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Jean Hatzfeld revient du pas de tir

Publié le par Alexandre Anizy

Encore la guerre de Bosnie ! Est-ce que les écrivailleurs français manqueraient d’imagination ? Est-ce que la perspective d’un funeste centenaire attiserait les espoirs commerciaux des éditeurs ? Toujours est-il qu’après Samoyault et Montéty (1), voilà Jean Hatzfeld dans les librairies avec Robert Mitchum ne revient pas (Gallimard, août 2013, livre à 17,90 €, livrel à 12,99 € - un prix honteux !) : un titre ridicule pour accrocher le chaland.

 

Des causes de la guerre vous n’en saurez rien. Hatzfeld veut surtout nous parler d’une discipline olympique, le tir, qu’il situe dans un cadre propice au développement romanesque. Incontestablement, il a bûché : les armes, la technique (il paraît que l’école yougoslave brillait en ce temps-là). Pour le reste, en tant qu’ancien reporter de guerre blessé à Sarajevo, il connaît la topographie des alentours et les drames du siège de cette ville.

Ajoutons qu’il nous épargne le manichéisme germanopratin qui situait la méchanceté et l’ignominie du côté serbe, et qu’il montre par des détails combien les fils de l’humanité ne sont jamais rompus dans une folle époque guerrière, comme par exemple lorsque Josip le coach belgradois va conseiller puis régler un ressort de l’arme de Vahidin, le champion bosniaque aux Jeux de Barcelone.

 

Jean Hatzfeld a du métier (2). Il le prouve avec son dernier roman. 

  

 

Alexandre Anizy

 

 

PS : si l’éclatement (et ses conséquences) de la Yougoslavie vous intéresse, lisez les auteurs locaux d’envergure internationale comme Slobodan Selenić (meurtre avec préméditation), Igor Štiks (le serpent du destin), Dubravka Ugresić (le ministère de la douleur) (voir nos billets sur ces livres).

 

 

(1) lire les billets suivants :

http://www.alexandreanizy.com/article-tiphaine-samoyault-est-une-bete-de-cirque-119507215.html

http://www.alexandreanizy.com/article-la-deroute-de-montety-et-les-moeurs-de-l-edition-120471868.html

(2) : beaucoup de confrères toujours bienveillants dans la presse pour saluer à chaque fois son nouveau produit … les mœurs de l’édition, écrivions-nous pour le Montéty. 

 

 

Pourquoi pas le Goncourt pour Pierre Lemaître ?

Publié le par Alexandre Anizy

Nous n’étions pas chauds au commencement de cette lecture, puisqu’il semblait parler des poilus de la Grande Boucherie quand tant d’autres écrivains impliqués l’ont déjà racontée avec talent et brio. A quoi servirait un tel livre en 2013 ?

 

En réalité, avec Au revoir là-haut (Albin Michel, 2013, livrel à 15,99 € - un prix honteux !), Pierre Lemaître raconte une arnaque relative aux monuments aux Morts, sur fond de gueules cassées.

Il faut s’appeler François Busnel pour valider une accroche publicitaire évoquant les Années Folles…  (1).

Comme l’auteur a déjà noirci de la page blanche avec des polars que la presse a encensés et les jurys récompensés, le lecteur constate vite la bonne tenue de l’ouvrage, aussi bien l’architectonique que le style.

Prenons l’incipit :

« Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. Aussi, en octobre, Albert reçut-il avec pas mal de scepticisme les rumeurs annonçant un armistice. Il ne leur prêta pas plus de crédit qu’à la propagande qu’à la propagande du début qui soutenait, par exemple, que les balles boches étaient tellement molles qu’elles s’écrasaient comme des poires blettes sur les uniformes. En quatre ans, Albert en avait vu un paquet, des types morts de rire en recevant une balle allemande. »

Mise à part "prêter un crédit", une formule pas très heureuse, vous avez une idée du propos, du rythme de la phrase chez Lemaître, dans ce roman.

 

Au revoir là-haut  de Pierre Lemaître nous fait penser aux Fruits de l’hiver de Bernard Clavel, parce que c’est un livre vaguement  iconoclaste sur la guerre (et l’après-guerre, en l’occurrence). Du coup, on se dit qu’il mériterait le Goncourt 2013, puisque rien n’émerge du marigot germanopratin dans cette rentrée littéraire (2).

