Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

748 articles avec notes culturelles

La confrérie de Jerusalmy

Publié le par Alexandre Anizy

            Après une vie militaire bien remplie, Raphaël Jerusalmy se lance dans d'autres activités, dont le commerce de livres anciens. C'est sans doute à cause de cette affaire qu'il eut l'idée de son deuxième roman titré La confrérie des chasseurs de livres (Actes Sud, août 2013, 316 pages, 21 €).

 

            Dans ce roman d'aventures, Jerusalmy plonge le poète François Villon dans une aventure abracadabrantesque. C'est pourquoi, malgré un style et un canevas irréprochables, on ne parvient pas à le prendre au sérieux. Dommage pour Villon !

 

 

Alexandre Anizy

 

A la découverte d'Emile Moselly

Publié le par Alexandre Anizy

            En 1907, Emile Moselly publiait Jean des Brebis ou Le livre de la misère (en livrel gratuit d'excellente facture chez Bibebook), un recueil de six nouvelles relatant les conditions de vie du bon peuple de France.

 

            Jean des Brebis dépeint un moment de l'existence d'un pâtre lorrain :

« Cette année-là, la fête du Comice agricole devait se célébrer à Sexey-aux-Groseilles et le paisible village était en révolution.

C'était un grand honneur pour le petit bourg, joliment situé au bord de la Meuse claire, au bas d'un coteau planté de vignes, parmi les prairies dont le velours tendre s'étendait sans un pli au fond de la vallée. »

Le village est en effervescence, et Moselly de ramener le lecteur à la réalité sociale par une description sans fioritures mais de haute tenue littéraire  :

« Et de temps en temps arrivaient aussi des chariots remplis de paille, descendus des plateaux lorrains où le sol est maigre, où la vie est chétive et misérable. Revêtus d'une couche de boue desséchée, ceux-là étaient traînés par de pauvres haridelles, des bidets au poil jaune et hérissé, où n'avait jamais passé la tondeuse, et qui avaient l'air, sous leur rude toison, de chevaux cosaques. Les harnais étaient rafistolés tant bien que mal avec des bouts de ficelle, et les paysans qui les conduisaient étaient rudes et pauvres, vêtus de coutil mince à bon marché, et leurs cheveux blonds, décolorés comme une filasse, leurs barbes rudes, le poil boueux des chevaux, tout cela avait la même teinte misérable et terne, la teinte des chaumes détrempés par la pluie, dont la fuite monotone emplit l'immensité des champs, par les soirs d'automne humides et frissonnants, alors que de longues flaques d'eau s'allument vaguement au creux des sillons d'argile. »

Le pâtre intelligent, que la nature n'a pas physiquement gâté, a contribué à l'élection du député Arsène Mitouret (longtemps vétérinaire) en faisant campagne pour lui. Il va découvrir l'ingratitude et le mépris de classe.

« Enfin, il venait, LUI, le député, l'Arsène Mitouret, comme on chuchotait dans la foule : un bel homme, très jeune, qui portait beau, avec une belle barbe blonde qui enveloppait son visage d'un nuage doré. Le plastron largement échancré de son gilet laissait voir la chemise de lingerie fine magnifiquement barrée par un ruban tricolore.»

L'Arsène, ce gentleman bonimenteur, fait son discours de comices, déjà en vue des prochaines échéances électorales, tenant « haut et ferme le drapeau des revendications agricoles ». L'Arsène, il nous rappelle le culbuto molletiste Hollande lorsqu'il ciblait son adversaire (« la Finance ! », vous souvenez-vous ?) dans un spectacle ignominieux.

 

            Nous vous invitons à découvrir Emile Moselly et la chute de son histoire.

 

 

Alexandre Anizy

La reprise de Maurice Genevoix

Publié le par Alexandre Anizy

            Bientôt sur les tables des librairies, les ouvrages de Maurice Genevoix vont réapparaître, puisque nous allons commémorer le centenaire du commencement de la Grande Boucherie de 14-18. Nous espérons que les éditeurs auront le bon goût de promouvoir ses romans et récits de la Loire (1), ne serait-ce qu'en format livrel comme l'est déjà Raboliot ?

