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Maos rue du Japon de Morgan Sportès

Publié le par Alexandre Anizy

            L'écrivailleur Morgan Sportès optimise ses recherches, aussi bien celle sur Pierre Overney avec son Maos que celle relative à la Japonaise (l'avouera-t-il ?).  

 

 

            Ayant fréquenté ardemment un de ces jobards maos (l'éditeur), par obligation professionnelle au moins, Morgan Sportès a tenu à faire fructifier ses travaux de recherche sur L'organisation (la Gauche Prolétarienne des clowns Benny Lévy etc.) : or l'accumulation littéraire, comme la capitaliste, a ses effets néfastes, notamment celui de la répétition qui engendre l'ennui. Pour y pallier, MS invente des situations grotesques dans un scénario improbable... ce qui déconsidère pour le coup l'ensemble du travail !

            On oubliera vite Maos, ce roman catastrophique, même si on a apprécié quelques portraits au vitriol, comme celui de l'éditeur :

            « Quoique ancien normalien, il lui avait fallu pas moins de dix ans, dix ans de pénitence après... après tout ça... pour accepter de commencer à lire les Mémoires d'outre-tombe du romanticoréac Chateaubriand. Sartre n'avait-il pas pissé sur sa tombe ? Pouvait-on lire un bonhomme sur le cadavre duquel Sartre avait pissé ? La pisse sacrale de Sartre n'était-elle pas un irrévocable non licet ? Il avait toute son oeuvre, à Sartre, entassée en désordre dans une pièce de leur nouvel appartement, en attente d'étagères, avec bien d'autres livres : Marx, Lénine, Staline, Lin Piao, Georges Bataille, Jean Genet, Althusser, Lacan, Robbe-Grillet, Foucault, Barthes, tous ses documents de l'époque, tracts, journaux, et quelques autres babioles modestes qu'il avait traînées de piaule en piaule pendant des années de débine, avant qu'il se range des voitures, qu'il accepte enfin de vivre ! » (p.16/257) ;

ou d'autres :

            « ― Et Jeannot, s'exclama Babeuf, se cognant à son tour aux accoudoirs de son coquetier ( «Aïe !»), Jeannot à qui on a fait il y a cinq ans des obsèques nationales dignes de celles de Victor Hugo, avec un cortège de deux cent mille badauds progressistes, dont tout le gratin politique et artistique de gauche, qu'est-ce que c'était Jeannot au fond, une brute bornée stalinisée, un cogneur pavlovisé : et on l'a enterré au Père-Lachaise à côté de Wilde...

― Et de Jim Morrison, dit scandalisée, une journaliste de Femmes de notre temps, Annette, la rousse, spécialiste de la rubrique showbiz. » (p.76/257)

 

            L'aphorisme que MS place en exergue d'un chapitre vaut toujours son pesant d'or :

            « A notre époque les hommes sont divisés en deux groupes, les héros c'est-à-dire les imbéciles, et les salauds c'est-à-dire les personnes intelligentes. » M. Gorki, les Petits-Bourgeois, 1902 (cité page 36/257)

 

 

 

            Ne voulant pas estimer Morgan Sportès sur ce roman désastreux, nous choisîmes Rue du Japon, dans lequel il raconte une amourette érotico-contractuelle (éditions du Seuil, janvier 1999, disponible en livrel) : s'instaure une crudité du sexe dans des scènes sophistiquées. Pour gommer une inconsistance originelle ? En tout cas, l'écrivailleur Sportès a une belle plume :

            « Allongé sur mon canapé 1925 en velours râpé et patiné par les ans, les pieds posés sur un accoudoir, je continuais de feuilleter mon livre d'estampes ; (...) Parmi toutes les images de mon livre, il y en avait une sur laquelle je revenais régulièrement, de Hashiguchi Goyo : une jeune femme mince et nue, accroupie au sol, mais de façon que sa cuisse gauche cachait son ventre et sa toison (seul un sein menu était visible) et penchée, l'air absent, sur une bassine de bois où, de ses deux mains, elle tordait une sorte de mouchoir mouillé blanc et bleu dont on pouvait supposer, mais la chose n'était que suggérée, qu'elle venait de s'éponger le sexe - les draps défaits d'un lit traditionnels japonais, qu'on apercevait en arrière-plan, laissant entendre qu'elle y avait fait l'amour. » (p.30-31) ;

 et puis :

