Malades du management d'après Vincent de Gaulejac

Publié le par Alexandre Anizy

 

Ce sont deux conférences de Vincent de Gaulejac que les éditions Quae ont mises en forme dans un petit livre : la recherche malade du management (93 pages, 8,60 €).

 

Dès l'introduction, en rappelant les années 60 et 70, le problème est correctement posé :

« A IBM, il n'y a plus de chefs mais des managers, on ne donne plus des ordres mais on applique des prescriptions, il n'y a plus de pointeuse mais des objectifs, il n'est plus question d'obéissance mais d'adhésion à des valeurs de performance. Au pouvoir disciplinaire qui caractérisait l'organisation scientifique du travail, se substitue un pouvoir "managinaire" fondé sur la mobilisation psychique, l'intériorisation des valeurs de l'entreprise, la captation de l'idéal du moi par l'idéal entrepreneurial. » (p.11)

Peters et Waterman (consultants de McKinsey) publient la bible en 1982 : le prix de l'excellence.

Et Vincent de Gaulejac va d'analyser le processus et sa mise en place, les dégâts humains qu'il engendre. Dans le privé comme dans le public.

« La RGPP met en œuvre les mêmes principes : la rentabilité plutôt que la gratuité, la compétition plutôt que la coopération, la concurrence plutôt que la solidarité, l'utilité productiviste plutôt que l'amélioration du bien-être collectif. » (p.56)

Et on en arrive à cette absurdité : passer plus de temps à trouver les moyens pour travailler que de travailler vraiment. Dans la recherche en particulier, comme dans l'université et les écoles supérieures en général.

« L'autonomie des universités est un leurre parce qu'elle transfère aux universités des responsabilités nouvelles sans leur donner les moyens de les assumer (…), parce que cette autonomie porte sur la gestion des moyens alors que ceux-ci diminuent, parce que l'autonomie n'est reconnue que lorsque les universités acceptent d'appliquer les principes de la nouvelle gestion publique. » (p.58)

 

Dans les entreprises, le problème s'aggrave sérieusement, puisque le système aboutit à une situation de mal-être du personnel (pour simplifier : se souvenir des suicides chez France Télécom et la Poste).

« L'excellence, la qualité, l'amélioration de la productivité, l'efficience, sont des valeurs très difficiles à combattre. Elles paraissent justes, souhaitables et nécessaires. Elles sont irrésistibles. Ce qu'il convient de combattre, ce ne sont pas ces valeurs mais l'utilisation qui en est faite pour mettre en œuvre des modes opératoires qui les pervertissent : quand la qualité se transforme en quantophrénie ; quand l'excellence se traduit en exigence du toujours plus ; quand l'amélioration de la productivité est utilisée pour réduire les effectifs ; quand l'efficience consiste à réduire les moyens tout en fixant des objectifs toujours plus élevés. » (p.57)

« L'idéologie des ressources humaines, c'est bien cela : transformer l'humain en ressource pour le mettre au service du développement de l'entreprise. » (p.75)

 

Bénédicte Vidaillet (psychanalyste), qui vient de publier Évaluez-moi (Seuil, janvier 2013, 18,50 €), parle ainsi du mode d'organisation dans un journal¹ :

« L'évaluation fait une promesse aux gens. Dans des organisations du travail toujours plus floues, flexibles et polyvalentes, elle semble donner des repères, un cadre temporel, elle fixe des objectifs. (…) L'évaluation contient une promesse narcissique : celle de s'améliorer, d'être le meilleur. »

« Selon Lacan, ce qui définit l'humain, c'est un certain "manque à être. C'est une incertitude ontologique. Avoir un nom, une profession, une filiation, donne une place d'où l'on peut agir. Cette place ne répond pas totalement à l'incertitude de l'être mais elle le calme psychiquement. Or, l'évaluation donne non pas des places mais des positions relatives, incertaines où tout se rejoue à chaque épreuve. Plus on est évalué, plus on est dans l'incertitude, moins on est rassuré de la position qu'on nous attribue de manière éphémère. Un cercle vicieux. »

« Cette idéologie est nocive pour tous, y compris pour ceux qui détiennent le pouvoir (…). Combien de cadres dirigeants déplorent ne plus avoir prise sur des entreprises "pilotées" par les chiffres ? »

 

 

Comme le souligne Vincent de Gaulejac, nous avons assisté à un renversement en passant de la destruction créatrice (concept de Schumpeter, galvaudé par tant de raiders et managers aux idées courtes) à la création destructrice.

Pour nous, contre cette sorte de jean-foutres, on a raison de se révolter.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(¹) : Libération du 17 janvier 2013.

(²) : manque d'être dans la théorie de René Girard.

 

 

Publié dans Notes générales

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