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L'île de Natsuo Kirino

Publié le par Alexandre Anizy

Comme Donna Tartt, le populaire écrivain japonais Natsuo Kirino finit difficilement cette robinsonnade titrée L'île de Tôkyô (Seuil, avril 2013, 282 pages, 22,50 € ; traduction de Claude Martin) : du coup, on en garde un souvenir amer.

Alexandre Anizy

Le pro japonais Carlos Ghosn ne mord pas la main

Publié le par Alexandre Anizy

Depuis le début de l'année 2015, le brésilo-libano-français Carlos Ghosn (PDG de Nissan) est à la manœuvre chez Renault, dont il est aussi le PDG, pour obtenir ce qu'il appelle un "rééquilibrage de l'alliance Renault - Nissan" : en avril, il s'agissait "simplement" d'accorder des droits de vote à Nissan ... maintenant, dans un document de 3 pages, le représentant de Nissan au conseil d'administration de Renault Hiroto Saikawa (missi dominici) revendique une augmentation de la participation de Nissan dans Renault pour que les niveaux de participations croisées des 2 partenaires soient équivalents (entre 25 et 35 % chacun).

Rappelons le premier fait essentiel. En 1999, Nissan est en grande difficulté avec un endettement de 200 milliards francs : en apportant 33 milliards de francs pour 37 % du capital du constructeur japonais, Renault sauve de la faillite la bande dirigeante et les actionnaires de Nissan. Puis le deuxième fait : c'est à la tête d'une équipe restreinte (20 salariés de Renault) que le directeur des opérations Carlos Ghosn va redresser la société Nissan en la réorganisant.

Aujourd'hui les naufragés japonais, qui n'ont pas été les meneurs du changement drastique et profitable chez Nissan, réclament "simplement" une part équivalente du pouvoir. De quel droit et au nom de quoi ? Prendre comme argument leurs respectives capitalisations boursières est ridicule, quand on sait que celle du tricheur Volkswagen vient de fondre de 20 % en une semaine après la découverte de sa fraude.

Hors stock-options, en 2010 : en tant que PDG de Nissan, le brésilo-libano-français Carlos Ghosn gagnait 6,8 millions d'euros ; en tant que PDG de Renault, le brésilo-libano-français Carlos Ghosn ne gagnait que 1,2 millions d'euros ; cette année-là, le salaire total de Carlos Ghosn est presque le double du meilleur salaire des patrons français (4,4 millions d'euros pour Frank Riboud, chez Danone). Alors dans la bataille interne de "l'Alliance", le manageur mondialisé Carlos Ghosn est pro japonais, parce qu'en homme sage - c'est une hypothèse-, il ne mord pas la main qui le nourrit le mieux.

Alexandre Anizy

La flexibilité des Casanova

Publié le par Alexandre Anizy

La vie de Casanova fascine, et même ses Mémoires sont goûtées plus que de raison :

« Casanova se voulait assez sincère avec Bragadin, il évite tout cynisme triomphant avec l'abbé d'Einsiedeln, il s'exprime sans grâce. Les deux passages tournent autour d'un quoique : sincère sans pourtant entrer dans toutes les circonstances, repenti sans renoncer pourtant à tous les détails savoureux. La narration s'adapte à l'auditeur, elle se négocie entre hier et aujourd'hui, entre mémoire et réalité présente. » Michel Delon, (Album Casanova de la Pléiade, 2015)

S'adapter est l'ardente obligation des séducteurs de tout poil.

Alexandre Anizy

Du jeu poétique de Loïc Demey

Publié le par Alexandre Anizy

Le lorrain Loïc Demey a réussi un petit chef d'œuvre (au sens du compagnonnage) avec son recueil Je, d'un accident ou d'amour (1). En 16 morceaux, il raconte un amour bouleversant.

Pour le plaisir, quelques mots empruntés au n°6 :

Je l'affection aussi Delphine. Mais, depuis quelques mensualités, nos sentiments se pâles et se fades. Le rouge se rose et le blanc se boue.

(...)

On se rituels : je me samedi chez ses parents, elle se dimanche chez les miens. On se calme plat. Je me morne, elle se plaine. Elle se train-train, je me ligne droite. On se routine, on se déroute.

Dans le fossé.