            « Moins d'un an plus tard, nous étions revenus sur nos pas, piétinant les ombres mauves des marronniers du Luxembourg. En entrant dans le jardin, par la rue Guynemer, elle avait vu, accrochée au portail, une pancarte arborant le dessin stylisé d'un chien, barré d'un trait rouge :

― C'est interdit aux Potis, avait-elle dit. Il faut me mettre en laisse. » (p.335)

Terminus sera le point d'achèvement.

 

 

Alexandre Anizy

 

Pierre Overney : mort pour un clown

Publié le par Alexandre Anizy

 

            Le 25 février 1972, à 14h30, l'ouvrier Pierre Overney mourait d'une balle en plein cœur à l'usine Renault de Boulogne-Billancourt. Bien entendu, ses chefaillons maoïstes ne l'ont pas accompagné au paradis...

 

 

            Morgan Sportès doit avoir des comptes à régler avec son passé : il le fait avec talent dans son récit documentaire Ils ont tué Pierre Overney (Grasset, 2008, disponible en livrel), c'est ce qui nous importe ici.

            « A l'époque, les maîtres à penser de la Gauche prolétarienne, Alain Geismar, Serge July, André Glucksmann, Pierre Victor, envisagent comme horizon de la révolution l'année 1974. » (p.29/271)

            Pour cela, les maos français ont investi les usines, parce qu'après mai 68 où une vingtaine de barricades déclencha une grève générale qui faillit renverser De Gaulle, ces minots pensaient : « qu'avec un mois de manifs, trois coups de feu, deux douzaines de morts, on foutrait la société par terre, explique un mao et non des moindres : le ci-devant vicomte Charles-Henri de Choiseul-Praslin (...) allié par ailleurs aux Wendel, les maîtres de la sidérurgie(...) » (p.28/271) En 1969, ils ne sont que 4 maos à pointer chez Renault à Boulogne-Billancourt, mais les hostilités commencent en janvier 1970 avec l'initiative de prolos : la bataille du métro (il s'agissait de bloquer tous les soirs le contrôleur de la RATP et ainsi de faire voyager gratuitement les ouvriers qui rentraient chez eux). « Pierre Overney, "qui était de toutes les bagarres", car il aimait la cogne, participera à la "Bataille du métro". » (p.36/271)

            Que faisaient les maos au sein de l'usine ?

            « Trente ans et quelques plus tard, Bouboule s'est posé la question :

― C'était pas tout à fait faux, ce que disait la CGT : je me baladais partout dans l'usine, dans n'importe quel atelier, sans autorisation, avec dans la poche ventrale de mon bleu de travail un énorme paquet de tracts que je distribuais... On me laissait faire, alors que c'était un motif d'expulsion. J'aurais pu être viré quarante fois ! » (p.40/271)

Quand on connaît la rigueur des systèmes d'organisation de la production, on se dit, comme la CGT, que ces maos jouissaient d'une grande indulgence. Ici comme à l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm (Paris, 5ème arrondissement).

            La Gauche Prolétarienne est interdite le 27 mai 1970. Ses membres rentrent alors dans une clandestinité... toute relative puisque :

  • « Les flics savaient qu'il y avait des réunions à Ulm, que Victor était là. On comptait dans ces assemblées jusqu'à cent cinquante personnes. Victor présidait comme porte-parole de Sartre. » ;
  • le grand chefaillon Pierre Victor, apatride sans carte de séjour, doit toutes les quinzaines pointer à la préfecture de police ;
  • « (...) Victor a coopté au comité exécutif de l'organisation, où se prennent toutes les décisions importantes, un ancien mineur de fond : Paupaul ! Or ce Paupaul est une taupe. Son agent traitant est le commissaire Jacques Harstrich, des Renseignements Généraux. » (p.61/271)

Dans l'épopée de la GP, tout est à cet avenant grotesque.