 

            Longtemps nous nous sommes tenus à l'écart de cet académicien qui fut secrétaire perpétuel de la respectable institution, quand nous n'étions qu'un jouvenceau ruant dans la naphtaline ! Le temps ayant fait son œuvre, il nous plaît aujourd'hui de souligner ce talent-là.

 

            Faisons simple en citant l'incipit de Raboliot :

            « Depuis la veille, l'œillard de l'étang, grand ouvert, tirait : cela faisait à la surface de l'eau un entonnoir aux parois luisantes, un tourbillon tranquille et fort, si continûment régulier qu'il apparaissait immobile. Mais, par instant, quelque feuille morte, quelque brindille de jonc flottante, aspirée d'un attrait invincible, accélérait son glissement peu à peu, et, basculant soudain, s'engouffrait en chute vertigineuse. »

 

            Bon Dieu quel style ! Et tout à l'avenant ! Alors, ne boudez pas ce plaisir.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) Rassemblés dans la collection Omnibus, 1184 pages, 25 €.

 

La noche de los tiempos de Muňoz Molina

Publié le par Alexandre Anizy

            Pour parler de 36, Antonio Muňoz Molina a décidé en 2012 de le faire de manière consensuelle (1) : "tous des salauds". Ce n'est donc pas avec lui que vous comprendrez la guerre civile espagnole, ce qui ne veut pas dire qu'il faille négliger les informations du terrain (comme dirait un reporteur intrépide et consciencieux) dont il use pour planter le décor de son roman Dans la grande nuit des temps (poche Points, 1006 pages, 9 €). Par exemple, il montre une face croquignole du poète Rafael Alberti dans Madrid bombardé.

            Mais ce livre est avant tout une histoire d'amour.

 

            Plus précisément, il narre le coup de foudre entre un bourgeois établi de 48 ans et une jeune Américaine en voyage. Une sorte de rééducation sentimentale et sexuelle pour un Espagnol déboussolé dans son univers en branle. Si le texte n'est pas exempt d'enflure, il ne sombre ni dans la banalité des scènes, ni dans la médiocrité du style. Mais pour nous, ce qui en fait une œuvre de qualité, c'est son architectonique.

 

            Voilà un livre de plage idéal !

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) : être dans le consensus semble un parti pris de Muňoz Molina, si on se réfère à une tribune européiste que Libération (le futur outil de négociation commerciale d'un capitaliste sans patrie fiscale) n'a pas manqué de publier le 15 mai 2014.

 

Le miel de Slobodan Despot

Publié le par Alexandre Anizy

            On ne trouve pas Le miel que dans les bonnes librairies, c'est à dire celles qui ne pratiquent pas que la manutention d'offices : c'est à la bibliothèque municipale Rainer Maria Rilke que nous sommes tombés sur le premier roman de Slobodan Despot (Gallimard, janvier 2014, 127 pages, 13,90 €). Un titre de gourmandise par un intellectuel chevronné et médiatique, un parcours rapide de la quatrième de couverture, ce sont deux choses qui provoquent le stimulus du lecteur en quête. Alors bingo !

 

            Le dimanche suivant l'emprunt, nous lisons sans déplaisir en moins de deux heures. Dieu merci, le partisan Despot nous épargne le manichéisme imbécile, du genre les Serbes sont des salauds et les Croates des enfants de choeur, ou vice versa. Mais quelle déception littéraire !

            En effet, le jeune romancier Despot a voulu compliquer le récit principal en ajoutant le personnage de Véra qui, en soi, serait porteuse d'une autre histoire ... dont il n'est évidemment pas question dans Le miel. Du coup, la complexité devient brouillon.

 

            Ce défaut de construction pour cause d'ambition mal placée ne doit pas vous empêcher de découvrir les premiers pas en fiction d'un intellectuel intéressant, parce que de cette ébauche vous tirerez quelques enseignements.   