(Loïc Demey : Je, d'un accident ou d'amour ; page 23)

Grâce au jeu d'écriture, on fait les comptes.

Alexandre Anizy

(1) Cheyne éditeur, 2014 : 16 € pour 44 pages, est-ce bien raisonnable ?

Blanqui l'enfermé en BD rabougrie

Publié le par Alexandre Anizy

Est-ce parce qu'il a oeuvré avec Michel Onfray que Maximilien Le Roy a eu envie, avec Loïc Locatelli Kournwsky, de faire l'album Ni Dieu ni maître - Auguste Blanqui l'enfermé ?

En tout cas, c'était une fausse bonne idée puisque ce roman graphique n'est qu'un survol d'une vie de taulard, qui n'explique politiquement et historiquement rien, avec une prépondérance du noir et de l'ocre sur beaucoup de planches qui en rebutera plus d'un.

Alexandre Anizy

L'engagement léniniste III : l'exemple Victor Serge

Publié le par Alexandre Anizy

Les éditions Grasset ont ressorti dans leur collection "Cahiers Rouges" le roman de Victor Serge intitulé « S'il est minuit dans le siècle » (262 pages, 9,20 € ; 1ère édition en 1939). D'un point de vue littéraire, cette réédition ne s'imposait pas vraiment. En effet, le style romanesque de Victor Serge est ordinaire.

Nous en soulignons ici le premier chapitre : Mikhaïl Ivanovitch Kostrov, un compagnon d'armes de la 1ère heure des Bolcheviks, qui a pris ses distances avec le pouvoir russe, est arrêté par la police politique, à une époque où Staline éliminait méthodiquement les révolutionnaires de 1917 qui n'avaient pas prêté allégeance au nouveau tsar (et même ceux qui le firent n'en furent pas pour autant sauvés !) ; il va connaître les geôles et les interrogatoires des flics rouges, pour finir inéluctablement au goulag.

Si nous comparons uniquement ce chapitre au chapitre "Boris Davidovitch" du « Tombeau pour Boris Davidovitch » de Danilo Kiš,

voir notre note

http://www.alexandreanizy.com/article-tombeau-pour-boris-davidovitch-de-danilo-ki-55548647.html

nous donnons l'avantage à Kiš sans hésitation, parce qu'il décrypte mieux la psychologie des duellistes et par conséquent met en évidence la perversité du système stalinien.

D'un point de vue politique par contre, nous considérons que ce livre devrait toujours être disponible pour le public. En effet, la carrière du révolutionnaire professionnel Victor Serge est exceptionnelle et instructive.

Résumons la vie de ce militant : au temps de la bande à Bonnot qu'il côtoie, Victor Serge est connu dans les milieux anarchistes (et donc de la police), notamment parce qu'il dirige la publication "l'anarchie", et il est inculpé puis condamné à 5 ans de prison (peine purgée) ; en 1917, il va participer à l'insurrection de juillet à Barcelone ; de retour en France, il fera tout pour rejoindre la Révolution russe, et y parviendra en 1919. Membre du PC russe et de l'exécutif de l'Internationale, on lui confie la revue "Internationale communiste". Jusqu'à la mort de Lénine, il sera un bon petit soldat bolchévique. Après, il critique le dirigisme, la bureaucratie … et il finit exclu du PC en 1927 … et déporté en 1933. Grâce à un élan d'intellectuels français (André Gide, André Malraux, Alain), et tout particulièrement de Romain Rolland, il sera libéré par Staline.

Un parcours exceptionnel, assurément.

Ce qui est édifiant chez Victor Serge, c'est l'aveuglement politique au coeur de la bataille. En effet, alors qu'il n'est pas trop mal informé, il écrit dans l'été 1920 une brochure Les Anarchistes et la révolution russe (publiée en août 1921) :

« Eh bien ! il me semble que nous devons, nous, anarchistes, accepter ou répudier en bloc toutes les conditions nécessaires de la révolution sociale : dictature du prolétariat, principe des soviets, terrorisme, défense de la révolution, fortes organisations.