Et cette fois-ci, il n’y aura pas un Aragon pour claquer la porte de Drouant.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1)   : combien touche-t-il pour ce genre de prestation ?

(2)    : Pitié, évitez la Tuil (e) !

 

La déroute de Montéty et les moeurs de l'édition

Publié le par Alexandre Anizy

 

Etienne de Montéty vient de commettre un roman : la route du salut (Gallimard, septembre 2013, livrel à 13,99 € - un prix honteux !). Derrière l'histoire banale racontée platement se cache une idéologie nauséabonde.

 

Voyons l'histoire : des Français d'origines diverses vont finir par combattre en Bosnie. La construction des personnages n'est pas habile, puisqu'elle nous fait penser (sans l'égaler, heureusement pour Montéty !) au Quatre-vingt treize de Victor Hugo, qui est une référence dans la médiocrité. Quant au style, il ne subjuguera personne, et le catalogue de marques en rebutera quelques uns. Il commence d'ailleurs comme ça :

« Les moteurs dégageaient une forte odeur de gas-oil. Devant la gare routière où d'ordinaire stationnaient les autocars de la Transmont, une dizaine de camions, des Skania, des Mercedes venus d'Allemagne, des Tam sortis des usines de Maribor, manœuvraient dans la poussière. »

Six pages plus loin :

« Sur le bord du chemin stationnaient les gros LKT, les tracteurs forestiers, les seuls capables de tirer les camions embourbés. »

On stationne beaucoup chez Montéty (à n'en pas douter), qui aurait pu donner une marque de tronçonneuse pendant qu'il y était. Nous vous épargnons les paroles de chansons anglaises (Sex Pistols, Police, etc.) : est-ce pour faire djeuns vintage ?

 

Comme Etienne de Montéty n'est pas un imbécile, pourquoi raconte-t-il cette guerre bosniaque, dont il n'a probablement aucune expérience personnelle (ni de la guerre, ni de la Bosnie) ? Pour délivrer son message amalgamé ? Les armes de guerre circulant en France dans le Milieu proviennent des Balkans (c'est un fait), et ce sont des combattants musulmans français qui les auraient introduites (c'est une hypothèse) pour entamer une future guerre de bastions communautaires (en filigrane dans les dialogues du roman). Disons-le simplement : à sa manière, Montéty contribue à inoculer les virus de la haine et du fanatisme.

Venant d'un autre Tartempion, on en resterait au premier degré : par facilité, un écrivailleur en manque d'argent pisse un bouquin en deux mois pour renflouer sa caisse. Mais comme Montéty a déjà commis une biographie de Thierry Maulnier (collaborateur de Je suis partout et de l'Action Française – presse d'extrême-droite pendant les années noires de la France), un essai sur Kléber Haedens (secrétaire de Charles Maurras pendant l'Occupation), un livre d'entretien avec Hélie de Saint-Marc (haut gradé parachutiste putschiste de 1961 à Alger), nous constatons qu'il nage volontiers dans les eaux bouillonnantes de la pensée réactionnaire. La France moisie a plus que jamais pignon sur rue, maîtrisant les outils de propagande à son avantage.

 

Que fait-on dans le monde de l'édition pour laisser publier un produit fade comme La route du salut ?

Etienne de Montéty étant journaliste, et mieux encore patron du Figaro littéraire, il offre à son éditeur la garantie d'une couverture médiatique minimale lui permettant d'écouler le tirage initial de l'ouvrage : business as usual.

Le renvoi d'ascenseur est la règle d'or de ce milieu, pas plus propre que l'autre. Voici un exemple : dans le Figaro littéraire, Sébastien Lapaque loue les mérites d'un opus de Benoît Duteurtre, Le retour du Général (Fayard, mars 2010) :

« Ce livre intelligent règle son compte à toutes les grossièretés de notre époque sans négliger aucun détail. On songe aux farces de Marcel Aymé et de Jacques Perret, mais ces deux-là auraient préféré tuer le Général lorsqu’il était vivant plutôt que le ressusciter une fois qu’il était mort. C’est à l’élégance effrontée de Jean Dutourd que Benoît Duteurtre se rattache avec cette histoire réelle et rêvée, fraîche et revigorante comme un ruisseau de printemps. » ;

Dans le Figaro du 9 mai 2013, Eric Zemmour chronique le dernier essai de Duteurtre titré Polémiques, comme le fit aussi Frédéric Beigbeder dans le Fig Mag(faut faire djeunpour ce coco au pif enfariné !) …

Et voilà le Duteurtre qui pond son article de lèche :

« Dans cet excellent second roman, Montéty prend le temps qu'il faut pour poser ses personnages. » (Marianne du 5 octobre 2013)

Ouais, mon gars, il prend tellement son temps qu'on voit les ficelles du magicien !

