De l'ignorance de Milan Kundera

Publié le par Alexandre Anizy

            Après  La lenteur, dont nous avons dit le bien que nous en pensions (1), Milan Kundera a composé deux autres fugues (2) : si nous restons dubitatif sur L'identité ( peut-on affirmer qu'une œuvre soit réussie si l'intention n'apparaît pas évidente dès la première lecture ? ), nous ne faisons aucune réserve sur L'ignorance.

 

            Dans le troisième volet de ce qui était appelée la trilogie française (3), Kundera aborde le thème du retour au pays natal, ou plus précisément de la difficulté de ce retour. Il montre des moments psychologiques qui aboutiront à l'évidence d'une impossibilité de revenir, en tout cas pour Josef.

 

            Prenons un de ces moments psychologiques : Irena retrouve à Prague ses anciennes amies.

« En Bohême, on ne boit pas de bon vin et on n'a pas l'habitude de garder d'anciens millésimes. Elle a acheté ce vieux vin de Bordeaux avec d'autant plus de plaisir : pour surprendre ses invitées, pour leur faire fête, pour regagner leur amitié.

Elle a failli tout gâcher. Gênées, ses amies observent les bouteilles jusqu'à ce que l'une d'elles, pleine d'assurance et fière de sa simplicité, proclame sa préférence pour la bière. Ragaillardies par ce franc-parler, les autres acquiescent et la fervente de bière appelle le garçon.

Irena se reproche d'avoir commis une faute avec sa caisse de bordeaux ; d'avoir bêtement mis en lumière tout ce qui les sépare : sa longue absence du pays, ses habitudes d'étrangère, son aisance. » (Pléiade, tome II, page 477)

Et d'autres subtilités sont révélées durant cette rencontre condensée dans un court passage.

 

            Du point de vue formel, i.e. la fugue romanesque, L'ignorance est un chef d'œuvre.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1)   http://www.alexandreanizy.com/article-21222716.html

 

(2) Kundera considère que ses romans écrits en tchèque ont l'architectonique d'une sonate, tandis que ceux en français ont celle d'une fugue. Dans l'édition La Pléiade, que l'écrivain a minutieusement contrôlée, on renvoie le lecteur à une analyse musicologique de L'ignorance par Massimo Rizzante ( « L'Art de la fugue romanesque », L'Atelier du roman, n°33, mars 2003).

 

(3) Ceci n'est pas anodin : jusqu'en février 2011, Kundera interdisait la traduction des 3 textes ( L'ignorance fut publié en 2003 ) dans sa langue natale.

 

 

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