De ce bloc on ne peut rien ôter sans que tout s'écroule. La révolution est telle. C'est le fait. (...) Etes-vous contre elle ou avec elle ? Ainsi se pose brutalement la question. »

(page 142, Mémoires d'un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908 - 1947, Robert Laffont, collection Bouquins, octobre 2001, 1.047 pages) (1)

Et c'est pourquoi il se range derrière le parti bolchevique pour la répression implacable des insurgés de Cronstadt : « Avec bien des hésitations et une angoisse inexprimable, mes amis communistes et moi, nous nous prononcions finalement pour le parti. » (page 606)

Comment un militant anarchiste aguerri a-t-il pu avaler de telles couleuvres ?

En fait, Victor Serge fait partie de ceux qui ferment les yeux sur les horreurs du chemin croyant qu'ils atteindront leur but : l'Histoire montre qu'ils se perdent en route ou qu'ils sont éliminés par leurs amis moins naïfs.

Victor Serge nous fait penser à Jean-Luc Mélenchon, lorsqu'il demande sans condition au soir du 15 mai 2012 de voter pour le culbuto molletiste Hollande (2), qui persiste à idolâtrer le francisquain Mitterrand, qui est toujours fier du bilan du bradeur Lionel Jospin (3)...

En dernière analyse, c'est le même aveuglement.

Alexandre Anizy

(1) Parce qu'il est proche du centre de décision des révolutionnaires bolcheviques, Victor Serge accède à des informations et des documents secrets, comme par exemple le fait que le journaliste du Figaro Raymond Recouly, spécialiste des affaires étrangères, était payé 500 franc par mois par la Russie tsariste (agent de l'Okhrana - la police secrète) pour influencer l'opinion et pour espionner les autres journalistes ! Raymond Recouly, c'est aussi le genre de journalistes qui écrivait dans Gringoire, journal d'extrême-droite à partir de février 1934, puis qui publiait en 1941 Les causes de notre effondrement (éditions de France).

Ah ! le journalisme, quel beau métier ! N'est-ce pas Fabrice Arfi et Antoine Perraud ?

(2) Pourtant il connaît bien le lascar depuis 30 ans !

(3) Les privatisations ont atteint un sommet sous l'ère du socialiste Jospin, qui avec son ministre Strauss-Kahn permit à Lagardère de commettre le hold-up du siècle lors de la création de EADS, comme le raconta si bien le Canard enchaîné.

(Pour clore "l'engagement léniniste", nous rééditons ce billet du 10 mars 2015)

Le Cuba de Leonardo Padura (l'engagement léniniste II)

Publié le par Alexandre Anizy

L'architectonique des Hérétiques de Leonardo Padura (éditions Métailié, 2014, en livrel à 15,99 € - trop cher !) ne transporte pas le lecteur aux anges, notamment cette partie relative au récit hollandais du XVIIe que nous comparons à un ajout pictural gâchant le tableau. C'est fort dommage car le personnage de Mario Conde dans un Cuba désenchanté mérite le détour...

... que nous fîmes peu de temps après : L'homme qui aimait les chiens (en format poche à 9 €). Cette fois-ci, la structure narrative ne gâche pas le plaisir en amenuisant l'attention du lecteur, bien au contraire. Pour ne pas entamer le vôtre, si vous suivez notre recommandation en allant emprunter ou acheter l'ouvrage, nous ne disons rien, sinon qu'on y parle de Trotski.

« (...) parmi les rares choses qui ne font qu'augmenter si on les partage, il y a la douleur et la misère. » (p.15/628)

On peut ajouter la joie de lire (1).

Alexandre Anizy

(1) En souvenir de François Maspéro.

Hubert Védrine, figure d'un nouvel esclavagisme

Publié le par Alexandre Anizy

Les médias faisant leurs choux gras de l'émotion naturelle suscitée par l'impuissance des hommes face à la force des éléments terrestres, ou bien par les violences de la guerre, ou bien par la mort d'un enfant noyé dont le corps s'est échoué sur une plage turque, il ne faut pas s'étonner quand la machine s'emballe, puisque cette frénésie est un gage de profit. C'est à ce moment crucial que les politiciens roublards entrent en scène pour instrumentaliser l'événement, comme Mutti Merkel l'a fait avec cynisme lorsqu'elle déclara l'Allemagne prête à accueillir sans restriction 800.000 migrants pour finalement, à peine 7 jours après, fermer unilatéralement ses frontières en menaçant d'achever le dit espace de Schengen si des mesures nouvelles et urgentes n'étaient prises.

