Tonifiant le café de Louis Pinto (II)

Publié le par Alexandre Anizy

 

Un postulat de la doxa est son objectivité, martelé en permanence. Par exemple, Jacques Attali écrit dans le résumé du rapport 2007 éponyme : « Ce n'est ni un rapport ni une étude mais un mode d'emploi pour des réformes urgentes et fondatrices. Il n'est ni partisan ni bipartisan : il est non partisan. » (cité page 53 par Louis Pinto dans son « café du commerce des penseurs à propos de la doxa intellectuelle », éditions du croquant, 150 pages, 13,50 €)

On y trouve aussi un des thèmes récurrents de la doxa intellectuelle : vivre dans l'urgence car l'économie l'exige. Il va de soi qu'il faut aussi accepter son temps, ce qui signifie croire à l'indépassable cadre du "marché", comme d'autres imbéciles considéraient vers 1950 le marxisme comme l'indépassable philosophie de notre temps. Le marché impliquant l'extension du champ privé pour une allocation optimisée du capital, il faut sans rechigner voir des pans entiers de l'économie rétrocédés aux capitalistes. Évidemment, pour améliorer les performances des ressources, la flexibilité s'impose à tous les opérateurs (mais pas forcément aux décideurs), ce qui élève malheureusement le risque de précarité, ce qui aboutit inéluctablement à une remise en cause des statuts. Pour résumer le fond idéologique de personnages fétides comme PierreRosenvallon, Alain Minc, Alain Touraine, l’État est l'ennemi du bien public.

 

Le noyau idéologique de la doxa gravite autour de discours de justification visant à libérer le marché des entraves du passé, avec deux principes centraux : disqualifier le national-conservatisme et le centralisme léniniste, ne voir qu'une opposition fondamentale (à savoir démocratie / totalitarisme). Notons au passage l'ardeur d'un historien mineur du XXème siècle, François Furet, pour dénoncer la passion révolutionnaire, si proche de la critique du socialisme illustrée par Taine au XIXème : à la fin du raisonnement doxique, « (…) le socialisme apparaît comme une simple variant d'un "populisme" qui en est la vérité ultime. » (page 69)

 

Les penseurs de la démocratie racontent ainsi le XXème siècle : au commencement, il y a Octobre 1917 « qui marque une culmination de la démesure prométhéenne et progressiste » et ouvre le temps des tragédies totalitaires ; « après 1945, un sursis est accordé aux utopies (Tiers-Monde, Cuba, Chine, Mai 68... ) » et l’État-providence est à son apogée dans les Trente Glorieuses ; la crise de l'énergie marque la fin de l'abondance pour tous, comme la chute du mur de Berlin signe la mort des idées progressistes ; la fin du siècle baigne dans le désenchantement du monde, avec un esprit modeste de comptables qui se gargarisent de concepts esthétiques et éthiques ; le 11 septembre 2001 rappelle que « l'Amérique est notre rempart » et ramène à l'essentiel (le capitalisme a triomphé) ; bien que la crise de 2007 soit arrivée, les reliques idéologiques ne reviendront pas.

« Ce récit est construit sur une mythologie dualiste dont le propre est d'opposer le présent et le passé (...) » (page 72). Avant, c'était la vie simple et guidée par des certitudes (universalisme, cité, justice, science), avec la soumission aux ordres, à la norme, dans des cadres collectifs et un rationalisme étroit. Après, c'est l'individualité postindustrielle, le débat et la réflexivité, le rationalisme avec la complexité, le risque, le chaos et l'absence de repères. On a progressé, c'est évident...

 

Pour servir cette vision du monde sans idéal, les médias, qui constituent le dispositif essentiel de l'opinion démocratique.

(à suivre)

 

 

Alexandre Anizy

 

 

P.S : le lecteur appréciera la charge contre le médiocre Luc Ferry (lire notre note http://www.alexandreanizy.com/article-la-pente-de-la-mediocrite-pour-l-indigne-luc-ferry-64449094.html ), et la présentation forcément succincte, mais subtile, de la néo-gauche contre l'archéo-gauche.