 

            Pour Pierre Overney, la fin de la mascarade maoïste tolérée par le pouvoir sera tragique, mais elle aura évité un bain de sang :

« Une "manif militaire" ultra-dure est prévue pour le 25 février au soir, à Paris, boulevard Voltaire, XIe arrondissement. On compte sur les Os de la Régie pour grossir les bataillons... Dans les sous-sols de l'université de Jussieu, véritable caverne d'Ali Baba du terrorisme, on fabrique des centaines de cocktails Molotov.

― C'était une vraie folie, raconte Jacky aujourd'hui. Les cocktails Molotov, c'est une arme de guerre. Les partisans russes utilisaient ça pour cramer les chars d'assaut nazis ! Il était prévu de prendre en tenaille les CRS, lors de la manif, et de les bombarder. Il y aurait eu des morts, c'est sûr, les flics auraient tiré, si...

― Il n'y avait pas que les cocktails Molotov de prévus ! ajoute Philippe Tancelin. Certains comptaient apporter des armes... » (p.133/271)

« La violence était prévue non seulement pour la manif du 25, mais aussi pour la distribution de tracts chez Renault qui devait la précéder, précise Philippe Tancelin. » (p.136/271)

Complétons le scénario : aucune tactique de repli n'est mise au point. En clair : on envoie les mômes aux casse-pipes !

            Ce 25 février 1972, avant l'action, Pierre Overney, qui vit maintenant avec Geneviève et ses deux enfants d'un premier mariage, et qui, selon le commissaire Poiblanc, « considéré jusqu'ici comme instable, bohème, avait commencé à se calmer »,  déjeune à Billancourt avec des camarades.

« ― Ils l'ont chauffé, ils lui ont fait boire de la gnole ! affirmera le cégétiste Roger Sylvain.

― Ils lui ont bourré la gueule pour l'envoyer au casse-pipe, comme les Poilus de 14 avant le Chemin des Dames, renchérit Michel-Antoine Burnier, journaliste à Actuel, revue underground.

― La victime, Pierre Overney, était dans la phase ascendante de l'ébriété, ajoute le docteur Martin qui remplace à la barre le professeur Lebreton. Cette phase est la plus dangereuse. Le sujet peut devenir agressif et perdre le contrôle de ses mouvements ! » (p.138/271)

Peu après 14 heures, les maos ont attaqué, et Pierre Overney s'est effondré, un trou rouge en plein cœur. Le grand chefaillon Pierre Victor, alias Benny Lévy positionné en retrait dans une rue adjacente, tient maintenant son cadavre chaud, son martyr... Mais il n'en fera rien, forcément.

            La suite, Morgan Sportès la raconte bien : Ils ont tué Pierre Overney (Grasset, 2008, disponible en livrel).

 

 

 

            Pour nous aujourd'hui, il s'agit simplement de (re)dire trois choses (1), la première concernant un commentaire obscène de Jean (2) ou Olivier (3) (4) Rolin. Dans un entretien publié, un des frères Rolin a présenté Pierre Overney comme un prolo qui suçait la bibine... il faut croire que ce fils de bourges cultivait simplement sa "haine de soi" quand il gesticulait à la GP. Ce type indécent n'a pas eu l'élégante commisération d'un Alain Geismar qui rendait visite tous les ans aux parents Overney.  

 

            La deuxième chose se rapporte à Benny Lévy alias Pierre Victor, le gourou maoïste qui cherchait une Lumière en guidant l'avant-garde de la multitude, et Benny Lévy, le judaïste radical qui la désirait si fort en voulant soumettre les hommes à des pseudo-lois divines. Dans ces deux quêtes de Pureté absolue, Benny Lévy était toujours prêt à laver ses impuretés personnelles avec le sang des autres.

