Laisser béton LA Gauche et LE Socialisme comme Michéa (II)

Publié le par Alexandre Anizy

 

Point de malentendus ! Ce dont il s'agit maintenant, c'est l'abandon du concept de gauche, comme Jean-Claude Michéa (¹) le précise dans Les mystères de la gauchede l'idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu - (Climats, mars 2013, 132 pages, 14 €), et puis de socialisme comme nous le préconisons, parce qu'ils sont devenus source d'une confusion préjudiciable aux forces de libération.

(cet article a pour préambule une note humoristique

http://www.alexandreanizy.com/article-marcela-iacub-est-bien-de-gauche-et-on-s-en-branle-avec-michea-i-116628933.html )

 

 

Michéa met fort justement en exergue de son essai cette citation de Confucius :

« Si les dénominations ne sont pas correctes, les discours ne sont pas conformes à la réalité, et si les discours ne sont pas conformes à la réalité, les actions entreprises n'atteignent pas leur but. » ;

comme il enchaîne d'emblée avec cet avis de Cornélius Castoriadis de 1986 :

« il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques radicalement opposés. »

Or, quand on veut sortir du capitalisme ou plus largement transformer significativement le modèle économique et social dans lequel nous vivons, il convient de rassembler au moyen d'un signifiant maître sans équivoque des groupes d'hommes issus de catégories sociales différentes et travaillant dans divers secteurs économiques. C'est ainsi que Michéa pose la question des questions (selon nous), et il estime que le nom de gauche ne joue plus ce rôle. Ce qu'il parvient à démontrer.

 

Il rappelle tout d'abord que ni Marx, ni Engels, ni les autres figures du mouvement socialiste et anarchiste ne se sont définis comme étant de gauche. Pour eux, la droite rassemble les partis défendant les intérêts de l'aristocratie terrienne et de la hiérarchie catholique, et la gauche est l'ensemble divisé représentant les fractions de la classe moyenne (qui va de la grande bourgeoisie industrielle et libérale – acquise à Adolphe Thiers – à la petite bourgeoisie républicaine et radicale – l'atelier et la boutique. Quant au mouvement socialiste, il combattait à la fois le féodal et le capital, en maintenant « en toutes circonstances sa précieuse indépendance politique et organisationnelle » (p.19)

Michéa ne manque pas de dire que les 2 répressions de classe les plus meurtrières du XIXe à l'encontre du mouvement ouvrier ont été l’œuvre de gouvernement de gauche (Cavaignac en juin 1848, Thiers en mai 1871 contre la Commune de Paris).

 

C'est l'affaire Dreyfus et la menace d'un Coup d’État de la droite qui pousse les parlementaires socialistes (pas les syndicats) à négocier le compromis de la défense républicaine, véritable acte de naissance de la gauche moderne qu'on appellera aussi plus tard le camp du progrès :

« Sans l'existence de ce pacte d'intégration progressive du mouvement ouvrier socialiste dans la gauche bourgeoise et républicaine d' Émile Combes, de Joseph Caillaux ou de Georges Clemenceauintégration dont Jean Jaurès allait produire la légitimation philosophique la plus brillante -, il serait évidemment impossible de comprendre le sens particulier qui aura été celui du mot "gauche" tout au long du XXe siècle. » (p.21)

 

Alors aujourd'hui la question est de savoir si le ralliement de la gauche officielle au dogme mythique de l'économie de marché est un accident de l'histoire, ou bien le fruit logique d'un processus inscrit dans la matrice du compromis tactique lors de l'affaire Dreyfus. A la suite de Castoriadis (et d'autres), Michéa soutient la 2ème hypothèse.

Ce qui a permis le glissement très rapide du compromis défensif initial à la configuration politique inédite, l'opérateur philosophique majeur, c'est « la métaphysique du Progrès et du "Sens de l'Histoire" qui définissait – depuis le XVIIIe siècle – le noyau dur de toutes les conceptions bourgeoises du monde ». (p.23) Cette métaphysique est le véritable code source de la gauche originelle, inspirée quasi exclusive par les Lumières et leurs épigones : on la retrouve dans le marxisme originel (son déterminisme scientifique : le mode de production capitaliste (MPC) est une étape historique nécessaire entre le mode de production féodal et la société communiste future … ; la grande industrie est donc la seule organisation possible de la production, y compris pour l'agriculture … on sait les ravages occasionnés par son application en Russie) qui a plus à voir avec les récits des Lumières (comme le Tableau historique des progrès de l'esprit humain de Condorcet) qu'à une pensée dialectique soucieuse des faits.