C'est dans ce cadre-là que la parole est donnée à Hubert Védrine. (1)

« Le principe même de Schengen, qui remonte à 1985, mis en œuvre en 1997, est que la circulation interne est libre parce qu'il y a un contrôle externe. Il faut rétablir ce double aspect. », dit cet expert au-dessus de tout soupçon.

D'abord on se dit qu'il y a quelque chose qui cloche dans le propos : comment des hauts fonctionnaires et des hommes politiques avertis, qui ont pensé Schengen pendant 30 ans et l'ont mis en œuvre pendant 18 ans, ont-ils pu oublier l'instauration d'une véritable frontière Schengen ? (2) Il nous faut évidemment écarter l'hypothèse de l'imbécilité, parce les eurocrates étaient très diplômés et les politiciens expérimentés, comme Hubert de Védrine qui cumulent les 2 qualités. Par conséquent, cet oubli fâcheux fut un choix qu'il convient d'expliquer. Si Schengen avait été pensé et surtout mis en œuvre entièrement dès 1997, des signes incontestables de la perte de souveraineté des pays membres auraient été visibles, ce que les peuples (3) d'Europe n'étaient pas prêts à accepter. L'inachevé dans l'espace Schengen est un choix politique : ce qui intéressaient les européistes et les eurocrates, c'étaient la libre circulation des gens dans l'espace Schengen ... pour que le plombier polonais puisse casser les prix en France, pour que le boucher roumain puisse travailler à bas prix dans les abattoirs allemands. Comme le constate Hubert Védrine lui-même : « Le sans-frontiérisme a fait des ravages. »

On doit souligner ici l'erreur sémantique d'un grossier Védrine, lui d'ordinaire si précis voire pointilleux, quand il parle de "rétablir" le double aspect du principe de Schengen (circulation interne libre parce qu'il y a contrôle externe) : on ne peut "rétablir" une chose ou un principe que si cette chose ou ce principe a déjà existé. Or les points de contrôle sérieux dans Schengen n'ont jamais été installés, puisqu'on les réclame aujourd'hui. En toute connaissance de cause.

Face à l'immigration économique (4), que faut-il faire maintenant dans l'urgence ?

« La cogestion doit être mise en place entre pays de départ (Afrique de l'Ouest, Amérique du Sud, Asie), pays de transit (Maghreb, Balkans) et pays d'arrivée (Europe). Il n'y a pas de raison que seuls les pays d'arrivée aient à gérer cela, en bout de chaîne, dans les pires conditions. »

Le diplomate Védrine avec tout le talent et le tact qu'on lui reconnaît valide ainsi la fermeture des frontières allemandes en passant sous silence le cynisme de la compassion allemande et l'unilatéralisme sans scrupule de ce mini empire. Est-ce vraiment à la Hongrie et maintenant à la Croatie de gérer dans l'urgence, seules, administrativement et humainement le flot d'immigrés que l'Allemagne désire accueillir si généreusement ? Bien sûr que non.

Mais déjà le "sage" Védrine s'intéresse au moyen terme :

« Une conférence annuelle rassemblerait ces pays. Des quotas annuels seraient définis, par métiers, en fonction des demandes de départ des demandeurs, et des besoins de l'Europe ; les aides au retour seraient accrues. »

Autrefois, les négriers nantais (et d'ailleurs) piochaient violemment de la main d'œuvre dans le vivier africain pour l'exporter dans le Nouveau Monde, et revenir au port avec d'autres marchandises : c'était le commerce triangulaire. Aujourd'hui, de manière plus rationnelle, pour ne pas dire scientifique, on prépare l'instauration d'une nouvelle captation de ressources humaines des pays périphériques, dans le but de maintenir le statu quo des rapports internationaux de domination économique en pesant sur les revenus des gens de peu des pays du centre. Autrement dit, une nouvelle forme d'esclavagisme est en gestation pour une mondialisation toujours plus heureuse.

Ajoutons que Hubert Védrine est précautionneux et attentionné à l'égard de l'Allemagne. La question du retour sera intégrée au global deal (on parle globish dans ces instances-là), parce qu'il n'est pas utile d'intégrer cette population intérimaire. (5) De la sorte, l'Allemagne généreuse n'aura pas à retoucher son droit du sang. L'idée allemande ne sera pas altérée.

