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Laurent Gaudé en virée humanitaire

Publié le par Alexandre Anizy

            Quand un poète grassouillet prend sa voiture pour une visite à Notre-Dame-des-Jungles, il livre sur commande (du moins l'espère-t-on pour lui) une prière désincarnée.    

 

 

            Ainsi lorsque Laurent Gaudé part en virée humanitaire à Grande-Synthe, ça donne par l'accumulation de clichés et de bondieuseries un texte poussif et mal fagoté sur la misère du camp, qui se termine forcément par une auto-flagellation de nanti (rassurez-vous, ils n'en souffrent jamais, ces gens-là) pour rester dans la tendance du marché médiacratique :

 

 

Notre-Dame-des-Jungles (extrait)

 

 

Ci-gît la France qui n'a pas le courage de ses valeurs.

Ci-gît l'Europe et mon âme

D'avoir vu votre misère.

Ci-gît un peu de l'homme d'où qu'il soit,

Car en ces terres le mot "frère" a été oublié.

Et lorsque les pelleteuses auront fait place nette,

Lorsqu'elles auront piétiné ce que vous avez patiemment construit

Elles s'apercevront peut-être,

Mais trop tard,

Que ce sur quoi elles roulent,

Ce qu'elles tassent,

Et font disparaître,

C'est notre dignité.

 

Laurent Gaudé

(De sang et de lumière. Actes Sud, mars 2017, 106 pages, 14,50 €)

 

 

Les hommes de bonne volonté sont parfois des couillons aveugles.

 

La nécessité de Richard Brautigan

Publié le par Alexandre Anizy

            A bien y réfléchir, il y a un poème de Brautigan pour chaque moment de l'existence.

 

 

La nécessité d'être sous ses propres traits      

 

Il y a des jours, c'est bien le dernier endroit

au monde où l'on a envie d'être, mais

il faut y être, comme dans un film, parce

            qu'on est au générique.

 

Richard Brautigan

(C'est tout ce que j'ai à déclarer, Le Castor astral, édition bilingue, novembre 2016)

 

Abstention : le petit livre rouge de Buéno

Publié le par Alexandre Anizy

            « A l'évidence, la "démocratie représentative" est un oxymore. Et la "démocratie directe" un pléonasme. » Alors "No vote !", écrit Antoine Buéno. Vraiment ?

 

            Dans son petit livre rouge (Autrement, février 2017, 156 pages, 12 €), Antoine Buéno fait oeuvre de pédagogue pour les citoyens qui s'interrogent sur le bien-fondé de leur démarche : l'abstention. Et Michel Onfray a préfacé l'opuscule : 3 pages couchées sur le papier, peut-être au cours d'un Paris - Caen pour répondre à une commande d'un de ses éditeurs ? En tout cas, le philosophe au marteau frappe juste quand il affirme que « ce petit livre est un apéritif au grand changement qui s'impose ».

 

            En effet, l'ancien élève de Sciences-Po et de l'ESSEC disserte bien en 3 parties sur la question :

1. Je m'abstiens parce que c'est mon droit démocratique ;

2. Je m'abstiens parce que voter ne sert à rien ;

3. Je m'abstiens pour protester.

Nous vous invitons à piocher allègrement dans ce manuel pour enflammer les sempiternelles discussions oiseuses sur le sujet. 

            Mais parce qu'il ose dire que voter ne fait pas barrage au Front National, force est de constater que l'auteur iconoclaste se sent obligé de payer son tribut à la propagande conservatrice dominante :

* par un fatalisme mortifère (chanter le TINO ― "there is no object" ― après le "TINA"), lorsqu'il reprend la scie "pas de contrôle des flux migratoires possible. Pas plus de maîtrise du stock. Voilà dévoilé le premier gros mensonge du FN, celui de sa politique anti-immigrationniste" ;

* par un gros mensonge (compte tenu de sa formation, nous ne lui accordons pas le bénéfice de l'ignorance), lorsqu'il pérore sur la sortie de l'euro. 

 

            Malicieusement, Buéno revient régulièrement sur le cas François Goullet de Rugy. Voilà un triste sire (pour ceux qui ne le connaissaient pas, il vient de démontrer l'étendue de son honnêteté politique quand, après avoir promis devant des millions de téléspectateurs lors de la primaire des socialistes qu'il soutiendra le vainqueur de la dite primaire, le félon se jeta dans les bras du bankster Bel-Ami Macron) qui s'abstint sur 62 % des scrutins publics alors qu'il est payé pour voter (il en a fait son métier, le noble lascar...), mais qui proposa une loi visant à rendre le vote obligatoire ! Il est vrai que ce personnage à la mentalité féodale n'avait été élu que par 34 % du corps électoral, ce qui réduisait grandement sa légitimité. (p.104)

 

            Venons-en à la quatrième partie où le bât blesse : "je m'abstiens parce que je m'engage". C'est là que Bueno lider minimo prône carrément la constitution d'une force politique : la plateforme abstentionniste. D'abord on se dit par gentillesse que l'artiste Buéno a supplanté la plume de François Bayrou, puis on voit qu'il y croit vraiment (la 4ème partie, c'est « la plus délicate, mais aussi, nous l'espérons, la plus novatrice du présent essai » (p.110), et finalement on est consterné par ce non-sens.

 

            Puisque l'auteur ne manque pas de citer Tocqueville et Noam Chomsky, appréciés Rue Saint-Guillaume, on s'étonne de ne trouver aucune référence à la pensée anarchiste : peut-on sérieusement réfléchir sur la crise de 1929 sans évoquer Charles Kindleberger, sur la globalisation sans Fernand Braudel, sur la guerre d'Espagne sans Buenaventura Durruti ?  

            Avec le No vote ! de Buéno, c'est chocolat.

 

 

            Le petit livre rouge de Buéno est une brochure utile qui pimentera vos futures discussions sur l'abstention. Mais en concluant sur la complémentarité du système représentatif et de l'action directe citoyenne, on se demande si ce n'est pas la dernière élucubration d'Antoine, sachant que les iconoclastes sont paradoxalement les derniers défenseurs de l'ordre établi.

 

 

Alexandre Anizy