« Le côté déterministe-scientifique dans la pensée de Marx fut justement la brèche par laquellle pénétra le processus d' "idéologisation", lui vivant, et d'autant plus dans l'héritage théorique laissé au mouvement ouvrier » (Guy Debord, la Société du Spectacle, thèse 84, cité p.24)

Car en fait le projet socialiste originel est une critique radicale de la modernité industrielle, i.e. cette croyance religieuse en un sens de l'histoire et au progrès matériel illimité, autrement dit le centre de gravité intellectuel du "parti du mouvement", celui de la gauche républicaine et bourgeoise.

 

Pour les socialistes originels, il y a 3 conséquences politiques majeures du code source, qui ont compliqué leur tâche d'opposants.

1. La fascination de Marx pour les vertus émancipatrices de la grande industrie (aujourd'hui, c'est Internet et les nouvelles technologies …) aboutit chez ses exégètes à l'appréciation négative des classes moyennes traditionnelles : elles sont conservatrices, voire « réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire » (p.26). Donc pas d'alliance politique.

2. Cette métaphysique du Progrès conduit à l'abandon progressif de l'analyse marxiste du Capital, « à commencer par l'idée principielle selon laquelle « la richesse des sociétés où règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises » » (p.28) Evidemment, les premières marchandises de la Révolution industrielle ont une utilité réelle incontestable.

[ « (…) (150 ans plus tard, un Badiou ou un Negri n'ont toujours pas dépassé ce niveau de réflexion, alors même qu'ils ont sous les yeux un monde capitaliste développé que Marx ne pouvait pas connaître). » (p.29) ]

Mais lorsque le système capitaliste produit des marchandises (biens et services), il le fait en fonction de leurs valeurs d'échange (i.e. leur capacité à accroître le capital investi) et non pas de leurs valeurs d'usage.

Or « la valeur d'échange est le condottiere de la valeur d'usage, qui finit par mener la guerre pour son propre compte » (Guy Debord, idem, thèse 46, cité p.29) … et pour surmonter la crise des débouchés, la société capitaliste deviendra une société de consommation fondée sur le crédit, l'obsolescence programmée et la propagande publicitaire.

En 2013, la sacro-sainte croissance n'est que le nom politiquement correct de l'accumulation illimitée du capital.

  1. Cette métaphysique du Progrès liquide le projet socialiste originel (les Pierre Leroux, Charles Fourier, Victor Considérant) pour « l'idéologie de la pure liberté qui égalise tout et qui écarte toute idée de mal historique » (Guy Debord, ibidem, thèse 92, cité p.32), c'est à dire la marque de fabrique de la philosophie libérale : la société sans classe (idéal socialiste originel qui a disparu de tous les programmes politiques de la gauche actuelle) disparaît dans la nuit libérale où toutes les relations tendent à devenir grises, i.e. conclues sur un marché entre des parties à l'abri du regard des autres, de l’État (voir les très discrètes transactions financières offshore de gré à gré, le contrat de travail qui "s'individualise" de plus en plus par entreprise). Or Pierre Leroux avait justement introduit le mot socialisme pour l'opposer à l'individualisme.

 

Pour le libéral Benjamin Constant, il faut garantir à chacun la possibilité « de jouir paisiblement de son indépendance privée ». Toutes formes d'appartenance ou d'identité non librement choisies sont potentiellement des formes oppressives et discriminantes. Ceci implique l'appartenance sexuelle ou l'apparence physique.

