Comme dans le Journal lacustre de Jean-Philippe Delhomme (exclusivité)

Publié le par Alexandre Anizy

A Paris, c’est au Chien qui fume qu’on me remit le nouveau roman de Jean-Philippe Delhomme, titré Journal lacustre (Exils, sortie en librairie le 22 août 2013, 203 pages, 18 €), ce qui me rappela le Lapin, haut-lieu de batailles politiques de lycéens enivrés bétonnant leur foi dans un avenir radieux, les mercredis brumeux à Verdun, tandis que les jeunes filles au goût surprenant déjà préféraient les joyeuses robes rouges.

La coïncidence ne serait pas fortuite. 

 

Jean-Philippe Delhomme invente les journées harassantes d’un écrivain gâté qui se la pète grave, et chacun pourra mettre le(s) nom(s) approprié(s) sur ce portrait d’humeur vagabonde, férocement drôle, délicieusement pervers. Peut-être le joyau du milieu germanopratin ?

Delhomme parsème des esquisses de croquis épurés dans son texte ciselé, et chaque jour en passant devant la Galerie Nicole Gogat, j’y repense en admirant les portraits plus subtils et aboutis de Cécile Desserle (1).

 

Dans le Journal lacustre, on parle beaucoup des femmes, surtout de celles qu’on chevauche gaillardement dans les herbes folles d’une île bretonne (?) ou dans les toilettes de l’Orient-Express, avant que de bourrer la dame dans une suite vénitienne ; de la grande bourgeoise à la libertine vénale (nouveau concept pour un directeur obsédé de Fonds qui n’a jamais été un puits), plus généralement appelée pute, monsieur fait ses exercices, comme le légendaire queutard de feu Dominique Rolin.

 

Concernant les petits déjeuners des écrivains américains qui remplissent de plus en plus les tables des librairies, le narrateur porte ce jugement implacable :

« Je laisse les œufs au lard, pommes de terres aux oignons, steaks saignants, et autres harengs à l’huile arrosés de café bouillant et d’une ou deux bières bien fraîches à la littérature américaine ! (…) Je ne souscris pas davantage au porridge bio accompagné de lait de soja des auteurs new-yorkais. Ce régime ne produit la plupart du temps qu’une fiction anémiée, dans laquelle l’auteur, sous prétexte d’humour, ne cesse de s’auto-dénigrer, s’efforçant d’établir une connivence pleutre avec son lecteur. Du moins, il me semble, car je n’en lis jamais, les comptes-rendus de ces livres m’assommant suffisamment. » (p.58)

 

Dans cette évocation de femmes insatiables et de futilités insignifiantes, où le nombril du Frog writer surpasse celui du bœuf, il me plaît d’apporter une précision concernant la tronçonneuse américaine, que le narrateur a achetée sur les conseils (p.80) de McGuane :

« — Oui madame. De toutes manières, il n’y a que moi qui sais la démarrer. C’est pas bien difficile, mais il faut avoir le coup de main.

   C'est-à-dire ?

    Hé bien, il faut mettre un peu de starter, mais pas trop, sinon ça la noie. Et tirer un coup sec. » (p.128)

Dans ce mode d’emploi, j’ai reconnu l’épuisante McCulloch jaune.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) : un vernissage de l’artiste est annoncé pour la fin octobre : qu’on se le dise !