            Nota Bene : René Lévy, son fils, talmudiste professionnel et philosophe enseignant, a pour projet d' « Intervenir dans le champ intellectuel de langue française. Mener la bataille par l'intelligence messianique. Chercher, susciter des vocations médiatiques. » (5)

            A sa façon, René Lévy est déjà mûr pour devenir un bon polpotiste

 

            La troisième chose vise à rappeler Mourir pour des idées, la chanson que l'agitation notamment post soixante-huitarde avait inspiré à Georges Brassens en 1972 :   

(...) Les saint jean bouche d'or qui prêchent le martyr

Le plus souvent d'ailleurs s'attardent ici-bas (...)

Des idées réclamant le fameux sacrifice,

Les sectes de tout poil en offrent des séquelles (...)

Depuis tant de "grands soirs" que tant de têtes tombent,

Au paradis sur terre on y serait déjà.

Mais l'âge d'or sans cesse est remis aux calendes,

Les dieux ont toujours soif, n'en ont jamais assez (...)

O vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres,

Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas.

Mais de grâce, morbleu ! laissez vivre les autres !

La vie est à peu près leur seul luxe ici-bas ; (...)

 

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

(1) Lire notre recueil Lumières froides (ACT éditions, en livrel, 4,99 €)

(2) Lire notre billet

            http://www.alexandreanizy.com/article-22407824.html

 

(3) Concernant Olivier, lire notre "verdict populaire" (singeons un peu ces maos azimutés) paru le 31 août 2008 :

            http://www.alexandreanizy.com/article-22385089.html 

Extrait :

Olivier ROLIN, c’est l’ancien chef de la branche militaire de la Gauche Prolétarienne (les maos français). Le titre de son livre « tigre de papier » (en poche) est d’ailleurs une expression de MAO-TSE-TOUNG, le  grand timonier (disaient-ils).

Du point de vue littéraire, ce livre est prétentieux. L’option stylistique retenue est agaçante, et en plus elle n’apporte rien au sujet traité.
Exemples :

« VINCENNES DOREE STATION-SERVICE JOHNNY WALKER KEEP WALKING PERIH FLUIDE ponts lumières jaunes Paris à droite sous un ciel de sombre lilas devant panneaux émeraude METZ NANCY PORTE DE BERCY DISNEYLAND 32 KM les pneus déchirent la soie noire-mordorée robe du soir (…). » (p.13)

« KOREAN AIR rouge bleu PANASONIC bleu SANYO rouge SAMSUNG bleu A1-A104 FLUIDE un pont (…). » (p.198)

C’est chiant, n’est-ce pas ?

Malgré cette plaisanterie de potache, on peut faire l’effort de lire en sautant les paragraphes imbéciles, si on s’intéresse aux péripéties de la Gauche Prolétarienne, les clowns teigneux de Benny LEVY et consorts.

 

(4) Pour se faire une place au soleil médiacratique, Yann Moix n'hésitait pas à flinguer les fonctionnaires normaliens de l'édition, comme Olivier Rolin le 10 mars 2011 :

 

            « C'est très étrange, le cas Olivier Rolin. On ne peut pas dire que ce soit un bon écrivain, on ne peut pas non plus dire qu'il soit nul. Il n'est pas très doué, mais pas non plus sans talent. Ce qu'il raconte n'est jamais passionnant, mais ce n'est pas non plus totalement ennuyeux (mais c'est ennuyeux quand même). Il n'a aucun style, mais parvient malgré tout à faire entendre une minuscule voix. C'est un homme qui fait dans les gris, dans le médiocre : et après tout, ils sont nombreux ces hommes de lettres qui parviennent, pendant quarante ans, à se faire croire à eux-mêmes qu'ils font une œuvre sous prétexte qu'ils écrivent des livres. (...)

[conclusion du papier, ndAA] Est écrivain, selon moi, quiconque n'écrit pas comme Olivier Rolin. » (Figaro, 10 mars 2011)

 

(5) Libération du 6 avril 2009.