Hubert Védrine en figure d'un nouvel esclavagisme comprend ce genre de choses et ne sait rien refuser à l'Allemagne, hier comme aujourd'hui.

Alexandre Anizy

(1) dans le Figaro du samedi 19 septembre 2015

(2) à commencer par de vrais points de contrôle à la frontière, ce qui est aujourd'hui demandé dans l'urgence...

(3) Nous résumons la définition simple du peuple par Michel Onfray : le peuple, c'est l'ensemble des personnes qui subissent le Pouvoir.

(4) La question de la différenciation entre l'immigration politique et l'immigration économique n'est pas l'objet de ce billet.

(5) Il nous revient le refrain d'une chanson de François Béranger :

"Mamadou m'a dit, Mamadou m'a dit,

On a pressé le citron, on peut jeter la peau"

Les postures de Saint-John Perse et Michel Houellebecq

Publié le par Alexandre Anizy

L'un se voyait en génie alors qu'il est faussaire : Saint-John Perse.

Ayant commis une indélicatesse à son égard, Gaston Gallimard s'en explique par écrit le 28 septembre 1945 et, voulant obtenir l'édition originale des inédits que le poète tient en réserve, il évoque une publication dans la Pléiade : « Je rêve aussi d'une édition dans la "Pléiade". » (1) Saint-John Perse le prend au mot et va le tanner pour qu'il puisse créer "son Pléiade" : « Plus concrètement, il [SJP] a décidé de l'architecture de l'ouvrage, conçu la biographie, mis sur pied l'apparat critique ; il a également retouché ou imaginé une partie de sa correspondance, organisé la bibliographie et la table des matières. Il a même choisi son masque sculpté par un artiste hongrois pour la couverture. » (2) C'est pourquoi Renée Ventresque écrit : « Il faut prendre la "Pléiade" pour ce qu'elle est, une œuvre littéraire extraordinaire à tous les sens du terme (...) » (3). Une œuvre dans laquelle l'auteur emmêle le vécu et le fictif du poète Saint-John Perse et du diplomate Alexis Léger - alors qu'il les cloisonnait dans la réalité -, dans une mise en scène de "génie".

Pour commencer, il va rabaisser Francis Jammes (qui croyait être son protecteur) en reconstruisant leur amitié avec des fausses lettres : « Sévère, injuste, voire malhonnête à l'égard de Jammes, la "Pléiade" l'est indiscutablement. D'abord elle contrevient à la réalité des faits (...) » (4)

Ensuite, il pulvérise un inspirateur reconnu, Victor Segalen (l'Anabase du "génie" doit un peu à Stèles), et il cache sa source, Tibet révolté de Jacques Bucot (5) ; il utilise Paul Claudel en faire-valoir, tout en faisant de lui un grand absent des Lettres de son "Pléiade" ; du diplomate Léger, il présente les modestes connaissances de l'Asie comme base de son ascension au Quai d'Orsay et source d'une école diplomatique (!), et il le met en valeur dans le récit de l'enlèvement au sérail dans "la Relation respectueuse" : « En fait, bousculant allègrement siècles et genres, le texte convoque à l'envi les souvenirs littéraires. L'unique dent d'or dont s'enorgueillit le "commissaire de police de quartier" n'est pas sans rappeler Fontenelle. L'esquisse qui élude irrévérencieusement la féminité de la Présidente Li en la transformant en un "être chèvre-pied" fait signe vers Ronsard, etc. Tout est à l'avenant dans cette scène d'opérette réglée par un diplomate sûr de ses classiques. » (6)

Enfin, en matière politique, le Saint-John Perse de la Pléiade révise le passé, soucieux d'apparaître comme un bon démocrate... alors qu'il fut hostile à la Résistance organisée par De Gaulle (pour preuves : la dénonciation de Paul Reynaud, la note de SJP à Roosevelt où il veut démontrer que De Gaulle répudie l'ordre légal). Le diplomate Léger est un fétichiste du droit - en cela, il est en phase avec le poète Saint-John Perse qui use souvent du vocabulaire juridique - : c'est pourquoi nous parions qu'il aurait été un zélé eurocrate ordolibéral.