 

 

Alexandre Anizy

 

Premier amour de Tourgueniev

Publié le par Alexandre Anizy

        Après la rudesse du monde sans pitié de César Fauxbras, il n'est pas interdit de pénétrer dans un autre milieu pour un thème universel (quid novi ? l'amour), surtout quand Tourgueniev tient la plume.

        Pour faire connaissance avec cet écrivain russe, pourquoi pas une longue nouvelle, Premier amour (livrel gratuit), puisque l'auteur y décrit avec beaucoup de subtilité les affres d'un jouvenceau ? Il ne fait pas de doute que vous apprécierez le style limpide et la concision du propos.

 

 

Alexandre Anizy 

Viande à brûler. Journal d'un chômeur de César Fauxbras

Publié le par Alexandre Anizy

 

Un éditeur au fait de la misère sociale en développement accéléré a eu la bonne idée d'aller fouiner du côté des années trente pour y repêcher un auteur oublié, César Fauxbras, qui était en ballotage au Goncourt de 1935 avec son roman Viande à brûler. Journal d'un chômeur (éditions Allia, mars 2014, livrel à 4,49 € ).

 

Dans ce livre, l'auteur raconte sans fioritures la chute sociale d'un jeune fondé de pouvoir, qu'il fait vivre auprès d'autres chômeurs nécessiteux. L'histoire est bien rythmée, le style en adéquation avec le milieu qu'il dépeint. Par exemple :

« Sans cesser de maugréer, il remplit une formule que je portai au commissariat, pour légalisation. De là, je me rendis au Service du Chômage, qui fonctionne dans une annexe de la mairie. C'est une espèce de hangar, coupé par une cloison longitudinale afin que les serviettes et les torchons, je veux dire les bureaucrates et les chômeurs, ne se mélangent pas. (...) J'appris ainsi qu'un chômeur ne mérite pas plus d'égards qu'un apache. » ( p.4 et 6 )

Si le traitement social du chômage (une expression horrible des technocrates qui gouvernent) a changé depuis les années 30, la dèche est redevenue une situation permanente pour un bon nombre de (non)travailleurs. Tina serait plutôt Tini.

 

César Fauxbras montre les difficultés ordinaires et les affres des déclassés. Il faut croire qu'au fond, rien ici, non, rien n'a changé.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Milan Kundera est un garnement

Publié le par Alexandre Anizy

            On sait que Milan Kundera a soigneusement contrôlé l'édition de son œuvre dans la collection de la Pléiade (Gallimard, en 2011), parachevant ainsi son travail d'écrivain. Et voilà qu'il sort de son chapeau une nouvelle fugue romanesque titrée La fête de l'insignifiance (Gallimard, mars 2014, 142 pages, 15,90 €). Que faut-il en penser ?

 

            D'une part, nous y voyons comme un pied-de-nez à son éditeur français (1) et au milieu littéraire qui l'avait déjà enterré : Milan est resté un garnement qui rit sous cape de son audace relative. Au soir de sa vie, Kundera veut montrer qu'il fut et qu'il demeure à jamais un homme libre.

 

            D'autre part, cet opus inespéré n'est pas sans importance, puisqu'on y trouve à la fin cette approche philosophique :

« L'insignifiance, mon ami, c'est l'essence de l'existence. Elle est avec nous partout et toujours. (...) il faut l'aimer, l'insignifiance, il faut apprendre à l'aimer. (...) Respirez, D'Ardelo, mon ami, respirez cette insignifiance qui nous entoure, elle est la clé de la sagesse, elle est la clé de la bonne humeur... » (p.139)

Parce que le monde ne serait qu'un chaos, qu'il serait stupide de prendre au sérieux.

            Pour autant, l'homme libre doit-il accepter la représentation du monde imposée à tous par la volonté agglomérée de seulement 1 % de la population ? Pour autant, faut-il excuser l'attitude des collabos de 1942, ou bien celle des mouchard de la Guépéou ?

