara en 1981, sans imaginer de quoi il retournait réellement : le francisquain Mitterrand viciait l'espace politique pour quatre décennies, dont nous allons bientôt sortir. Pour le meilleur ou pour le pire ? Deux écrivains l'ont reniflé à leurs manières : Houellebecq dont nous avons récemment parlé (1), et Jérôme Leroy avec L'ange gardien (Gallimard, 2014, en livrel à 14,99 € - trop cher !).

Chez Leroy, il s'agit d'une redistribution consensuelle des cartes, après élimination d'une secte incrustée au cœur de l'Etat pour défendre par tous les moyens illégaux l'intérêt de la bourgeoisie d'affaires : l'organisation est sacrifiée par une large alliance politique au nom de l'unité nationale menée par une Noire blanchie sous le harnais culturel de Sciences-Po. On devine que les affaires vont pouvoir reprendre, comme avant.

Ce polar est terriblement crédible puisque les marionnettes ont déjà commencé leur exercice du pouvoir.

Alexandre Anizy

(1) lire notre billet

http://www.alexandreanizy.com/2015/05/la-fonte-de-houellebecq.html

L'engagement léniniste par Romain Slocombe

Publié le par Alexandre Anizy

Si tous les gars rêvant de mondes meilleurs, de combats héroïques, de paradis, lisent Avis à mon exécuteur de Romain Slocombe (en livrel) avant que de s'engager, le XXIe siècle sera peut-être moins épouvantable. Seulement voilà, il y a le poids incommensurable des intérêts nationaux, et ceux de particuliers, les carcans religieux et la folie de certains hommes : il est donc probable que des temps obscurs d'arbitraires et d'horreurs reviendront.

Le roman de Slocombe raconte la vie d'un révolutionnaire fanatique qui sombre dans la machinerie abjecte du système léniniste, en l'occurrence le NKVD. Espion au service des maîtres du Kremlin n'était pas une sinécure ; c'était même un ticket garanti pour l'enfer et le cimetière, en vitesse accélérée. Après un début difficile (on a vraiment failli décrocher), l'auteur entre dans son sujet et il tient alors le cap.

Au passage, certains découvriront à quoi servait réellement le Komintern, comment le PCUS organisa en Espagne la liquidation des anarchistes, de leurs frères jumeaux - les chiens trotskystes (comme ils disaient)-, pourquoi Aragon craignait sa femme Elsa Triolet et ses patrons, etc. Un travail de documentation est restitué sans nuire à la fluidité du texte.

Evidemment, parce qu'il achevait le mythe léniniste (la bête bougerait-elle encore ?), la presse n'a pas beaucoup aidé Slocombe à élargir son audience : il n'a augmenté significativement ni le nombre de ses lecteurs, ni même celui de ses amis et de ses suiveurs sur la Toile (1). C'est aussi pour cette raison que nous le saluons.

Alexandre Anizy

(1) On blague.

Qu'est-ce qu'a dit Marin Ledun ?

Publié le par Alexandre Anizy

L'homme qui a vu l'homme est un polar de Marin Ledun (Ombres noires 2014, en livrel à 7,99 €), dont le titre un tantinet débile a dû rebuter quelques aficionados. C'est dommage parce que l'oeuvre est de bonne facture, bien que le style soit perfectible :

« Les pneus crissent (1) sur le bitume gelé. Une Mégane break grise s'engage sur l'aire de repos et s'avance sur le parking. Elle freine brutalement derrière une Opel Corsa verte et lui bloque le passage. Des portes s'ouvrent. » (incipit)

Question langage, on est plus proche de Houellebecq que de Proust, c'est évident, mais on ne visite Marin Ledun ni pour sa musique, ni pour son vocabulaire, car il faut reconnaître qu'il sait tresser son récit en Euskadi. Si le credo du héros est simple "ETA, GAL, Etat français, Etat espagnol : tous pourris !", le livre a aussi le mérite d'expliquer pourquoi.

L'homme qui a vu l'homme est un roman d'une construction solide, mais avec une décoration faiblarde.

Alexandre Anizy

(1) Ici, on ne peut pas ne pas citer un morceau de la critique drôle de Frédéric Pagès dans le Canard enchaîné du 22 juillet 2015, à propos de Guillaume Musso :

« Crisser. Ne pas oublier le mot magique qui fait l'écrivain. Exemples : "Il démarra brusquement, faisant crisser le gravier sous les roues de la camionnette" ; "Je m'installai sur le siège avant et fis crisser les pneus en démarrant". Rendons justice à Guillaume Musso : même dans les romans rive gauche intellos, ça crisse énormément. Décrétons donc un moratoire : pendant un an, aucun pneu, aucun gravier ne crissera plus dans aucun roman. Et les lettres françaises seront sauvées dans l'instant présent. »