Sous Verdun en 14 avec Maurice Genevoix

Publié le par Alexandre Anizy

            Décembre arrivant à son terme, il nous paraît opportun en ce jour de Noël de rappeler le sacrifice des combattants de la Grande Boucherie, il y a cent ans : pour le comprendre, pour embarquer dans leur quotidien guerrier, il faut lire Ceux de 14 de Maurice Genevoix (en livrel à 19,99 € - trop cher !). Dans cet ouvrage, l'auteur a retravaillé et rassemblé en 1949 les cinq récits qu'il fit de son expérience (front de Meuse entre le 25 août 14 et le 25 avril 15 : blessé, l'officier Genevoix fut déclaré invalide à 80 % en automne 1915) : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Eparges (1923).

 

            « Il fait lourd, une chaleur énervante et malsaine. Des nuages flottent, qui peu à peu grossissent, d'un noir terne qui va s'éclaircissant sur les bords, frangés d'un blanc léger et lumineux. Par instants des souffles passent sur nous, effluves tièdes qui charrient une puanteur fade, pénétrante, intolérable. Je m'aperçois que nous respirons dans un charnier.

            Il y a des cadavres autour de nous, partout. Un surtout, épouvantable, duquel j'ai peine à détacher mes yeux : il est couché près d'un trou d'obus. La tête est décollée du tronc, et par une plaie énorme qui bée au ventre, les entrailles ont glissé à terre ; elles sont noires. Près de lui, un sergent serre encore dans sa main la crosse de son fusil ; le canon, le mécanisme doivent avoir sauté au loin. L'homme a les deux jambes allongées, et pourtant un de ses pieds dépasse l'autre : la jambe est broyée. Tant d'autres ! Il faut continuer à les voir, à respirer cet air fétide, jusqu'à la nuit.

            Et jusqu'à la nuit, je fume, je fume, pour vaincre l'odeur épouvantable, l'odeur des pauvres morts perdus par les champs, abandonnés par les leurs, qui n'ont même pas eu le temps de jeter sur eux quelques mottes de terre, pour qu'on ne les vît pas pourrir. » (p.59-60/760)

 

 

Alors vint l'attaque allemande et le repli :

 

 

            « "Passez à travers la haie ! Pas sur les côtés ! Sautez dans la haie !" Je pousse les hommes qui hésitent, instinctivement, devant l'enchevêtrement des branchettes hérissées de dures épines. Et je me lance, à mon tour, en plein buisson.

            J'ai cru entendre, vers la gauche, des jurons, des cris étouffés. Il y a des entêtés, sûrement, qui ont eu peur des épines, et qui ont maintenant des baïonnettes allemandes dans la poitrine ou dans le dos.

            Je me suis mis à courir vers les chasseurs. Devant moi, autour de moi, des ombres rapides ; et toujours les mêmes cris : "Hurrah ! Vorwärts !"

            Je suis entouré de Boches ; il est impossible que j'échappe, isolé ainsi des nôtres. Pourtant, je serre dans ma main la crosse de mon révolver : nous verrons bien.

            J'ai buté dans quelque chose de mou et de résistant qui m'a fait piquer du nez ; peu s'en est fallu que je ne me sois aplati dans la boue. C'est un cadavre allemand. Le casque du mort a roulé près de lui. Et voici qu'une idée brusquement me traverse : je prends ce casque, le mets sur ma tête, en me passant la jugulaire sous le menton parce que la coiffure est trop petite pour moi et tomberait.

            Course forcenée vers les lignes des chasseurs ; je dépasse vite les groupes de Boches, qui flottent encore, disloqués par notre fusillade de tout à l'heure. Et comme les Boches, je crie : "Hurrah ! Vorwärts !" Et comme eux, je marmotte un mot à quoi ils doivent se reconnaître, en pleine ténèbres, et qui est Heiligthum.

            (...)

            Déjà il n'y a plus de braillards à voix rauque. Ils doivent se reformer avant de repartir à l'assaut. Alors je jette mon casque, et remets mon képi que j'ai gardé dans ma main gauche.

            Pourtant, avant de rallier les chasseurs, j'ai rattrapé encore trois fantassins allemands isolés. Et à chacun, courant derrière lui du même pas, j'ai tiré une balle de révolver dans la tête ou dans le dos. Ils se sont effondrés avec le même cri étranglé. » (p.64/760)

 

            Cette nuit-là, il sauva sa peau et celle des hommes qui ont entendu ses ordres (comme il le fit encore plus tard dans à peu près les mêmes circonstances). Mais... ces trois balles ont tourmenté la conscience du soldat Genevoix, très longtemps. Pour toujours, peut-être.

 

 

            Au lieu de distribuer des tablettes informatiques, qui seront sous-utilisées faute de programmes développés et qui engraisseront in fine des multinationales défiscalisées, l'Etat français serait bien inspiré en distribuant gratuitement et tous les ans, à tous les élèves de 4ème (par exemple), un exemplaire de Ceux de 14 : parce que c'est un grand récit de cette guerre industrielle effroyable, parce que c'est aussi un grand écrivain (1).

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) lire à ce propos notre billet :

http://www.alexandreanizy.com/article-la-reprise-de-maurice-genevoix-123797727.html