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Les haies de Jean-Loup Trassard

Publié le par Alexandre Anizy

Comment apprécier le récit du paysan Jean-Loup Trassard ?

Evidemment il faut aimer, voire connaître un peu la campagne pour se délecter des propos de Jean-Loup Trassard dans L'homme des haies (en poche Folio et en livrel). En fait, il raconte une vie provinciale et surtout une expérience professionnelle sur 22 hectares.

Que de choses vous apprendrez ! Le paysan dans la négociation commerciale, le maquignon faisant son marché, la conduite des chevaux, l'élevage de la mère, le meilleur moment pour moissonner, la lieuse puis l'arrivée de la moissonneuse, la gestion des ressources humaines... non, là on blague ! En ce temps-là, on parlait du personnel, en l'occurrence des commis. Bref, l'auteur mayennais livre un savoir-faire, et même ses secrets pour un bon cidre !

« A barbeyer je trouvais des manches, sur les haies il y a souvent des bouées de queude, alors quand je voyais dedans une trique bien droite, je la coupais au sermiau, si c'était en automne, quand la sève est descendue, parce qu'il ne faudrait pas couper des manches au printemps, ils ne se garderaient pas, et puis en m'en allant je l'emmenais avec mes outils.

C'est toujours bon d'avoir des manches d'avance, j'aimais bien ça et je continue. Lui [c'est son fils, qui ne jure que par le tracteur et tutti quanti], il n'a jamais emmanché un outil de sa vie, il sait que je m'en occupe, mais les machines ne feront pas tout, il faudra bien des outils ! » (p.39/152)

Ce tailleur de haies (il goûtait cette tâche, aux temps précédant le grand remembrement du ministre Edgar Pisani) attache une grande importance aux manches des outils, qu'il préfère confectionner lui-même, parce qu'un manche trop gros, trop lourd, pas assez lisse, mal ajusté, ça fatigue inutilement l'homme, et il en raconte les étapes de la fabrication. Pour ses instruments, il apprécie le noisetier, que nous déconseillons aux apprentis bûcherons qui voudraient faire leurs haches (prenez plutôt du frêne ou du foyard).

Ah ! la chasse ! Mais ce gars-là abandonne au bout de 3 années où il n'aura pas fait de mal au gibier. Les lecteurs écolos n'auront donc pas d'excuses !

Alexandre Anizy

Irezumi de Takagi au tapis

Publié le par Alexandre Anizy

            Pour les éditions Denoël, les poubelles feront-elles Noël ? 

 

 

            Il faudrait demander aux éditions Denoël ce qui les a poussés à fouiller les poubelles du polar japonais, hormis l'intérêt financier. En effet, pourquoi exhumer un livre au rythme poussif, et pour tout dire de facture scolaire comme Irezumi de Akimitsu Takagi ? Un exemple :

            « Si l'Irezumi, le tatouage traditionnel japonais, possède une beauté indéniable, peu en reconnaissent volontiers la valeur intrinsèque. La faute, sans doute, à des préjugés coriaces - par exemple, que le tatouage se résumerait à des gribouillis d'amateur grossièrement gravés, ou encore que ses porteurs, hommes ou femmes, ne seraient tous que des yakuzas et autres rebuts de la société. » (p.14/223)

Nous vous épargnons la leçon d'histoire du tatouage...

 

            Quant à nous, abandon à la page 78/223.

 

 

Alexandre Anizy

 

Osez Elizabeth George !

Publié le par Alexandre Anizy

            Pour Noël, soignez votre réputation de lettré en offrant le dernier polar d'Elizabeth George.

 

 

            Une avalanche de conséquences , c'est le titre de l'ouvrage (Presse de la cité, septembre 2016, livrel à 15,99 € - trop cher !). Si l'américaine Elizabeth George se fait toujours aussi anglaise dans la facture, par le thème elle dépasse l'audace de bien des consœurs d'outre-Manche.

            Architectonique soignée, intrigue corsée, caractères des personnages finement brossés, style ciselé, que pourrait-on ajouter à cela pour saluer la qualité de ce roman ?

 

 

 

Alexandre Anizy

L'offrande de Dolores Redondo

Publié le par Alexandre Anizy

            Le triptyque de Dolores Redondo s'achève par l'offrande.