Grâce notamment à Renée Ventresque, le talent de faussaire de Saint-John Perse n'est plus à démontrer. Alors, si la "Pléiade" de Saint-John Perse est bien le collage d'un bloc imaginaire, son œuvre poétique n'est-elle pas aussi celui d'un lettré sachant emprunter ? (7)

L'autre se dit conservateur alors qu'il n'est qu'un ambitieux cynique : Michel Houellebecq.

En janvier 2015, pour la sortie du roman Soumission , le quotidien Le Monde demande une chronique à Christine Angot. Le fait de ne pas apprécier les romans de cette femme écrivain (8) n'empêche pas d'en tirer quelques remarques pertinentes : "passer outre" est même l'ardente obligation des intellectuels.

« Je n’avais pas envie de m’intéresser à lui, il ne s’intéresse pas au réel, qui est caché, invisible, enfoui, mais à la réalité visible, qu’il interprète, en fonction de sa mélancolie et en faisant appel à nos pulsions morbides, et ça je n’aime pas. » (9) Et encore : « Je peux même comprendre qu’il ait envie de suivre les opinions mortifères générales, qui se situent à la crête des vagues, et qui permettent d’ignorer les fonds. Il observe les opinions, les synthétise, les interprète, et offre sa vision aux lecteurs qui la confrontent à la leur. » (10) Houellebecq se soumet à la pente, dit-elle encore.

La pente du déclin forcément, mais aussi de la laideur, de la facilité. Ce que nous avons exprimé dans un billet : « L'art houellebecquien consiste à truffer sa prose de scènes porno à la manière de feu Gérard de Villiers, de considérations philosophiques pour appâter les germanophones, de propos tendancieux pour susciter la polémique utile au plan de promotion. Ce sont des impératifs commerciaux savamment intégrés dans la ligne de création : un style putassier, certes, mais un style. » (11) Notre analyse est confirmée par ce que Houellebecq aurait dit à l'écrivain Marc-Edouard Nabe : « « Si tu veux avoir des lecteurs, mets-toi à leur niveau ! Fais de toi un personnage aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux qu’[eux]. C’est le secret, Marc-Edouard. Toi, tu veux trop soulever le lecteur de terre. » C’est du moins ce que rapporte Nabe dans la préface à son Régal des vermines, republié en 2006 au Dilettante. » (12)

En tout cas, Houellebecq a appliqué méticuleusement sa recette : « Houellebecq, lui, à partir du moment où il arrive à définir des types sociaux qu’il réduit à leur physique et à leur discours ça lui suffit, il les promène dans son dispositif comme des Playmobil, et c’est tout, (...) » (13) Pourtant, selon Angot, « Le but, à travers la littérature, n’est pas de nier l’humain ni de l’humilier. Le roman c’est la suspension du mépris. La société a des pulsions mortifères qui l’ont conduite à porter aux nues (...), ça ne nous oblige pas à faire le même choix. » (14) Mais voilà, Houellebecq ne fait que saisir des mouvements significatifs des sociétés développées, réduisant ses personnages en archétypes, en Playmobil. Christine Angot en vient à l'opposer à Céline dont elle dit : « Dans ses grands romans il n’y a pas la moindre petitesse. Ses personnages sont tous quelqu’un. » Mais ce n'est pas le cas chez Houellebecq : « « Et moi, je n’étais pas quelqu’un ? » H [vacharde, Angot réduit l'auteur à une lettre - ndAA] veut nous mettre à nous aussi cette idée dans la tête. Que peut-être on n’est pas quelqu’un. Puisque l’humanisme le fait vomir. » (15)

Face à Céline, Houellebecq ne tient pas la comparaison : ce n'est pas un grand écrivain, mais un bon marchand photographe qui réduit les humains en choses, plutôt minables, forcément. Des pas quelqu'un.

En ce mois d'août, l'enquête menée par la journaliste Ariane Chemin, levant un peu le voile sur Michel Houellebecq, apporte un début de réponse sur son ambition littéraire et personnelle.