Bref, vous avez compris la combine dans le monde de l'édition.

 

Conclusion : monsieur de Montéty est un homme de droite, à défaut de droiture.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Désolés par un Marcel Gauchet myope et pusillanime

Publié le par Alexandre Anizy

Gauchet ! Voilà un intellectuel qui clabaude depuis des décennies, puisque l’extrémisme centriste est l’alpha et l’oméga de son horizon politique, pour finir par révéler la médiocrité de ses sentiments dans un entretien (Marianne du 28 septembre 2013) : les Français méritent leurs dirigeants veules parce qu’ils ont peur « d’entendre la vérité sur le fond de la situation du pays ». On connaît la chanson…

 

Mais quelle est cette vérité ?

« Ils ne sont pas prêts à sortir de l’euro : ils ont même très peur de cette hypothèse. »

Dans quel monde suranné vit Marcel Gauchet ? Les journaux publient depuis longtemps des sondages (1) où il apparaît que progressivement les Français n’ont plus apprécié l’euro, ayant fait le diagnostic de ce piège monétaire infernal !

« La prise de risque n’est vraiment pas au programme : celui qui s’y risquerait n’irait pas loin, c’est un fait. »

Oui, c’est un fait qu’en conseillant (2) aux autres de ne pas sortir du cadre :

« L’Europe, d’une manière générale, demeure une vache sacrée à laquelle il est hors de question de toucher. (…) Il n’est même pas envisageable de renégocier quoi que ce soit ! » ;

Tout en espérant que :

« ce blocage morbide finisse par provoquer une prise de conscience collective » ;

Marcel Gauchet prouve sa myopie intellectuelle doublée de pusillanimité (3).

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) : notamment les sondages Ifop de septembre 2012 et de janvier 2013.

(2) : le monsieur est reçu à Matignon, par exemple.

(3) : Parlons d’un autre triste sire : dans le JDD du 29 septembre, le populiste Philippe Doucet (maire PS d’Argenteuil) veut « des marqueurs populaires » pour maquiller son néolibéralisme irremplaçable (il n’y a pas d’autre politique possible, n’est-ce pas ?) ; à notre avis, il pense d’abord à sauver son mandat, surtout le pognon et les privilèges qui vont avec.

 

Le matériel de Gianni Biondillo

Publié le par Alexandre Anizy

Comme le funeste Marc Lévy, Gianni Biondillo est architecte et il produit des livres qui n’ont qu’une ambition : racoler plus pour gagner plus. Avec Le matériel du tueur (Métailié, 2013, en livrel), l’objectif fut atteint (semble-t-il).

 

Pour ne pas accabler le bonhomme (ni le traducteur Serge Quadruppani, d’ordinaire en meilleure compagnie … était-ce une commande ?), nous vous épargnerons l’incipit dont la prétention poétique est à pleurer, tant elle s’oppose à la crudité du second chapitre, par exemple.   

« Puis, dans les cellules de tout l’étage, il y eut un tapage explosif de gamelles contre les portes blindées. Sans lui laisser le temps de remettre l’engin dans son slip, son collègue de l’étage inférieur ouvrit grand la porte pour l’insulter et lui dire de se bouger le cul, qu’apparemment il y avait une merde dans la cellule 42. »

 

Disons que le matériel littéraire de Biondillo étant assez pauvre, il est inutile de lui donner vos pennies.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Jo Nesbo est un sacré bonhomme

Publié le par Alexandre Anizy

De temps en temps, on se fait une piqûre de rappel sur certains auteurs pour voir si la production régulière et éventuellement le succès commercial n’ont pas altéré les qualités que nous leur avions reconnues au départ.

