Avec Amazon pour la baisse du prix des livrels

Publié le par Alexandre Anizy

            Amazon a lancé une offensive commerciale mondiale pour arracher une baisse du prix des livrels : Amazon veut un prix public maximum de 9,99 $ pour la première édition numérique (sa cible Hachette les vend actuellement entre 12,99 et 19,99 $), avec une nouvelle répartition monétaire du prix hors taxe : 50 % pour l'auteur, 30 % pour le distributeur et 20 % pour l'éditeur.

            Nous appuyons cette offensive (1), parce qu'elle avantage le lecteur sans nuire aux auteurs.

            Bien sûr, nous n'ignorons pas l'objectif réel d'Amazon : d'abord augmenter sa part de marché pour enfin rentabiliser ses investissements, puis être en mesure d'imposer le prix public qui lui permettra d'éliminer des adversaires (Amazon prendra soin d'en laisser sur le tapis pour ne pas tomber sous le coup des lois). Depuis 20 ans, il faut savoir qu'Amazon n'a pas beaucoup gagné d'argent avec les livres, autrement dit que la pertinence de son modèle économique reste à démontrer.

            Ce sont les spéculations boursières qui ont monstrueusement enrichi certains actionnaires d'Amazon, avec en première ligne le fondateur Jeff Bezos, et non pas les résultats économiques de l'entreprise.

           

            Connaître le dessein final du marchand Bezos ne peut pas être une raison suffisante pour s'opposer à une offensive bénéfique pour le lecteur, l'auteur, et même l'éditeur.

 

            Passons sur ces auteurs établis sur le marché, 909 Américains et plus de 1.188 Allemands, qui ont pétitionné pour la défense de leurs revenus et accessoirement de leurs éditeurs, laissant le lecteur à sa peine. Pour eux, faudrait-il que rien ne change ?

 

            Examinons plutôt la riposte des éditeurs. Leurs arguments sont pour l'essentiel :

  • si Amazon devient dominant, il abusera de sa position ;
  • si Amazon devient dominant, l'offre éditoriale s'appauvrira ;
  • le service d'autoédition d'Amazon ne rend pas le service que l'éditeur assure aux auteurs, à savoir la promotion et la diffusion mondiale.

            Nous constatons que du point de vue économique le lecteur ne fait pas partie des préoccupations des éditeurs. Est-ce bien raisonnable ? Quant à la promesse d'une offre éditoriale non restreinte par les critères de rentabilité ou d'idéologie (i.e. la pensée unique, la morale, etc.), chacun devrait savoir ce qu'il faut penser des promesses...

            Alors les éditeurs sont-ils d'horribles conservateurs ? Non, évidemment. Mais ils ne veulent pas tuer la poule aux oeufs d'or en devenant des entrepreneurs schumpéteriens, c'est à dire s'emparer d'une innovation technique pour changer la donne. En effet, si les éditeurs prenaient en main la diffusion des livrels, voici les avantages que le marché en tirerait :

  • le prix maximum de 9,99 $ serait possible pour le plus grand bénéfice du lecteur, sans nuire aux profits des éditeurs...
  • puisque la répartition du prix hors taxe serait de 50 % pour l'auteur, 50 % pour l'éditeur ;
  • aucun argument économique sérieux justifierait la restriction de l'offre éditoriale.

            Mais pourquoi les éditeurs n'agissent-ils pas dans ce sens ? Il faut croire qu'ils préfèrent pour l'instant maintenir l'illusion d'un marché libre du livre que les gentils libraires orienteraient par leurs conseils gracieux aux lecteurs non conditionnés. Le marché du livre étant déjà concentré au niveau mondial, il importe à l'édition de ne pas apparaître comme une banale industrie où le poids du capital pèse sur le choix du lecteur.

 

            Que fait le ministre de la Culture Aurélie Filippetti dans cette bataille (2) ? Il défend les mastodontes de l'édition au détriment du consommateur, au nom du pluralisme. Les saloperies se font toujours en vertu des grands principes. Au moins en tant qu'écrivain, madame Filippetti reste constante dans la reconnaissance du ventre et du reste, puisqu'elle disait déjà en 2012 :

            « Et moi je l'ai ressenti en tant qu'auteur : j'aurais pu écrire le même livre que celui que j'ai rédigé (Les derniers jours de la classe ouvrière, 2003). Mais si je n'avais pas eu Jean-Marc Roberts (le patron de Stock), le résultat n'aurait pas été le même. On a besoin de  cette médiation, pour se reconnaître, soi-même, comme auteur, et pour savoir que son texte est vraiment un livre. Tous les textes ne sont pas des livres. C'est l'éditeur qui fait la littérature. » (cité par Pierre Assouline, Monde des Livres du 5 juillet 2012)

            Comme vous y allez, madame Filippetti ! Disons plus judicieusement que l'éditeur fait son commerce, et qu'il doit offrir pour cela un produit de qualité (et à son goût, et plutôt conforme aux idées dominantes du moment, etc.), ce qui lui impose parfois de demander à des auteurs de revoir leurs textes. Comment l'éditeur choisit-il un auteur ? Le cas de figure de l'auteur Filippetti est un bon exemple (mais il n'est pas le seul, évidemment) : nous avons un Normalien (2 avantages compétitifs à cette filière : il sait écrire, et vous aurez un accueil favorable du réseau de l'Ecole Normale Supérieure, ce qui limite le risque du fiasco commercial), qui plus est jeune adhérente du parti des Verts devenue membre du cabinet ministériel d'Yves Cochet à peine sortie de l'école, ce qui lui permit d'être élue conseillère municipale du Ve arrondissement de Paris en mars 2001, à 28 ans... Pour l'éditeur Roberts, il y avait là une belle histoire, tout ce qu'il faut pour la promotion du livre (Les derniers jours de la classe ouvrière, 2003) dans les médias. Ainsi, que l'auteur devenu ministre Filippetti ne crache pas dans la soupe de l'édition, qui lui reprocherait cette attitude ô combien morale ?

 

 

            En résumé, pour la baisse du prix des livrels nous soutenons l'offensive d'Amazon et rejetons la position des éditeurs tenue pour de mauvaises raisons.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) Nous n'avons pas attendu Amazon pour dire ce que nous pensons du marché du livre

http://www.alexandreanizy.com/article-la-loi-lang-nuit-gravement-a-la-culture-122057518.html

 

(2) Tout le bien que nous pensons de madame Aurélie Filippetti dans :

            http://www.alexandreanizy.com/article-29282017.html

            ET

http://www.alexandreanizy.com/article-32658578.html