Les déracinés de Maurice Barrès

Publié le par Alexandre Anizy

 En ces temps démocratiques incertains, il n'est pas inutile d'aller s'encanailler du côté de Maurice Barrès, précisément dans « les déracinés » (poche collection Omnia, éditions Bartillat, janvier 2010, 13 €), bien que cela soit « un pesant livre, d'une excédante mais admirable tension », comme l'écrivait Gide.

 

C'est un roman à thèse confuse, que Blum qualifiait de "chef d’œuvre d'art", qui amalgame Bonaparte et Proudhon dans la vision d'une nation socialisante, antiétatique et frondeuse.

« Chaque individu est constitué par des réalités qu'il n'y a pas à contredire ; le maître qui les envisage doit proportionner et distribuer la vérité de façon que chacun emporte sa vérité propre. » (p.23)

Heureusement nous pouvons apprécier le style, quelquefois suranné mais jamais médiocre, ainsi que les observations malicieuses comme :

« A nul âge on ne philosophe plus volontiers qu'à vingt ans, et surtout vers quatre heures du matin. » (p.72) ;

« Le service militaire devrait être une école de morale sociale ; on sait ce qu'il est, par manque de sous-officiers. Les jeunes Lorrains [7 Lorrains forment le noyau du livre. NdAA] n'en rapportèrent que des notions sur la débauche et l'ivrognerie (...) » (p.52) [déjà à cette époque ! (ndAA)]

 

Un des passages pesants est le chapitre IX (titré "La France dissociée et décérébrée"), où l'on apprend que « … la France est décérébrée, car le grave problème et, pour tout dire, le seul, est de refaire la substance nationale entamée, c'est à dire de restaurer les blocs du pays ou, si vous répugnez à la méthode rétrospective, d'organiser cette anarchie. » (p.184) Qu'est-ce que la substance nationale ? « Le véritable fonds du Français est une nature commune, un produit social et historique, possédé en participation par chacun d'entre nous ; c'est la somme des natures constituées dans chaque ordre, dans la classe des ruraux, dans la banque et l'industrie, dans les associations ouvrières , ou encore par les idéals religieux, et elle évolue lentement et continuellement. » (p.182)

En somme, un ordre immuable qu'il convient de restaurer, avec cette touche champêtre mise en exergue puisque la ville abîme les hommes (« Quand le train de province, en gare de Paris, dépose le novice, c'est un corps qui tombe dans la foule, où il ne cessera pas de gesticuler et de se transformer jusqu'à ce qu'il en sorte, dégradé ou ennobli, cadavre. »)

 

L'idéal barrésien en résumé : une substance fumeuse, un monde rural fantasmé.

 

Et dire que la France est entrée dans le XXe siècle avec ces représentations chimériques ancrées dans les esprits. Mais sommes-nous mieux lotis en ce début de XXIe ?

 

 

Alexandre Anizy