 

Avec Le bonhomme de neige (Gallimard, 2008, en livrel à 7,99 € - pourquoi fixer à 14,99 € le prix de l’opus sorti en avril 2013, si ce n’est pour un surprofit  pour une maison familiale qui prétend défendre le livre et les auteurs ?), Jo Nesbo ne nous a pas déçu : une intrigue habile mais perfectible (une fausse piste nous paraît excessive et mal ficelée : le livre y aurait gagné s’il eût été plus dense), une écriture en adéquation avec les caractères des personnages, Oslo en toile de fond.

 

Ainsi, au moins jusqu’en 2009 (1), le talent de Jo Nesbo n’a pas fondu.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) : lire notre billet du 14 juillet 2009.

         http://www.alexandreanizy.com/article-33802200.html

 

Mauvais augure pour Donna Leon

Publié le par Alexandre Anizy

Cela faisait longtemps que nous n’avions pas lu Donna Leon, mais lors d'un déplacement en province nous optâmes pour Brunetti et le mauvais augure (Calmann-Lévy, en livrel, 14,99 € - un prix honteux !).

 

On redécouvre le commissaire, sa famille et ses collègues, dont la secrétaire Elektra qui semble jouer un rôle plus important dans le paysage vénitien de l’auteur. Au début, on apprécie de retrouver ces personnages dans leur jus ; puis on se lasse des scènes qui ont un air de déjà vu.

 

Donna Leon aura-t-elle la sagesse d’un Ian Rankin, qui mit un terme aux enquêtes de John Rebus ?

 

 

Alexandre Anizy

7 jours avec Deon Meyer

Publié le par Alexandre Anizy

Nous revoilà chez Deon Meyer, avec son dernier polar 7 jours (Seuil, mai 2013, en livrel à 15,99 € - un prix honteux !), quelques années après avoir lu Les soldats de l’aube (1).

 

Nous apprécions à nouveau l’excellent travail, tant sur l’intrigue que sur le style. Il semble aussi que Deon Meyer ait pris de l’assurance, puisqu’il ose écrire quelques vérités sur son pays, en les mettant en situation. Comme aurait pu dire René Dumont, "l’Afrique noire du Sud est mal partie" !  

 

Si on ne passe pas 7 jours avec Meyer, ce moment de lecture est tout de même agréable.

 

Cependant, d’une manière plus générale, force est de constater qu’il serait temps pour les auteurs de polars de renouveler leurs profils d’enquêteurs : la flicaille ayant fréquenté l’association des Alcooliques Anonymes commence à nous lasser.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) : lire notre billet du 21 juillet 2007

         http://www.alexandreanizy.com/article-6956325.html 

 

Zone euro : le fol jusqu'au-boutisme d'un Michel Aglietta

Publié le par Alexandre Anizy

Tous les ans et même parfois avant, Michel Aglietta, le pape de l'école de la régulation, livre un pensum où il rabâche ses recommandations économiques à partir de son analyse incomplète et erronée. On peut dire qu'il résume bien la doxa eurocratique. En 2013, c'est avec un old deal pour l'€urope où il cornaque un Thomas Brand ; mais comme ce n'est qu'une espèce de resucée du précédent, Zone euro éclatement ou fédéralisme (Michalon, 2012, 188 pages, 15 €), nous en resterons à celui-ci.

 

Disons pour commencer que le livre est une promesse non tenue (avec les européistes, c'est une habitude), puisque l'auteur n'expose pas dans une ampleur satisfaisante l'hypothèse d'un éclatement de la zone euro : il suffit de parcourir le sommaire pour s'en convaincre. Nous irons donc directement à l'objet de notre billet : les incohérences et l'omission de l'auteur.

 

 

2 mensonges en 2 phrases :

« L'euro porte une promesse de souveraineté qui a été dévoyée jusqu'ici. Cette aporie dramatique de l'union monétaire était sournoise. » (p.42)

Où le spécialiste des monnaies, coauteur d'un ouvrage remarquable titré La violence de la monnaie, a-t-il vu dans les textes fondateurs que l'euro est une promesse de souveraineté ? On ne le saura pas. Qui aurait dévoyée cette promesse ? On ne le saura pas non plus. Car dès la création de l'euro, l'expert Aglietta savait que :

« Toute la construction monétaire européenne repose sur une conception étroite et erronée de la monnaie, appelée monétarisme. Selon cette conception, la monnaie est neutre vis-à-vis des phénomènes économiques réels. » (p.43),

parce qu'il voyait, à moins d'être un imbécile aveugle, que :