« « Je suis le Perec d’aujourd’hui. J’ai besoin de vous », c’est avec ces mots qu’il s’était présenté à l’éditeur Maurice Nadeau, en 1994. Houellebecq songeait déjà à la postérité. « J’aime les citadelles qu’on bâtit dans l’azur/ Je veux l’éternité, ou au moins ses prémisses », dit un de ses poèmes, écrit bien avant qu’il se perche avenue de Choisy. » (16)

Qu'un écrivain vise l'immortalité en son for intérieur, il est permis d'en rire mais après tout, puisque le chemin d'une consécration toujours relative est semé d'embûches de toutes sortes, n'est-ce pas une condition pour que ces hommes-là puissent se dépasser ? Mais avec Houellebecq, on est vite ramené à la surface élémentaire, au plancher des vaches :

« « Pourquoi écrivez-vous ? » a demandé un jour un journaliste espagnol à Michel Houellebecq. « Parce que je suis vaniteux et que j’aime le regard et les applaudissements des

gens », répondait-il avec une belle franchise. » (17) Pour le pognon, aurait-il pu ajouter, lui qui s'est exilé en Irlande pour échapper à l'impôt, juste le temps d'amasser un magot suffisant pour vivre en rentier pépère.

Sûr de son succès, le vaniteux H est devenu tyrannique : les salariés de l'édition le craignent, les gens des médias le cajolent pour éviter le boycott pur et dur comme Ariane Chemin ; ses confrères vont le découvrir à leurs dépens, notamment à l'occasion de la prochaine publication : « Mais les honneurs aujourd’hui s’accumulent. Un Cahier de l’Herne se prépare pour 2016, confié à deux spécialistes, la dix-neuviémiste Agathe Novak-Lechevalier (Paris-X), son universitaire préférée, et le jovial prof écossais Gavin Bowd. Il a confié des photos, ses compositions de jeune élève. Tout le monde veut en être, mais il choisit personnellement chaque intervenant de ces mélanges, écartant les épisodes de sa vie et les auteurs qui l’indisposent. Le point de vue d’un critique de cinéma ? « Tous des cons ! » Tel contributeur ? « Pas lui. Dans dix ans on n’en entendra plus parler. » Houellebecq tisse sa toge. » (18)

Le petit Michel a grandi : sa morale souple et son sens des affaires lui promettent une vieillesse heureuse. Si demain les Martiens débarquent sur la Terre, Houellebecq se fera et pensera illico martien, comme Mutti Merkel. (19) Psychologiquement, il est déjà prêt pour devenir le témoin d'un monde infâme.

L'un se voyait en génie, l'autre prétend avoir un don ; Saint-John Perse et Michel Houellebecq sont deux personnages aux méthodes ignominieuses. La littérature doit s'en accommoder, si elle veut tirer profit des œuvres réalisées par des êtres médiocres voire pires. N'empêche ! L'humanité n'a que foutre de ces gens-là.

Alexandre Anizy

(1) cité à la page 34 de la remarquable étude de Renée Ventresque : La Pléiade de Saint-John Perse - La Poésie contre l'Histoire (classiques Garnier, collection Etudes de littérature des XX et XXI siècles sous la direction de Didier Alexandre, 2012, 442 pages, 59 €)

(2) Renée Ventresque, idem, p. 14.

(3) Ibidem, p. 17.

(4) Ibid., p. 167

(5) Pendant 25 ans, SJP poursuivra de sa rage le critique Maurice Saillet, qui a pointé les similitudes de Anabase avec Tibet révolté, l'importance des "sources livresques".

(6) Ibid., p. 262.

(7) Ibid. p. 370. En 1988, Catherine Mayaux a montré comment SJP a utilisé le texte de Jacques Bucot.

(8) Lire par exemples les billets suivants :

http://www.alexandreanizy.com/article-22500873.html

http://www.alexandreanizy.com/article-pour-estoquer-les-petits-de-christine-angot-68637034.html

(9) Christine Angot, Le Monde du 16 janvier 2015.

(10) Idem.

(11) Alexandre Anizy, la fonte de Houellebecq, 12 mai 2015 :

http://www.alexandreanizy.com/2015/05/la-fonte-de-houellebecq.html

(12) Ariane Chemin, Six vies de Michel Houellebecq, dans Le Monde du 18 au 23 août 2015.

(13) Christine Angot, Le Monde du 16 janvier 2015.

(14) Idem.

(15) Ibidem.

(16) Ariane Chemin, Six vies de Michel Houellebecq, dans Le Monde du 18 au 23 août 2015.

(17) Idem.

(18) Ibidem.

(19) Alexandre Anizy, Les mues de Mutti Merkel :

http://www.alexandreanizy.com/article-31636234.html