 

Octobre 17 selon Piotr Krasnov, Markovitch, Bryant, Rotman & Blary

Publié le par Alexandre Anizy

            A la faveur de la lecture de Piotr Krasnov, De l'aigle impérial au drapeau rouge,  l'envie de faire un tour de livres nous saisit.  

 

 

            En lisant le billet du blogueur Latude (1), qui reproduit l'avant-propos que l'éditeur lui a demandé, le rôle militaire que joua Piotr Krasnov durant la guerre civile (ataman des Cosaques du Don) suscita un intérêt : allions-nous trouver dans ce roman une autre évocation des armées blanches d'Anton Denikine aux portes de Moscou, après celle lue il y a longtemps dans Nestor Makhno, le Cosaque de l'anarchie d'Alexandre Skirda ? Bien que la réponse soit négative, nous ne bouderons pas notre plaisir de lecture, même si l'architectonique semblable à celle du Quatre-vingt-treize de Victor Hugo l'atténua : ce roman de Krasnov est un joyau du romanesque russe !     

            Pour une autre analyse politique et historique de 1917 émanant d'un protagoniste, Léon Trotski, nous conseillons évidemment de lire son Histoire de la révolution russe (2 tomes), et accessoirement pour les mordus, Ma vie, dans lequel il ne cesse de répéter qu'il est un bon léniniste...      

 

            Avec La Révolution russe vue par une Française de Marylie Markovitch (Pocket/la revue des deux mondes, juin 2017), nous sommes placés au niveau de la rue, du moins telle que la perçoit cette bourgeoise qui ne voit pas les faiblesses politiques de Kerenski, cet orateur talentueux : par exemple, n'est-ce pas lui qui présidait le Conseil des députés des ouvriers et des soldats dont elle écrit qu' « Il faut bien le dire, car cela est désormais de l'histoire, c'est le pricaz (ordre) n°1 publié par le Conseil (..) qui a fait tout le mal. » (p.130) ?    

            Ce qu'elle pense de Lénine ? « Lénine, le zimmervaldien, le partisan de la défaite, le propagateur de la paix à tout prix, a fait, en arrivant dans son pays oeuvre de parfaite indépendance en s'installant dans le palais de Mme Kchétinskaïa, la célèbre danseuse qui fut l'amie du tsar, encore grand-duc. (...) Tous les jours, la foule s'amasse autour du balcon désormais célèbre et populaire où Lénine, l'illustre, daigne apparaître quelques instants ! (...) M. Lénine est un petit homme sans majesté. Même juché sur son balcon, il n'en impose guère. Il a un visage pâle, terminé par une barbe noire, en pointe. Des boutons en brillants ornent ses manchettes. C'est un révolutionnaire élégant. Elégant, sa femme l'est encore plus que lui. On la voit passer dans les rues de la capitale, dans une confortable automobile, ― sortie peut-être du garage de la danseuse ―, portant des toilettes signées, semble-t-il, de quelques grands couturiers de Paris ... ou de Berlin. » (p.160) [Note d'Olivier Cariguel : "Selon Hélène Carrère d'Encausse, la description de Nadejda Kroupskaïa, l'épouse de Lénine, correspond plus à celle de sa maîtresse, la Française Inès Armand (...). Lénine était très épris d'elle. Leur liaison fut longtemps tenue secrète pour entretenir la légende d'un Lénine fidèle." p.160]

            Mais quand Marylie Markovitch place Kerenski face à Lénine, voici ce qu'elle écrit de celui qui "juché sur son balcon n'en impose guère" : « Tout à coup, Lénine se lève. Ce simple geste a provoqué une énorme sensation. Toute la salle est debout. On se presse, on se pousse au premier rang. Est-ce l'émotion ? Lénine, très pâle, se lance dans un discours pâteux où il s'embourbe. (...) Et brusquement il se dévoile : "Il faut passer des paroles aux actes, s'écrie-t-il. Notre parti ne refuse pas le pouvoir ; il est prêt à chaque instant à prendre l'autorité entre ses mains. » (p.248) Si elle voit les choses, la journaliste française est incapable d'en interpréter le sens, tant son option politique l'éloigne de l'objectivité.