« (…) le traité de Maastricht a conféré à la BCE un statut véritablement extraordinaire. Contrairement à toutes les BC du monde, sa légitimité n'est fondée sur aucune souveraineté politique. Elle est véritablement déterritorialisée. Elle ne doit même pas dialoguer avec les gouvernements ! » (p.44)

L'euro, monnaie unique (et non pas commune), est le fruit mûrement réfléchi (et défendu par des économistes réputés comme... Michel Aglietta) d'un compromis entre la France et l'Allemagne, dans lequel justement la souveraineté est sciemment écartée ! Dans ces conditions, comment l'apôtre de l'euro de Maastricht peut-il écrire que c'est « une monnaie incomplète », puisque les créateurs ont volontairement retiré un attribut à la BCE ? En effet, la BCE ne peut pas être le prêteur en dernier ressort de la monnaie centrale qu'elle gère (une aberration, pour tout vous dire).

 

Et c'est bien là la faille dramatique de cette construction eurocratique :

« Il est de ce fait juridiquement impossible à la BCE d'éradiquer la contagion lorsqu'elle s'empare de l'ensemble des marchés de dettes publiques. » (p.47)

 

Quelles sont les 3 recommandations de Michel Aglietta pour sortir de cette crise ?

« (…) faire de l'euro une monnaie complète en modifiant le mandat de la BCE, construire une gouvernance économique par l'élaboration des budgets faisant dialoguer le niveau européen et les instances législatives nationales, mutualiser les dettes publiques dans un puissant marché financier d'obligations communes (eurobonds). » (p.15)

Lors de la création de l'euro, la France et l'Allemagne s'opposaient déjà sur la 1ère recommandation, et bien que l'Allemagne ait récolté les bénéfices sonnants et trébuchants de sa vision asymétrique de la construction européenne, ce qu'elle défend ardemment aujourd'hui en présentant une « lecture moralisatrice » de la crise, l'expert Aglietta nous propose le menu surréaliste d'une politique fiction que l'on peut résumer de la sorte : poursuivons notre marche en avant fédéraliste, même si certains partenaires (comme l'Allemagne) refusent de fait les principes du fédéralisme !

Ce n'est pas raisonnable.

 

Bien sûr, Aglietta ne pouvait pas ignorer la Grèce. Après avoir établi les similitudes avec l'Argentine de 2001, comme d'autres économistes ont fait avant lui, il en vient à conclure que :

« Dans ces conditions, la voie argentine devient la seule issue possible. C'est le pari sur le rétablissement de la compétitivité par la reconquête de la souveraineté monétaire grâce à la sortie de la zone euro. » (p.81)

Et mieux encore, faisant ainsi la démonstration de son honnêteté intellectuelle, puisqu'il met à bas un argument des tenants du maintien de la Grèce dans l'euro, en évaluant le coût financier des 2 scenarii (maintien ou sortie) :

« En ce qui concerne le coût financier des 2 scénarios pour la zone euro dans son ensemble, il se distribue différemment dans le temps, mais il est grosso modo équivalent dans la durée. » (p.79)

Si la pseudo élite qui gouverne la Grèce depuis presque 40 ans est correctement informée (n'est-ce pas l'obligation morale de tous les gouvernants que de veiller à la qualité de leurs informations ?), elle sait qu'en dernière analyse le sort du peuple grec ne dépend que d'elle puisque, quelle que soit sa décision, le coût financier pour la zone euro est le même. Ce qu'on ne peut pas dire pour le peuple grec !

Selon nous, la recommandation d'Aglietta pour la Grèce met en évidence l'incohérence du projet monétaire des européistes qui s'arcboutent sur l'euro de Maastricht, alors que cet instrument monétaire volontairement bridé est paradoxalement un obstacle à leur projet fédéraliste.

Il ne faut pas s'étonner que Michel Aglietta arrête son analyse au cas de la Grèce. Car s'il avait exposé sérieusement le cas de l'Espagne, du Portugal, et même de la France, il en serait venu forcément à dresser un bilan négatif et surtout une prévision catastrophique de l'aventure maastrichtienne, toutes choses égales par ailleurs, comme les européistes Patrick Artus et Isabelle Gravet :

« Sans fédéralisme, l'hétérogénéité reste insupportable car elle ne peut être corrigée que par un profond appauvrissement des pays en difficulté. » (La crise de l'euro, Armand Colin, 2012, 180 pages, 16,50 €)

Ne pas s'engouffrer dans la faille de l'Europe eurocratique est la raison de cette lacune du pensum d'Aglietta. Il faut croire que le non masochisme est la limite à l'honnêteté intellectuelle.

