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notes culturelles

Flinguer le petit jeu de Céline Minard

Publié le par Alexandre Anizy

Avec Céline Minard, la littérature a failli être plombée.

Bon petit soldat du monde de l'édition, l'écrivain Céline Minard applique à merveille une règle bien connue : ce n'est pas parce qu'on n'a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule.

Alexandre Anizy

Le polar psy de Wendy Walker

Publié le par Alexandre Anizy

Chez Wendy Walker, le psy conduit l'enquête à sa manière.

Au fur et à mesure, Wendy Walker captive le lecteur, non pas par le style de bonne facture mais l'architectonique subtile de son polar Tout n'est pas perdu (Sonatine, 2016, livrel à 14,99 € - trop cher !). De plus, l'enquête progresse au rythme des séances chez le psy, au cours desquelles la victime et ses parents sont analysés. L'auteur nous place à côté du psy, et il nous interpelle comme ici :

« Ne le voyez-vous pas ? Ne le savez-vous pas en votre for intérieur ? Nous aimons les gens pour ce qu'ils sont et ce qu'ils nous font ressentir. Nous pouvons d'ordinaire tolérer leurs défauts et les passer sous silence. Mais une fois que nous voyons dans leurs yeux le moindre reflet de nous-mêmes qui n'est pas celui que nous voulons voir, celui que nous avons besoin de voir pour nous sentir bien, le pilier de l'amour est brisé. » (p.55/287)

Originalité et habileté narrative, avec des assertions à méditer : que de choses appréciables dans ce "wendyfull world" !

Alexandre Anizy

Pas de surtensions pour Olivier Norek

Publié le par Alexandre Anizy

Olivier Norek vient de publier un troisième livre (Michel Lafon, mars 2016, livrel à 7,99 €).

Comme le dénouement est cousu de fil blanc, le style aussi raffiné que celui de Marc Lévy, on ne peut décemment pas écrire que l'auteur se soit vraiment surmené : il n'y a que le titre en Surtensions.

Alexandre Anizy

Le jardin de bronze de Gustavo Malajovich

Publié le par Alexandre Anizy

Le jardin de bronze de Gustavo Malajovich vaut son pesant d'or.

De Gustavo Malajovich Actes Sud a publié en 2014 le premier volet d'une série, titré Le jardin de bronze (livrel à 11,99 € - toujours trop cher chez cet éditeur) : un auteur qui transforme le bronze en or mérite nos encouragements.

Pour tout dire, la partie n'était pas gagnée. En effet, à la première entame, nous avons fermé le livrel avant même la page 50 (c'est le délai de grâce que nous accordons à un auteur pour nous intéresser à son texte), parce que le prologue nous avait tant déplu que nous n'étions plus parvenu à entrer dans l'histoire.

Mais après quelques semaines, nous tentâmes un nouvel essai, sans repasser par ce maudit commencement. On a parfois raison de persévérer.

Si l'architectonique de Malajovich est forcément savante, le style est plus ordinaire. Exemple :

« Fabian sortit de son rêve en poussant un grognement et se retrouva sur le parquet à côté de son lit. C'était la première fois qu'une telle chose lui arrivait : tomber du lit par la faute d'un rêve. »

Si vous suivez nos conseils, ce livre ne vous tombera pas des mains !

Alexandre Anizy

Le manuel de Velibor Čolić

Publié le par Alexandre Anizy

Avec le manuel, Velibor Čolić revient à son meilleur niveau.

En ces temps de migration, il est sans doute apparu opportun à Velibor Čolić de livrer son Manuel d'exil (Gallimard, avril 2016, en livrel à n € - Antoine... c'est toujours trop cher) : bonne idée puisqu'il retrouve ainsi sa veine littéraire ! En effet, nous pensons que le croato-bosnien intéresse (1) quand il met sa plume dans l'encrier d'un Patrick Besson par exemple, celui de Tour Jade ou bien 28 boulevard Aristide Briand mais surtout pas celui des Brabant - un navet couronné par le Renaudot, c'est vous dire... Sans déconner, Čolić pourrait devenir un autre Bukowski, en plus balkanique et moins aviné.