 

 

            L'écrivain espagnol Dolores Redondo achève son polar dans la vallée basque par Une offrande à la tempête (Mercure noir, 2016, en livrel) : le 3ème volet vaut les précédents.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

L'usine de Jean-Pierre Levaray

Publié le par Alexandre Anizy

            Pour ceux qui ne connaissent pas l'usine...

 

 

            Pour ceux qui ne connaissent pas l'usine, ceux qui n'ont lu ni Putain d'usine, ni le mensuel CQFD, les éditions Libertalia ont eu la bonne idée de regrouper les chroniques de Jean-Pierre Levaray dans Je vous écris de l'usine (janvier 2016, 368 pages, 15 €). A picorer ou avaler d'un coup, c'est selon votre manière ou votre temps disponible.

 

            L'auteur ouvrier raconte le quotidien de son usine : les accidents (évités ou pas), les grèves, les plans de restructuration... les petits riens qui soudent le personnel, les moments fragiles ou drôles, comme L'internationaaaaaale (p.55), etc.  

 

Echantillon du style sobre :

            « Bernard était "ouvrier de fabrication", c'est à dire qu'il bossait dans un atelier où on fabriquait de l'acide phosphorique. Un acide bien décapant qu'on utilisait jusqu'à récemment dans la fabrication des engrais (mais aussi de certains produits alimentaires). Quand il est arrivé là, l'atelier semblait moderne par rapport à ces vieux ateliers d'engrais qui ressemblaient à Cayenne et où on ne faisait pas de vieux os. Seulement, travailler dans les poussières de gypse et de phosphate et dans les vapeurs d'acide, ça lui a dézingué les poumons à Bernard. » (p.155)

 

Pour ceux qui se sont plongés dans l'univers paysan de Marie-Hélène Lafon,

http://www.alexandreanizy.com/article-lire-et-promouvoir-le-joseph-de-marie-helene-lafon-124741797.html

 et encore

http://www.alexandreanizy.com/article-l-annonce-d-un-pays-par-marie-helene-lafon-124930069.html

un passage par l'établi de Levaray ne manquera pas d'intérêt. 

 

 

Alexandre Anizy

 

Le chant du signe d'Umberto Eco

Publié le par Alexandre Anizy

Pour la dernière fois, le magicien des lettres Umberto Eco s'en donnait à cœur joie.

En 2015, Umberto Eco publiait Numéro zéro (Grasset, en livrel et en poche), dans lequel il représente allègrement la décomposition morale de la médiacratie, assemble les extrapolations fumeuses des tenants du complot en tout genre... Le maître sémioticien livrait son dernier numéro.

Lui seul devait savoir que c'était son chant du signe.

Alexandre Anizy

L'édition d'un Chandernagor sans classe

Publié le par Alexandre Anizy

            Peut-être en mal de chiffres d'affaires, un éditeur (Le Cherche-Midi) commande une anthologie de poésie féminine à Françoise Chandernagor (Quand les femmes parlent d'amour, 2016, en livrel à 15,99 € - trop cher ! ) : tirage garanti.

 

 

            L'édition, comment ça marche ? Voilà un nouvel exemple du processus dans la France des Lettres, un milieu que nous avons déjà dépeint ici :

http://www.alexandreanizy.com/article-la-deroute-de-montety-et-les-moeurs-de-l-edition-120471868.html

Aujourd'hui, on prend Le Cherche-Midi :

  • l'éditeur sollicite un bouquin à Françoise Chandernagor, fille d'un député, entrée dans l'énarchie, mariée dans l'énarchie avec un vrai noble vivant sous les ors de la République (l'entre-soi de ces petits marquis devient effarant...) ;
  • l'histoire ne dit pas si le dit éditeur avait une "politesse" à rendre à cette jurée du Goncourt ;
  • l'écrivaine rassemble quelques poétesses en n'oubliant pas Vénus Khoury-Ghata (par ailleurs collaboratrice du Figaro ... qui accordera un article cousu de fil doré), et elle écrit quelques pages scolaires ;
  • les ami(e)s de la dame, qui font aussi dans le papier, ne manquent pas d'annoncer cette anthologie si originale (Express, Libération, Paris Match ; Point, La Grande Librairie, etc.) ;
  • même Bernard Pivot, qui est aussi membre du Goncourt, se fend d'une chronique d'un quart de page dans le Journal Du Dimanche du 20 novembre 2016...

