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notes culturelles

Au bar de Louis Brauquier

Publié le par Alexandre Anizy

            En été, il faut se désaltérer. 

 

 

Le barman

 

Sur le zinc rutilant où, vainqueur des névroses,

Dorment les gins dorés et le pâle soda,

Inquiet de son cocktail fameux que l'on vanta,

Le barman, docteur ès alcool, combine et dose.

 

Et tandis qu'il s'amuse aux couleurs qu'il dispose

Pour des sièges très hauts dans des verres très bas

Il apprend, malgré lui, que, si Lulu les a,

Simone qui vécut attend la ménopause

 

Confident fraternel et sans sexe, il prévient

Sa cliente gênée et lui montre au besoin

Le miché barré d'or qui veut se mettre en vogue.

 

Ainsi vêtu de blanc lilial, rasé de frais,

Il garde seulement en mixturant ses drogues,

L'imperceptible orgueil d'user de mots anglais.

 

 

Louis Brauquier

(Je connais des îles lointaines - poésies complètes, La Table ronde, 2000)

Impression saharienne de Hawad

Publié le par Alexandre Anizy

 

                           Sept fièvres et une lune ― 1995

 

 

                                        Le crépuscule

                        étirait l'horizon jusqu'aux gencives

                       incolores du vide. Mort la lumière,

               jaune rouge aplatis et âpres, râle du silence,

             écho assourdi par les crissements du sable,

         désert. Soudain, des contorsions de la fin du jour,

       jaillirent cinq ombres, effilées, asexuées, silhouettes

     à la Giacometti, en exil loin du corps. Elastiques,

      tremblantes, elles épousèrent la toge grinçante de

         la nuit, qui déjà incarnait la face hallucinée d'une

              lune prête à enfiévrer les galets. Insomnie. Alors

               les ombres devinrent cinq pas de la nuit ralentie

                et le vent, corde serpent relieur de lisières,

                    s'étouffa entre les cuisses d'une dune

                      frustrée languissant le fouet de la

                                 tempête.

 

                                            Hawad

                          ( Furigraphie, poésie Gallimard)  

 

 

Pas de pêche dans le Salon de Melba Escobar

Publié le par Alexandre Anizy

            Passer de la crème sur "Le Salon de beauté" ne serait pas raisonnable. 

 

 

            Melba Escobar usait de quelques facilités pour rédiger en 2015 un polar La Casa de la Belleza , que Denoël vient de publier sous le titre Le Salon de beauté (avril 2018, en livrel). Hormis la structure narrative déconcertante qui tient le lecteur en haleine, l'auteur n'a pas assez travaillé son texte, qui nécessiterait plus un lifting qu'un polissage.

 

Alexandre Anizy

Le sexe pris en Venaille

Publié le par Alexandre Anizy

            De Franck Venaille, je pose tout et retiens un.

 

 

 

Fuir à jamais la chaleur équivoque des vallées

Là où les corps s'unissent par la sueur et la peur

Partagée de mourir, comme si l'union sans grâce

De la chair à une chair semblable, n'était pas que

Cruauté d'un leurre

 

 

Franck Venaille

( La descente de l'Escaut, Poésie Gallimard, p.171 )

 

Shibumi de Trevanian

Publié le par Alexandre Anizy

            A déguster au Spritz, avec modération ; c'est mieux qu'un museau sur un transat.

 

           

 

            Quelle bonne idée d'avoir réédité Shibumi de Trévanian (Gallmeister, 2016, en livrel et en poche) ! Ceux qui aiment le Japon, le pays basque, les histoires bien ficelées, seront ravis.

 

 

Alexandre Anizy

Niko Tackian au taquet

Publié le par Alexandre Anizy

            Niko Tackian fait penser à Elsa Marpeau (1) : une polardeuse alimentaire.

 

 

            En lisant Fantazmë de Niko Tackian, on se dit vite que le roman porte bien son titre, tant le travail stylistique paraît squelettique. Heureusement pour l'auteur, il sait construire une histoire. Est-ce suffisant pour vous le conseiller ? Non.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1)  http://www.alexandreanizy.com/article-la-truelle-d-elsa-marpeau-101735455.html

 

 

L'épine de Louise Erdrich

Publié le par Alexandre Anizy

            Dans "LaRose", l'écrivaine Louise Erdrich perd son sujet au fil des pages.   

 

 

            Cela commençait bien pourtant :

            « C'est là où la limite de la réserve coupait en deux, de manière invisible, un épais bosquet ― merisiers, peupliers, chênes rabougris ― que Landreaux attendait. Il affirma qu'il n'avait pas bu ce jour-là, et par la suite on ne trouva aucune preuve du contraire. C'était un catholique pieux et respectueux des coutumes indiennes, un homme qui, lorsqu'il abattait un cerf, remerciait un dieu en anglais et faisait une offrande de tabac à un autre en ojibwé. » (p7/369 ; LaRose, Albin Michel, 2018, en livrel )

            Et de suite le drame arrive : Landreaux tue le fils de son voisin et ami. Avec sa femme, ils vont alors décider, en vertu d'une coutume indienne, de donner leur dernier enfant à la famille de la victime : le coeur gros, le petit LaRose se plie à la volonté parentale. 