C'est ici que Marcela Iacub revient … à gauche comme dit précédemment.

http://www.alexandreanizy.com/article-marcela-iacub-est-bien-de-gauche-et-on-s-en-branle-avec-michea-i-116628933.html

Pour un libéral authentique, la patrie, la nation, n'ont pas de sens : n'est-ce pas ce que dit Guy Sorman en 1997 avec « le monde est ma tribu » ? N'est-ce pas ce que fait une des premières fortunes de France en exfiltrant son patrimoine à partir de 2006 puis en demandant la nationalité belge en 2012 ? Pour ces fondamentalistes libéraux, qui se gaussent des traditions populaires et des frontières géographiques constitutives des cultures authentiques, le marché mondial unique est la seule instance de socialisation compatible avec la liberté individuelle de l'homme abstrait sans aucun lien avec le passé : c'est bien le cosmopolitisme bourgeois que d'aucuns opposaient à l'internationalisme prolétarien avec ses fondement patriotiques et communautaires.

 

Venons-en à la conclusion pratique de Michéa :

puisque la gauche et la droite parlementaires puisent au même code source ;

puisque la gauche a clairement abandonné l'idée de sortir du capitalisme, versant économique de la philosophie libérale ;

puisque droite et gauche à tour de rôle appliquent le même programme économique (à quelques détails près) dans le cadre d'une mise en scène rodée (le simulacre d'un affrontement dans lequel il faudrait voir le suborneur DSK ou le social-traître Pascal Lamy (²) du Parti Socialiste comme les descendants des martyrs de la Commune !) ;

puisque les valeurs traditionnelles (sens des limites et des dettes symboliques, attachement à la notion de morale et de mérite individuel : en résumé, « le roc anthropologique originaire de Marcel Mauss »), qui s'opposent à l'individualisme abstrait du libéralisme moderne (par définition réfractaire aux notions de frontières, d'identités nationales), ne sont ni de droite ni de gauche et peuvent constituer le point de départ privilégié d'un nouveau projet socialiste originel ;

et si "la gauche vraiment de gauche" comprend que le capitalisme est « un fait social total, autrement dit une totalité dialectique dont tous les moments sont inséparables (qu'ils soient économiques, politiques et culturels) », et qu'elle doit par conséquent se démarquer radicalement du "libéralisme culturel mitterrandien" (qui convient simplement de corriger la répartition inégalitaire de la richesse produite mais qui contribue au « culte de la croissance illimitée, l'aliénation des consommateurs, la mobilité géographique et professionnelle incessante, la destruction méthodique des villes et des campagnes, l'abrutissement médiatique généralisé ou encore la transgression morale et culturelle permanente » (p.55)),

si on accepte cette analyse,

alors « la question pratique du signifiant maître sous lequel il conviendra de ranger le nouveau front de libération populaire (une fois qu'on aura renoncé à placer ce « bloc historique » – pour reprendre l'expression de Gramsci – sous le signe exclusif de la gauche, du progrès et de la philosophie des Lumières) devient en grande partie anecdotique. » (p.56)

 

Pour notre part, nous renonçons bien volontiers à nous situer dans la gauche. Mais contrairement à Michéa, nous ne pensons pas que la question du signifiant maître soit anecdotique : s'il veut être audible et intelligible, ce nouveau bloc historique, comment peut-il l'être s'il continue à user de concepts pervertis comme gauche et même socialisme ?

Conséquemment, nous pensons que les intellectuels responsables doivent de toute urgence forger les nouveaux concepts philosophiquement cohérents qui permettront de nommer le chemin de la transformation.

En citant Lautréamont dans son dernier paragraphe,

« les idées s'améliorent, le sens des mots y participe » (p.58),

Michéa ne dit-il pas la même chose ?

 

 

 

Alexandre Anizy

 

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(¹) : nous avons écrit en 2011

(voir http://www.alexandreanizy.com/article-impasse-michea-85708337.html )

que Michéa était dans une impasse intellectuelle ; avec ce livre, dans lequel il affine encore son analyse, il semble aussi avoir fait le premier pas libérateur : renoncer à l'usage de concepts abâtardis ; pour les pas suivants, i.e. s'atteler à la création des outils de la Transformation, nous pensons déjà que « la société de décence » n'est pas un signifiant maître.

 

(²) : ce Pascal Lamy, dont nous soulignons à chaque fois l'imposture cynique (voir les notes sur www.alexandreanizy.com ), qui avouait à l'historien américain Rawi Abdelal que « lorsqu'il s'agit de libéraliser, il n'y a plus de droite en France ; la gauche devait le faire parce que la droite ne l'aurait jamais fait » (cité p.48)

 

Publié dans Notes politiques

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