La publicité à bon compte étant assurée, la coquetterie de l'écrivaine étant surmédiatisée (c'est bon pour son ego), le tiroir-caisse va tintinnabuler. Grand bien leur fasse !  

 

 

            Quant à la poésie... elle avait, elle avait, un Chandernagor sans classe.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

Sonnet pour les ouvriers de Jean Cassou

Publié le par Alexandre Anizy

En tous pays, depuis toujours, les ouvriers

meurent. Le sang des ouvriers baigne les rues.

Les ouvriers crient et tombent dans la fumée.

Le feu, le froid, la faim, le fer et la roue tuent

 

les ouvriers. En tous pays de pierres nues,

d'arbres pourris, de grilles d'hospices rouillées,

depuis toujours, par la misère des journées,

le troupeau des journées saignées et abattues...

 

Ô Dieu de justice qui régnez, non aux cieux,

mais dans le cœur de l'homme, au cœur de sa colère,

ne vous répandrez-vous donc jamais sur la terre ?

 

Seigneur des forts et de la force, ouvrez les yeux !

Les bouches sont muettes, les poings sont liés,

et la chaîne est très longue. Mais les ouvriers ?

 

 

Jean Cassou

Trente-trois sonnets composés au secret

 

Une hypothèse sensée sur la mort de Durruti

Publié le par Alexandre Anizy

Dans deux jours, il y aura 80 ans, Buenaventura Durruti mourait à Madrid. Après les versions du tireur franquiste dans une zone sans combat, de l'accident grotesque causé par Durruti lui-même, etc. les Gimenologues présentent une hypothèse sérieuse : l'assassinat.

Dans un livre touchant, le marginal révolté qui se croyait anarchiste en 1936, Antoine Gimenez, a raconté sa guerre d'Espagne au sein du Groupe international de la colonne Durruti, un Groupe formé avant les Brigades internationales par les Français Berthomieu, Ridel et Carpentier. Il l'a écrit en 1974-76 et, comme aucun éditeur n'en voulut, le manuscrit fut déposé au Centre international de recherches sur l'anarchisme de Marseille. C'est là que des "doux dingues embéguinés de Gimenez" décidèrent de le publier après avoir accompli un travail de recherche et d'identification des membres de ce Groupe de francs-tireurs appelés à cette époque hijos de la noche. Les éditions Libertalia viennent d'en faire un coffret (les Souvenirs + les Notes issues de la recherche + un CD) à un prix modique (22 €).

La guerre de l'italien Antoine Gimenez (son premier nom est Bruno Salvadori) sur le front d'Aragon n'a rien à voir avec la guerre industrielle de 14-18 telle que Maurice Genevoix la raconte avec brio dans Ceux de 14, puisqu'elle est tout en mobilité et en dénuement (les troupes républicaines et en particulier celles des anarchistes n'ont jamais eu les armes nécessaires, ni en quantité ni en qualité), et parce qu'elle s'insère dans le cadre révolutionnaire des combattants : là où Gimenez lutte, se joue aussi un changement d'organisation sociale, et le milicien y apporte sa modeste contribution. Mais parce qu'il a décidé d'écrire sa vie quotidienne, y compris ses aventures sexuelles, parce que son récit n'est pas un chapelet de considérations politiques, de discours théoriques, Gimenez intéresse tout lecteur qui se penche sur son ouvrage, comme l'ont fait les Gimenologues.

Cette publication atypique retint notre attention en tant que témoignage personnel et historiquement validé au coeur de la colonne Durruti : Gimenez allait donc compléter nos connaissances sur l'illustre combattant anarchiste. Nous n'avons été déçu ni sur le récit, ni sur le minutieux travail de recherche.

Ici, nous retenons simplement un point capital. Dans le livre remarquable de Hans Magnus Enzensberger publié en 1972 et titré Le bref été de l'anarchie, qui fit l'objet ici-même d'une note,

http://www.alexandreanizy.com/article-la-vie-de-durruti-recomposee-par-hans-magnus-enzensberger-87572642.html

si les différentes hypothèses relatives à la mort de Durruti le 20 novembre 1936 sont bien présentées et discutées, nous n'étions pas convaincus par celle que privilégiait l'auteur : la mort accidentelle.

Aujourd'hui, en lisant le travail d'investigation des Gimenologues sur ce sujet (nous ne reprendrons pas ici : les témoignages recoupés, l'observation balistique, la description de la veste que portait Durruti, etc.), nous pensons que l'hypothèse communiste qu'ils présentent est la plus probable. Nous vous la donnons sommairement ci-dessous.

