Le philosophe Alain BADIOU dérange

Publié le par Alexandre Anizy

Un certain Jacques de SAINT VICTOR écrivait le 17 janvier 2008 dans le journal de la famille DASSAULT que le philosophe marxiste Alain BADIOU « (…) défend des positions qui seraient considérées dans n’importe quel autre pays européen comme l’œuvre d’un esprit dérangé. »

Remarquez le conditionnel, estimez le courage du bonhomme.

« Il y a désormais un phénomène BADIOU qui témoigne d’une crise chez ceux qui s’en délectent. Régression infantile, nostalgie stalinienne ? »

« La pensée totalitaire fait-elle son retour en France ? (…) Il y a parfois des succès qui servent de symptômes. »

On le pressent : pour Jacques de SAINT VICTOR, les lecteurs de BADIOU sont presque des malades …  et l’hôpital psychiatrique devrait être leur destination.

 

Sieur Geoffroy de LAGASNERIE faisait quant à lui une critique gauchiste du pamphlet « de quoi Sarkozy est-il le nom ? » dans le journal de monsieur de ROTSCHILD et accessoirement du milliardaire philosophe Bernard Henri LEVY : c’est un article plus consistant.

Sieur Geoffroy de LAGASNERIE prolonge en quelque sorte la thèse de son livre « L’Empire de l’Université. Sur BOURDIEU, les intellectuels et le journalisme », éditions Amsterdam, 2007, 112 p., 8,5 €) : les mêmes intellectuels (DERRIDA, FOUCAULT, DELEUZE, BOURDIEU), qui auraient été les chantres d’un anti-académisme universitaire dans les années 60, seraient devenus les apôtres du savoir et de l’institution universitaire à la fin des années 70 pour s’opposer au pouvoir médiatique. D’une certaine manière, on peut dire que c’est un livre qui encourage la pensée loin de toutes les chapelles. On précisera les choses en disant que le sieur Geoffroy de LAGASNERIE ne doit pas être un ennemi irréductible de la pensée de Toni NEGRI. 

« Puisque BADIOU veut ranger tous les mouvements sous une règle commune (« l’hypothèse communiste »), il est inéluctablement conduit à rejeter dans le non-politique , et donc à vouloir réduire au silence, bien des prises de parole et des théorisations qui ont émergé au cours des 40 dernières années (…). (…). BADIOU affirme que, dans l’action collective, les identités (de genre, de race, de classe, de sexualité) doivent subordonner leur dimension négative (l’affirmation de leur singularité, leur opposition aux autres) à leur dimension dite positive (le développement du même et leur appartenance à un seul monde. A cette différence près que, l’unité à préserver (…) celle d’un autre type de société à venir et d’un idéal politique. »

Et alors : « BADIOU restaure une philosophie d’institution, qui entend dicter aux mouvements leur signification et leur vérité, et prétend connaître ce qui les sous-tend. Il est celui qui sait ce qu’ils devraient être pour être vraiment ce qu’ils sont. »

« L’époque favorise les pensées d’ordre (…) d’un ordre communiste qualifié de révolutionnaire ou d’un ordre réactionnaire qualifié de démocratique (…) » « (…) phantasmes despotiques de régulation et d’ordonnancement dont le symptôme BADIOU n’est que le nom. »

Il nous semble que le sieur Geoffroy de LAGASNERIE s’égare lui aussi dans la simplification, forcément réductrice. Aurait-il oublié que c’est la loi du genre ?

Usons de la méthode, digne d’un COHN BENDIT version 68 (mais a-t-il vraiment changé, ce monsieur, sur cette question de méthode ?) : en appuyant les social-traîtres dans la campagne pour le « oui » à la Constitution européenne, Toni NEGRI s’est objectivement rangé du côté de l’ordre réactionnaire. Et lui, le sieur Geoffroy de LAGASNERIE ?

Heureusement, le sieur Geoffroy de LAGASNERIE conclue son article par : « C'est-à-dire une nouvelle philosophie du désordre, produisant des effets d’émancipation et de libération (…) ». Tout n’est donc pas … définitif.
 

La réponse d’Alain BADIOU (Libération du 14 janvier 2008) est savoureuse de par son ironie caustique : « (…) faire donner la nouvelle extrême gauche, celle qui voit partout dans l’agitation moderne et la technologie du capitalisme contemporain la fontaine de Jouvence de l’intelligence collective, celle qui est antiautoritaire pour deux, celle en somme pour qui le capital donne partout le la de sa propre contestation. (…) Badiou est un homme de l’institution, un installé, un faiseur d’oukases qui méprise la légèreté dionysiaque des innombrables « mouvements » dont notre monde s’enchante. »
 

La réponse du sieur Geoffroy de LAGASNERIE est drôle :

·        dans le genre « je ne vous réponds pas, mais je vous dis 2 mots… »;

·        ou bien « Lui est-il vraiment impossible d’imaginer qu’un jeune chercheur ne s’autorise que de lui-même pour penser et écrire ? » (Libération 18 janvier 2008).

Certes, jeune chercheur Geoffroy de LAGASNERIE, mais pourquoi avez-vous choisi Libération ? Pourquoi Libération accepte-t-il votre article ?

Comme dit le poète, « (…) nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos aînés (…) » : encore faut-il assumer le job !

 

Le journaliste et essayiste Patrice BOLLON a bien analysé cette polémique dans son article « Alain BADIOU et les autruches » (Marianne 2 février 2008) :

« On ne se trouve plus dans le jeu normal du débat, mais dans une pure fin de non-recevoir de thèses ou de propositions. Et c’est bien ce que montre cet acharnement envers BADIOU : ce qui lui est dénié, c’est qu’il puisse s’interroger aussi bien sur Israël que sur ce qu’il appelle l’hypothèse communiste. »

« (…) ce dont l’acharnement contre BADIOU est le nom, c’est (…) le refus de penser et, avant cela, de voir tout simplement les dysfonctionnements du monde où nous vivons … »

 

Alexandre Anizy

Publié dans Notes culturelles