 

            Dans Six mois rouges en Russie de l'américaine Louise Bryant (Libertalia, 4ème trimestre 2017, 10 €), épouse de John Reed dont chacun pourra lire avec profit le fameux Dix jours qui ébranlèrent le monde, on pénètre plus à l'intérieur du chaudron révolutionnaire, du fait des accointances de l'auteur avec les socialistes, ce qui ne l'empêche pas de voir et d'analyser les événements avec certes un parti-pris, mais aussi une grande lucidité. Prenons par exemple sa vision de Kerenski (2) au Congrès démocratique (septembre 1917) :

« Seules des personnes dégageant un grand charisme peuvent retenir le souffle d'un public rien qu'à la façon dont Kerenski le fit en traversant rapidement la scène. Il était vêtu d'un simple uniforme brun de soldat, sans la moindre épaulette ou le moindre bouton de laiton indiquant ses fonctions de commandant en chef de l'armée et de la flotte russes, ou celle de ministre-président de la République russe. (...) [son discours est interrompu par des cris] Kerenski recula comme s'il avait été frappé et tout enthousiasme s'effaça de son visage. L'extrême émotivité de cet homme, après tant d'années de combats révolutionnaires, était sidérante. Profondément conscient de la froideur et même de l'hostilité du public, il en joua habilement avec éloquence, en implorant et en mobilisant sans relâche une étrange énergie intérieure. Son visage, sa voix et ses paroles tragiques et désolés changèrent lentement et devinrent enflammés, rayonnants et triomphants. Devant la gamme superbe de ses émotions, toute opposition avait été balayée... (...) Ce fut la dernière ovation qu'obtint Kerenski. Si les Russes avaient eu le tempérament des Italiens ou des Français, je pense qu'ils auraient adoré Kerenski. Mais les Russes ne se laissent pas convaincre par des phrases et ils n'ont pas le culte des héros. Le discours de Kerenski les avait déçus. Il les avait charmés, mais il ne leur avait rien dit. (...) Une heure après son départ, son influence s'était évaporée. » (p.83)

            Et comment voit-elle Trotski ?

« Au sein de cette assemblée remarquable étincelait, tel un Marat, la personnalité saisissante de Léon Trotski. Avec véhémence et pareil à un serpent, il influait sur l'assemblée comme un vent puissant agite des herbes hautes. Aucun autre orateur ne créait un pareil tollé, une telle haine par sa moindre parole, n'utilisait de mots aussi cinglants et pourtant, par-dessus tout, gardait la tête froide. Le contraste était frappant avec un autre dirigeant bolchevique, Kamenev (...) » (p.88)

            Comment se passa la prise du Palais d'Hiver ?

« Les ministres du gouvernement provisoire furent trahis par les employés du palais, et rapidement extirpés de toutes sortes d'arrière-salles et de passages secrets. Ils furent conduits à la forteresse Pierre-et-Paul. Nous étions assis sur une longue banquette à côté de la porte pour les observer sortir. Terechtchenko m'impressionna plus que les autres. Il avait l'air si ridicule et décalé ; il était à la fois tiré à quatre épingles et tellement indigné. » (p.110)

            Louise Bryant dresse aussi le portrait de quelques femmes extraordinaires, raconte comment Trotski organise la Révolution de son petit bureau de Smolny : « Trotski et sa jolie petite femme, qui ne parle presque jamais autrement qu'en français, vivent dans une pièce au dernier étage. La pièce est aménagée avec des cloisons, comme le studio mansardé d'un artiste démuni. » (p.177)

           

            Puisque Patrick Rotman et Benoît Blary ont pris la peine de faire un dessin sur Octobre 17 (co-édition Seuil-Delcourt, septembre 2017), on pouvait succomber à cette facilité. Et force est de constater que leur pari est réussi : l'enchaînement des faits, qui rend les circonstances matures aboutissant à l'évènement (3), est bien restitué.