 

Ainsi force est de constater que dans l'urgence les économistes européistes prônent maintenant le plongeon sans filet démocratique dans le fédéralisme : ils rêvent d'une nouvelle maison en partant de fondations ayant un vice caché.

Est-ce bien raisonnable ?

 

 

Voyons maintenant l'omission.

Concernant l'analyse de la construction de l'euro, Michel Aglietta reconnaît que le compromis fondateur de 1991 « a moulé la zone euro sur la doctrine monétaire de l'Allemagne » (p.83), que la position de l'Allemagne vaut celles du passé, à savoir :

ñ    opposition à la tentative de rénovation du SMI par le Comité des Vingt de 1972 à 1974 (refus des ajustements symétriques des pays excédentaires et déficitaires) ;

ñ    en 1979, lors de la création du Système Monétaire Européen (SME), l'Allemagne impose un système reposant sur les ajustements asymétriques des autres monnaies.

Mais pas un mot sur l'analyse connue (ô combien plus exhaustive, plus perspicace) de Jacques Sapir (1), qui démontre que seule l'Allemagne avait vraiment compris l'avantage concurrentiel énorme qu'elle s'octroyait (avec notamment l'accord des piètres négociateurs français aveuglés par leur européisme et leur intérêt politicien national de court terme) en défendant strictement ses intérêts économiques nationaux.

Cet oubli dénote une petitesse d'esprit.

 

 

Concluons : seul l'intégrisme européiste permet d'expliquer la proposition affligeante de Michel Aglietta, parce qu'il reconnaît tout de même que pour la Grèce la sortie de l'euro est une issue possible, prouvant ainsi qu'il n'est pas toujours caricatural.

 

 

Alexandre Anizy

 

(1) : lire notre billet

http://www.alexandreanizy.com/article-euro-pourquoi-l-allemagne-voulait-la-monnaie-unique-114734485.html

 

 

Revenir au franc pour lancer l'écu avec Frédéric Lordon

Publié le par Alexandre Anizy

Dans notre billet économique précédent, nous rappelions à Benjamin Coriat et Thomas Coutrot une règle indispensable au débat et au savoir-penser, puisqu’ils ont commis un procès d’intention en présentant Frédéric Lordon et Emmanuel Todd en réactionnaires d’une nation fantasmatique (1). Aujourd’hui, nous allons présenter la position de Frédéric Lordon concernant l’euro, telle qu’il l’expose dans le Monde Diplomatique d’août 2013.

 

Cela commence bien :

« Beaucoup, notamment à gauche, continuent de croire qu’on va changer l’euro. Qu’on va passer de l’euro austéritaire présent à l’euro enfin rénové, progressiste et social. Cela n’arrivera pas. »

Pourquoi ?

« 1. Jamais les marchés ne laisseront s’élaborer tranquillement, sous leurs yeux, un projet qui a pour évidente finalité de leur retirer leur pouvoir disciplinaire ; 2. Sitôt qu’un tel projet commencerait d’acquérir un tant soit peu de consistance politique et de chances d’être mis en œuvre, il se heurterait à un déchaînement de spéculation et à une crise de marché aiguë qui réduiraient à rien le temps d’institutionnalisation d’une construction monétaire alternative, et dont la seule issue, à chaud, serait le retour aux monnaies nationales. »

 

Lordon revient alors sur les pauvres idées des européistes (grosso modo : misons cette fois-ci sur les euro-obligations, ou mieux encore, un saut démocratique vers un gouvernement économique de la zone euro – ce fantasme des populistes PS lors des campagnes électorales), qu’il qualifie de solutions de carton, puisqu’il caractérise fort justement la construction européenne comme une soustraction de souveraineté économique et politique. Et depuis 2007, plus rien n’est à négocier puisque tout est inscrit dans le Traité européen : 

« Politique monétaire, maniement de l’instrument budgétaire, niveau d’endettement public, formes du financement des déficits : tous ces leviers fondamentaux ont été figés dans le marbre. » ;

C’est pourquoi « les indigentes trouvailles du concours Lépine européiste sont vouées à systématiquement passer à côté du problème central », qu’on peut résumer par cette citation :

« Car certains Etats membres ont besoin de dévaluation ; certains, de laisser se creuser les déficits ; certains, de répudier une partie de leur dette ; d’autres, d’inflation. Et tous ont surtout besoin que ces choses-là redeviennent des objets possibles de délibération démocratique ! Mais les principes allemands, inscrits dans les traités, l’interdisent… »

Alors que faire ?