 

 

            Finalement, dans notre monde paradoxal, il n'est pas étonnant que le vieux monsieur grognon que nous avons salué un matin d'été au Touquet soit l'auteur de cette juvénile plaisanterie, qui n'est pas une sottie.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

(1) Il semble que Gallimard ait modérément apprécié puisque, ayant inscrit La fête de l'insignifiance dans la bibliographie de ce livre, il a commis une erreur (volontaire ?) lorsqu'il précisa que « Tous ces livres sont publiés en deux tomes dans la Bibliothèque de la pléiade, avec préface et biographies des oeuvres par François Ricard ».

 

De l'ignorance de Milan Kundera

Publié le par Alexandre Anizy

            Après  La lenteur, dont nous avons dit le bien que nous en pensions (1), Milan Kundera a composé deux autres fugues (2) : si nous restons dubitatif sur L'identité ( peut-on affirmer qu'une œuvre soit réussie si l'intention n'apparaît pas évidente dès la première lecture ? ), nous ne faisons aucune réserve sur L'ignorance.

 

            Dans le troisième volet de ce qui était appelée la trilogie française (3), Kundera aborde le thème du retour au pays natal, ou plus précisément de la difficulté de ce retour. Il montre des moments psychologiques qui aboutiront à l'évidence d'une impossibilité de revenir, en tout cas pour Josef.

 

            Prenons un de ces moments psychologiques : Irena retrouve à Prague ses anciennes amies.

« En Bohême, on ne boit pas de bon vin et on n'a pas l'habitude de garder d'anciens millésimes. Elle a acheté ce vieux vin de Bordeaux avec d'autant plus de plaisir : pour surprendre ses invitées, pour leur faire fête, pour regagner leur amitié.

Elle a failli tout gâcher. Gênées, ses amies observent les bouteilles jusqu'à ce que l'une d'elles, pleine d'assurance et fière de sa simplicité, proclame sa préférence pour la bière. Ragaillardies par ce franc-parler, les autres acquiescent et la fervente de bière appelle le garçon.

Irena se reproche d'avoir commis une faute avec sa caisse de bordeaux ; d'avoir bêtement mis en lumière tout ce qui les sépare : sa longue absence du pays, ses habitudes d'étrangère, son aisance. » (Pléiade, tome II, page 477)

Et d'autres subtilités sont révélées durant cette rencontre condensée dans un court passage.

 

            Du point de vue formel, i.e. la fugue romanesque, L'ignorance est un chef d'œuvre.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1)   http://www.alexandreanizy.com/article-21222716.html

 

(2) Kundera considère que ses romans écrits en tchèque ont l'architectonique d'une sonate, tandis que ceux en français ont celle d'une fugue. Dans l'édition La Pléiade, que l'écrivain a minutieusement contrôlée, on renvoie le lecteur à une analyse musicologique de L'ignorance par Massimo Rizzante ( « L'Art de la fugue romanesque », L'Atelier du roman, n°33, mars 2003).

 

(3) Ceci n'est pas anodin : jusqu'en février 2011, Kundera interdisait la traduction des 3 textes ( L'ignorance fut publié en 2003 ) dans sa langue natale.

 

 

Le duel d'Arnaldur Indridason

Publié le par Alexandre Anizy

            L'islandais Arnaldur Indridason a eu la bonne idée d'écrire un polar (Le duel , Métailié Noir, 2014, livrel à 13,99 € - beaucoup trop cher les Métailié !) avec en toile de fond le grand match Fisher - Spassky pour le titre mondial. Il le bâtit avec minutie et maestria.

            Le livre est d'autant plus plaisant qu'il met en scène Marion Briem, et non pas son héros Erlendur Sweinsson : ce n'est pas une nouveauté puisque Marion est un personnage récurrent dans des romans précédents, mais ceux qui lisent Indridason régulièrement apprécieront cette première enquête.

 

 

Alexandre Anizy