La question du pétrole (I)

Publié le par Alexandre Anizy

Nous avons vu que pour comprendre la Chine, notamment son déploiement diplomatique tous azimuts, il faut disséquer tous les chiffres qui ont un rapport de près ou de loin avec les énergies et les matières premières qui lui font cruellement défaut.

C’est pourquoi nous nous sommes intéressés à la question du pétrole, en commençant par le livre de Eric LAURENT « la face cachée du pétrole » (pocket mars 2007, 461 pages).
Commençons aujourd’hui par les accords secrets de 1928.

« En juin 1928 à Ostende, au cours d’une conférence réunissant les principaux actionnaires de l’IPC, il est décidé qu’aucun des actionnaires ne pourra exploiter les gisements de pétrole qu’il viendrait à découvrir sur le territoire de l’ancien Empire ottoman sans le consentement et la participation de ses partenaires. » (p. 64)

(Irak Petroleum Company = Anglo-Iranian (futur BP) 23,7%, SHELL 23,7%, CPP (futur TOTAL) 23,7%, Standard Oil (futur EXXON) 11,87%, MOBIL 11,87%, et les 5 % restant au plus grand intermédiaire du pétrole Calouste GULBENKIAN)

Au cours de cette réunion, c’est GULBENKIAN qui tracera une ligne rouge sur une carte pour délimiter la zone de l’accord (Bährein, Qatar, Emirats arabes, Arabie Saoudite … le Koweït est hors de la zone, ce qui plaît aux Américains puisqu’ils vont bientôt y prospecter).

En août 1928, c’est une suite logique du 1er accord. Au Château d’Achnacarry, propriété du fondateur et Président de la Shell Henry DETERDING (qui montrera plus tard une fascination totale pour HITLER et le nazisme), les Présidents d’EXXON et de BP ont été conviés à une chasse ; ils sont rejoints par d’autres représentants de compagnies, dont MELLON, banquier et actionnaire principal de la GULF.

L’accord secret d’Achnacarry entérine la création d’un cartel international du pétrole dont les membres se partagent le monde. C’est l’illustration parfaite d’un accord de monopole.
Cette entente ne sera révélée qu’en 1952.

 
L’accord d’Achnacarry ne s’applique pas en principe aux USA. En 1929, 17 sociétés privées forment l’Association des Pays Exportateurs de Pétrole, où elles fixent des contingents et des prix de vente alignés sur ceux du Texas et du Golfe du Mexique (LA zone de production américaine, où les coûts d’extraction sont élevés). A ce prix, il faut ajouter le coût du fret pour le transport du pétrole de cette zone au port de destination.

« Pendant la Seconde Guerre mondiale, BP, pourtant contrôlée à 51 % par l’Etat britannique (…), fait payer à ses navires de guerre, et à ceux des Etats-Unis, leur ravitaillement en mazout dans le port iranien d’Abadan au prix du mazout payé aux Etats-Unis, majoré du montant, fictif, du fret entre le Texas et l’Iran. » (p.68)

 
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, les 7 sœurs (Exxon, Shell, BP, Texaco, Mobil, Chevron et Gulf) contrôlaient l’ensemble du marché pétrolier, ce qui durera jusque dans les années 70. En 1945, par exemple, la richesse et l’influence de la SHELL dépassaient celles des Pays-Bas.

« Les hommes à la tête de ces groupes ont pour la plupart d’entre eux une vision autoritaire, hiérarchique et anti-démocratique du monde. » (p.69)

On a déjà cité le pro-nazi Henry DETERDING ; le cas de Walter TEAGLE, patron d’EXXON, est différent, puisqu’il a été démissionné en 1942. Mais en 1926, il signe un accord avec IG Farben dont le développement a été financé après la 1ère Guerre mondiale par des capitaux anglais et américains, dont la Chase Bank de ROCKFELLER, la MORGAN et la WARBURG. En 1932, IG Farben est devenue la plus importante entreprise chimique du monde : elle contrôle 400 sociétés allemandes, 500 sociétés commerciales ; elle possède ses propres lignes de chemin de fer et ses mines de charbon, des usines dans des dizaines de pays. En Allemagne, rien ne se fait sans IG Farben, qui a financé depuis sa création le parti national-socialiste.

Après 1940, EXXON continue à échanger des informations hautement stratégiques avec IG Farben. Dès l’arrivée d’HITLER au pouvoir, EXXON a fourni aux nazis les brevets du tétra-éthyle de plomb, indispensable à la fabrication de l’essence d’avion. Poussant la coopération plus loin, EXXON et General Motors en association avec IG Farben construiront des usines de tétra-éthyle. « Ainsi approvisionnée en fuel synthétique, la machine de guerre nazie, hautement mécanisée, évitera la pénurie. » (p.72)

EXXON a réalisé des profits énormes grâce à cette collaboration avec IG Farben, et sera condamné à 50.000 USD d’amende ! Interrogé sur les accords secrets entre EXXON et IG Farben, le Président TRUMAN répondra : « Oui, bien sûr, que voulez-vous que ce soit ! [une trahison] » (p.74)

 
Si la religion est l’opium du peuple, la morale (et autres valeurs) est un corset dont les affairistes s’affranchissent sans vergogne et … pour une amende dérisoire.

 
Alexandre Anizy
Prochainement : la question du pétrole (II)