« Les pistes les plus sérieuses semblent donc mener à Manzana [NdAA : l'homme de confiance de Durruti, à ses côtés au moment fatidique]. Mais les questions surgissent alors : pourquoi aurait-il agi ainsi, et pour le compte de qui ? (...) Garcia Oliver, dans ses Mémoires, affirme que Largo Caballero accepta, au cours d'une réunion du Conseil supérieur de guerre tenue le 14 novembre, et sur sa proposition, de nommer Durruti à la tête de la Junte de défense de Madrid en remplacement de Miaja (avec pour condition, imposée par Caballero, de garder cette décision secrète pendant 8 jours). Si l'on accepte de croire Garcia Oliver sur ce point (...), on peut se demander si cet accord n'aurait pas fonctionné comme un piège mortel pour Durruti : Miaja, qui était assez fier de sa position et se prenait un peu pour le sauveur de l'Espagne (c'était la raison pour laquelle Caballero voulait le destituer et lui cherchait un remplaçant), n'allait certainement pas se laisser débarquer facilement. On pouvait donc ainsi lui laisser l'initiative, c'est à dire en l'occurrence décider quand et comment se débarrasser de Durruti. Pourquoi ne pas penser alors que Manzana aurait pu obéir à ses supérieurs, le général Miaja et le lieutenant-colonel Rojo, en bon soldat qu'il était (il faut savoir qu'il avait combattu dans le Rif, qu'il avait été plusieurs fois médaillé et que tous ses états de service dans l'armée étaient élogieux [NdAA : Manzana n'a rien du profil anarchiste] ) ? On a déjà émis l'hypothèse qu'il avait obéi à ses supérieurs militaires franquistes, mais a-t-on pensé qu'il a pu obéir à ses supérieurs du camp loyaliste ? Cette hypothèse devrait alors être comprise comme une variante de la piste communiste, qui eut toutes les faveurs auprès des miliciens, puisque aussi bien il était clair à ce moment que Miaja et Rojo étaient en grande partie contrôlés par les communistes et les agents soviétiques, qui profiteront bientôt à outrance de cet ascendant pour placer leurs hommes aux postes clés de l'armée en voie de reconstruction. Si l'on ajoute à cela le fait que Miaja et Rojo étaient membres, avant le 19 juillet 1936, de l'UME (Unión Militar Española) - une organisation secrète au sein de l'armée dont le but était de « dresser le moment venu une barrière capable de sauver l'Espagne du joug communiste » -, et que les communistes le savaient, ce qui constituait pour eux un excellent moyen de pression, on comprend à quel point il était vital pour eux de ne pas laisser entrer le loup Durruti dans la bergerie républicaine. » (dans p.571 à 573)

Monté par le NKVD, ce coup serait suffisamment tordu pour être plausible.

Plongez dans le récit d'Antoine Gimenez dans la colonne Durruti, picorez dans les notes biographiques et autres rédigées par les Gimenologues : ce sera une découverte.

Alexandre Anizy

Tomber le Gaulois Magyd Cherfi !

Publié le par Alexandre Anizy

Nous aurions tant kiffé louer l'opus gaulois de Magyd Cherfi !

 

            La promotion de Ma part de Gaulois (Actes Sud, août 2016, livrel à 14,99 € - toujours cher chez cet éditeur) étant bien faite, nous sommes entrés dans le petit monde de Magyd Cherfi avec l'idée d'avoir une version mise à jour des Ritals de Cavanna. Quelle erreur ! Si du côté de Nogent on léchait la langue de Rabelais et Céline, du côté de Toulouse on accumule les poncifs de Beurs, avec le "con de ta mère" en guise de mantra. Cherfi enlise son récit en sommant des anecdotes et des saynètes : il ne transcende rien.   

 

            Pourtant, comme il sait y faire le Magyd, il régale de temps en temps :

            « Dès l'âge de douze ans j'étais donc devenu le mac du poème, l'Al Capone du vers. Un pur voyou de la plume. » (p.27/209) ;    

            mais vite, avec trop de sociologie des cités à gros traits, trop de bons sentiments, le prêchi-prêcha eut raison de notre envie.

 

            L'auteur peut mieux faire, c'est indéniable. Disons que ce livre compte pour du beurre.

 

 

Alexandre Anizy