            A ceux qui entament l'étude historique d'Octobre 17, nous conseillons cette BD... avant de s'attaquer par exemple aux 2 tomes de Trotski !

 

 

            Nous concluons avec cette affirmation de Rotman :

« Jamais peut-être le sort de l'histoire n'a dépendu d'un nombre aussi restreint d'individus. Sans la volonté messianique de Lénine, sans le génie stratégique de Trotski, sans doute la révolution d'Octobre n'aurait jamais eu lieu. » (avant-propos)

Sans oublier d'ajouter : rendons à Marx le goulag, à Lénine la Tchéka !

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

(1)  https://blogs.mediapart.fr/latude/blog

(2) Pour affiner le tableau : « Son père [à Lénine] et celui de Kerenski furent directeurs dans la même école. » (p.176)

(3) C'est un trait malicieux vers le philosophe Alain Badiou.

 

Fugaces comme Aya Cheddadi

Publié le par Alexandre Anizy

 

La chance bue comme

l'eau dans une tasse trop simple

pour que cela soit connu

 

Le bonheur comme un chat

ronronnant à l'orée de la conscience

soudain parti

quand on s'aperçoit de ses caresses

 

La chance et le bonheur

bruit doux du chat

lapant l'eau

 

Aya Cheddadi

( Tunis marine, Gallimard, février 2016)

 

Les cartes postales ratées de HenryJ.-M. Levet

Publié le par Alexandre Anizy

            N'en déplaise à Frédéric Vitoux, il ne donne pas envie, Henry J.-M. Levet.

 

 

 

La poésie consulaire, quelle misère !

Sans la corporation qui s'autocongratule, que resterait-il de ces textes ?  

 

 

Alexandre Anizy

Du grand frère de Mahir Guven

Publié le par Alexandre Anizy

            Mahir Guven est un bon petit soldat de la médiacratie. C'est pourquoi son premier roman bénéficia d'un bouche-à-oreille : le méritait-il ?  

 

 

            Quand on gratte comme Mahir Guven pour le 1 de Fottorino, financé par de grandes fortunes françaises possédant notamment de grands titres de la presse, les portes des éditeurs s'ouvrent facilement puisque la promotion syndicale est assurée. Mais Grand frère (éditions Philippe Rey, 2017, en livrel) vaut-il autant de louanges ?

            Pour tout dire, quand on vient de se taper l'béton de Garreta, on ne résiste pas longtemps à l'ennui face au sabir de bendo qui épata le bourge germanopratin, et face à une histoire bourrée de clichés forcément superficiels qui s'achève par une pirouette.  

 

            Côté style, voilà l'échantillon :

            « L'autre voie possible, c'était de balancer le frère. Ça m'a traversé l'esprit. Est-ce que ce serait plus simple ? Dans cette nuit où tous les chats étaient gris, que la lune était haute, j'ai pesé avec Marie-Jeanne le pour et le contre de toute cette merde. Vendre le frère, c'est des années et des années de nuits sans sommeil, des amis qui vous détestent, et le daron qui me renie. Mon arrêt de mort. » (p.224/255)

            Mais on a malheureusement aussi le droit aux « gouttes qui s'étirent sur mon pare-brise, au loin les lumières de la ville qui s'étouffent derrière la buée (...) » (p.30/255), au zgeg qui fourre la grosse (quel hass !), au bédo qui s'coue la tronche, etc. Que du classique !

 

 

            S'il en commet un deuxième, espérons que Mahir Guven aura l'audace de jeter ses oripeaux de blédard.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

Lamartine plus frais que Beigbeder le clou !

Publié le par Alexandre Anizy

            Que vaut la production proséeuse de Beigbeder face à Geneviève ou l'histoire d'une servante de Lamartine ? Que dalle ! Alors il est scandaleux que l'oeuvre ne soit plus disponible en librairie.