Selon Frédéric Lordon, sortir de l’euro monnaie unique pour entrer dans l’euro monnaie commune.

 

Qu’est-ce qu’un euro commun ? Une monnaie dotée de représentants nationaux : euro-francs, euro-pesetas, etc.

« Ces dénominations nationales de l’euro ne sont pas directement convertibles à l’extérieur (en dollars, en yuans, etc.), ni entre elles. Toutes les convertibilités, externes et internes, passent par une nouvelle BCE, qui fait office en quelque sorte de bureau de change, mais est privée de tout pouvoir monétaire. »

Ainsi les gouvernements des Etats membres retrouveraient la maîtrise des outils de l’action politique :

« Nous voilà donc débarrassés des marchés de change intra-européens, qui étaient le foyer de crises monétaires récurrentes à l’époque du Système Monétaire Européen (SME), et protégés des marchés de change extra-européens par l’intermédiaire du nouvel euro. C’est cette double propriété qui fait la force de la monnaie commune. »

Et les peuples retrouveraient leurs souverainetés. Pour être précis, Lordon suggère de configurer la monnaie commune « à la manière de l’International Clearing Union proposée par John Maynard Keynes en 1944 ». C’est une proposition très intéressante.

 

L’auteur poursuit son raisonnement avec 2 scénarii. S’il s’agit d’instaurer une souveraineté populaire supranationale, il faut redimensionner le projet européen, et pour sa partie économique, il faut exclure les Etats membres qui n’approuveraient pas les grands principes de politique économique… S’il s’agit seulement de donner une monnaie commune à un grand marché européen, il ne faut retenir comme Etats membres que « des pays dont le salaire moyen ou minimum n’est pas inférieur à 75 % - ou quelque autre seuil à déterminer – de la moyenne des salaires moyens ou minima des autres Etats membres ».

Et à ce stade du raisonnement, Lordon constate que « c’est ici qu’on revient au syllogisme de départ : l’idée de passer de l’euro actuel à un euro refait et progressiste est un songe creux. Par construction, s’il est progressiste, les marchés financiers, qui ont tout pouvoir actuellement, ne le laisseront pas advenir. » 

Frédéric Lordon n’ignore donc pas le principe de réalité.

 

Alors que faire ?

Il faut laisser aux polytechniciens rêveurs, comme Michel Aglietta, et aux matheux ratés, comme Olivier Blanchard (2) ou Gérard Debreu, les constructions théoriques des sciences économiques qui ne voient jamais le jour ou qui ne marchent pas. Nourris des travaux de recherche, les économistes politiques doivent prôner des solutions réalistes, prenant en considération les rapports de force économiques et politiques.

Ce que dit Lordon :

« sauf la grande anesthésie définitive dans l’euro antisocial, on y reviendra [aux monnaies nationales, ndAA]. C’est là la sanction d’une construction incapable d’évoluer pour s’être privée elle-même de tout degré de liberté ».

Mais comme « ce retour forcé aux monnaies nationales, sonnant comme un échec, aura des effets dépressifs », il faut « prendre le parti de "tomber sur la monnaie commune", c'est-à-dire de provoquer la déflagration des marchés en annonçant ce projet-là, en le posant fermement comme l’horizon d’une volonté politique d’un certain nombre de pays européens (…) ».

 

Force est de constater que Frédéric Lordon propose un chemin réaliste et raisonnable, que nous résumons par "Revenir au franc pour lancer l'écu" : le projet d’une Europe solidaire, plus que nécessaire dans un XXIe siècle certainement mouvementé de par le monde. 

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) : lire la réponse politique percutante de Jacques Nikonoff (avec Gilles Amiel de Ménard et Claude Lioure) dans le Marianne du 17 août 2013.

(2) : pour Aglietta et Blanchard, lire les billets que nous avons consacrés à ces deux énergumènes.