           

            Puis Louise Erdrich tisse sa toile romanesque, comme savent si bien faire les écrivains américains : chaque personnage est traité avec soin, ce qui densifie la trame de l'histoire, de sorte que peu à peu, LaRose ayant été immergé dans un grand bain familial, le lecteur finit par décrocher. C'est dommage.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

Rebâtir le monde avec Xavier Bordes

Publié le par Alexandre Anizy

            Voilà un programme honnête et folichon, puisqu'il est sans promesse.  

 

 

Se mettre à rebâtir

 

Tu jalouses tel peintre ancien qui d'un quignon

Faisait une merveille. Et tu deviens grognon

Filant des larmes vertes comme queues d'oignons,

Tu rouscailles sans fin contre le pognon :

 

L'homme est ainsi fait qu'il cherche les gnons !

Il suffirait pourtant lorsque nous trépignons

Contre ce qu'un poète appela le Guignon

D'élever nos regards vers anges mignons

 

Qu'on aperçoit là-haut batifolant dans les nuages,

D'imaginer à ce ciel bleu quelque secret rivage

Qu'on peuplerait de rêves nus et de vierges pas sages

 

Ou d'éphèbes bronzés gracieux comme des pages,

Et, le fantasme au point, plutôt que de crisper de rage

Les poings, on referait tout simplement le monde à notre image.

 

 

Xavier Bordes

( La Pierre Amour, Poésie Gallimard )

L'internationale de Ginsberg

Publié le par Alexandre Anizy

            Allen Ginsberg ne parle pas que de bites et de culs.

 

 

Cinquième internationale

            

                        à Billy MacKeever

 

 

Debout prisonniers du mental

Debout Névrosés de la Terre

L'Eclair de l'Eveil nous libère

Voici que naît un monde sacré

 

Libéré des liens qui nous attachent

De l'Agression de l'Esprit

Le Monde va changer de bases

Nous étions cons nous serons Fous

 

Sur la Voie où tout s'additionne

Que chacun trouve son coin

L'Ecole de la Folle Sagesse

Peut sauver le Genre Humain

 

 

Allen Ginsberg

(Poèmes, Christian Bourgois éditeur, novembre 2012)

 

Guillaume Métayer poète en devenir

Publié le par Alexandre Anizy

            Animateur d'une revue de poésie, le sorbonnard Guillaume Métayer cherche à épater son milieu : quand deviendra-t-il poète ?   

 

 

Contrairement à ce qu'il semble penser,

« Quel temps perdu s'il suffit d'être le premier

voyant ce paysage à oser le nommer

Je m'en faisais une montagne être poète » (p.68) ,

Guillaume Métayer ne s'est pas délivré du carcan de sa formation et de sa profession : la montagne n'est toujours pas franchie. C'est ainsi que dans Libre jeu (éditions Caractères, 2017, 15 €), il rend compte de ses sorties parisiennes ou autres en usant d'une technique libre :

« Pendant tout le temps de la représentati-

on tu lustres tes jambes pin-up mordorée

les étires sans fin les étends et les ré-

tractes un tricotage à donner le tournis » (p.47) ;

ou bien d'un relâchement dans sa besogne à la BNF, soulignant une impuissance créatrice avec humour :

« Je rêve de couler dans les quatorze vers

tel un trois-mâts dans une bouteille à la mer

tous les bons mots toutes les blagues qu'en vingt ans

 

comme un arbre voûté j'ai semé à tous vents

comme on crache le sang et comme on perd ses dents :

Voici la fin et toujours rien n'est mis sous verre » (p.70) ;

malheureusement, il arrive souvent que cela vire au charabia :

« Aimer comme on implore Quand sans bruit

j'amarre à ton corps au fond de la nuit

à ton oreille appeler l'inconnu » (p.24).

 

            Jouant de la technique, le professeur Métayer rapporte des phénomènes anecdotiques, le plus souvent avec drôlerie. 

            « Bien plus que la maîtrise formelle, qui n'est d'ailleurs pas un jeu (on est loin du Scrabble et de l'Oulipo), ce qui engendre le regain dans les poèmes de Métayer c'est l'ombromanie, la superposition de formes émondées, un jeu libre, des origines, celui de l'enfant qui brocarde le professeur, déclare tel banc navire et s'amuse à la guerre en faisant le mort ; de l'adulte d'une certaine espèce aussi, qui plus après mise le tout pour un rien avec cette faculté de se regarder faire et de se juger à mesure qu'il agit, sans que son jugement, très souvent contraire à son acte, empêche l'acte, ou que son acte nuise à son jugement : asymptote terrible. » Guillaume Decourt (revue Europe, mars 2018, p.312)

Un zéro de conduite serait immérité, quoique dans le recueil Libre jeu, on trouve Diplomatiques (p.63), poème évoquant un recueil de G. Decourt... qui a renvoyé l'ascenseur.  

 

            Osez l'audace, Métayer ! Et le poète naîtra.

 

Alexandre Anizy