 

 

            Si d'aucuns affirment que Lamartine a inventé le roman du peuple avant l'idole nationale Victor Hugo, puisqu'en effet la publication de Geneviève (1851) est antérieure au chef d'oeuvre du Commandeur des lettres françaises ( Les misérables, 1862), nous souhaitons apporter notre modeste contribution à la nécessaire et juste réévaluation du romancier Lamartine, et cela devrait commencer par une réédition bon marché de ces textes.   

 

            « Dans ces conversations la pauvre fille ne me parlait jamais d'elle. Elle paraissait s'inquiéter bien plus de ce que deviendraient le chien, les oiseaux, les meubles, les plantes, que de ce qu'elle deviendrait elle-même. Peut-être pensait-elle que le nouveau curé la prendrait à son service, comme le sonneur ou l'enfant de choeur de Jocelyn, ou que quelqu'une des familles du village la recueillerait pour être sarcleuse, et lui donnerait le pain et l'asile gratuits dans l'étable des vaches ou des moutons. » ( Geneviève, éditions R. Simon, p.29)

 

            « Mais au moment où je délibérais avec moi-même et où je me levais déjà de la litière pour fuir, j'entendis des pas de sabots qui descendaient, les uns lourds, les autres légers, l'escalier extérieur de la maison. La porte de l'étable s'ouvrit, et deux femmes y entrèrent en causant ensemble. » (idem, p.169)   

 

            Diantre ! qui peut ne pas succomber au charme lamartinien ?

 

 

Alexandre Anizy

 

Le sommeil de Gérard Macé

Publié le par Alexandre Anizy

            La prose de Gérard Macé peut-elle toucher les Belles ?  

 

 

            Gérard Macé ne réveillera personne au Bois dormant (Poésie Gallimard), parce qu'on s'emmerde prodigieusement dans l'étalage de préciosité. 

 

 

Alexandre Anizy

 

La précieuse Louise de Vilmorin

Publié le par Alexandre Anizy

            L'histoire des lettres françaises ne s'encombrent pas des poèmes de salon de Louise de Vilmorin. Pourtant quelques-uns méritent une restauration. Comme celui-là, qui illustre bien la manière de la poétesse.

 

            Passionnément

 

Je l'aime un peu, beaucoup, passionnément,

Un peu c'est rare et beaucoup tout le temps.

Passionnément est dans tout mouvement :

Il est caché sous cet : un peu, bien sage

Et dans : beaucoup il bat sous mon corsage.

Passionnément ne dort pas davantage

que mon amour aux pieds de mon amant

Et que ma lèvre en baisant son visage.

 

Louise de Vilmorin

(Poèmes, Gallimard poésie)

 

Elle ne craignait pas le ridicule, la précieuse Louise.

 

Alexandre Anizy

Nouveautés de Gibrat, Davodeau et Nicoby

Publié le par Alexandre Anizy

            Deux cadors de la bande dessinée ont publié en octobre, et Nicoby en novembre.  

 

 

            Gibrat livre enfin le tome 4 de Matteo (Futuropolis, octobre 2017, livrel à 11,99 €) : nous sommes maintenant en Espagne.

            On apprécie toujours autant le dessin et la couleur chez Gibrat.

 

 

            Davodeau et l'historien Sylvain Venayre publient le 1er tome d'une histoire dessinée de la France, La balade nationale (éditions La Découverte / la Revue dessinée, octobre 2017, 22 €), qui forme un préambule original aux 19 tomes qui suivront.

            Du coup, l'éditeur d'une BD de 2004 en profite pour la sortir en numérique : Le constat (Dargaud, octobre 2017). C'est une heureuse initiative : mieux vaut tard que jamais !

 

            Le tome 2 d'une histoire dessinée de la France, réalisé par Nicoby et l'historien Jean-Louis Brunaux , a paru en novembre : L'enquête gauloise (éditions La Découverte / la Revue dessinée, octobre 2017, 22 €). Le principe étant d'associer un spécialiste d'une époque avec un dessinateur, nous disons que la série commence bien au regard de l'examen de cette première époque.

 

            Voilà 4 idées de cadeaux pour ceux qui seraient en manque d'inspiration !

 

 

Alexandre Anizy