Pour commencer, il raconte sa guerre :

« Dans les tranchées je ne porte pas de casque. Je tremble tout le temps, je vomis en cachette, j'écris des épitaphes pour mon pays et je porte un drapeau bosniaque sur la manche de ma chemise. Mes camarades disent : « C'est un bon Croate, regarde : il est pour la Bosnie... » Je suis soldat. Le soir je suis ivre et je chante avec mes compagnons nos belles ballades tristes (...) » (p.6/151)

Putain, quelle connerie la guerre !

Et il nous gratifie de quelques aphorismes délectables :

« Dieu pêche les âmes à la ligne, le diable les pêche au filet. » (p.12/151)

D'une certaine Barbara, il souligne la singularité :

« Son corps est touché par un feu sacré, un swing saugrenu qui fait de ses pas une obscène ritournelle, une cadence jazzy et irrégulière. » (p.128/151)

Même si l'exil ne fait pas partie de votre programme à court terme, courez acheter ou voler Velibor Čolić.

Alexandre Anizy

(1) Lire notre billet :

http://www.alexandreanizy.com/article-ederlezi-a-lazy-story-de-velibor-oli-124094032.html

Histoires récompensées de Marie-Hélène Lafon

Publié le par Alexandre Anizy

Mieux vaut tard que jamais ! Les Goncourt ont enfin reconnu après nous,

http://www.alexandreanizy.com/article-lire-et-promouvoir-le-joseph-de-marie-helene-lafon-124741797.html

et encore

http://www.alexandreanizy.com/article-l-annonce-d-un-pays-par-marie-helene-lafon-124930069.html

le talent de Marie-Hélène Lafon en lui attribuant le 9 mai chez Drouant leur Prix de la nouvelle 2016 pour son livre Histoires (Buchet Chastel, octobre 2015, livrel à 11,99 € - trop cher !). Un échantillon, pour la plage :

« Joseph ne renversa pas les filles. Il s'amusa peu. Il était maigre et sec, vif et véloce. Jeanne ne fut pas renversée ; Marie non plus. Marie n'eut pas le temps. Elle n'avait pas le corps. Elle mourut à dix-sept ans, de tuberculose. 1909 - 1926, deux dates et un prénom. Très tôt, elle n'avait pas su manger l'air cru. Il la blessait. Ils ne peuvent pas vivre, ceux-là, dans ces pays. Ils n'ont pas la force. Ils s'en vont. Restèrent les deux, Jeanne et Joseph. Ils apprenaient bien à l'école, l'hiver, dans les vacances du travail nourricier. Ils allaient à l'école au long des chemins, ensemble, les deux. Ils avaient le même front. Ils s'aimaient sans doute et leurs prénoms étaient doux. Peut-être parce qu'elle était fille, elle fut choisie pour étudier. » (p.29/150)

Un dernier, pour la marche :

« Jeanne fut tante. Par la vertu de la semence crachée du frère, par le coup de reins du frère et son ahanement, dents serrées, Jeanne devint tante (...) » (p.31/150)

Cet ouvrage nous a fait penser à un sujet de thèse : l'animalité humaine dans l'œuvre de Marie-Hélène Lafon.

Alexandre Anizy

Et la mer de Huh Su-Kyung

Publié le par Alexandre Anizy

Huh Su-Kyung évoque l'abandon dans un poème.

Et la mer

Une mer profonde est venue à pied.

En l'accueillant, je veux la saisir à pleines mains

Les mains me manquent, je les ai laissées quelque part

Quelque part ailleurs, je les ai laissées chez quelqu'un

Ne pouvant la saisir sans mes mains, je veux pleurer

Les yeux me manquent

Je les ai laissés quelque part

Quelque part ailleurs, je les ai laissés chez quelqu'un

Ne pouvant être prise dans mes bras, la mer hésite puis s'en retourne

J'ai envie de lui dire « ne t'en va pas, ne t'en va pas »

La langue me manque, quelque part ailleurs

Chez quelqu'un, j'ai tout laissé chez lui

Je veux avoir les larmes aux yeux, j'aurais voulu briller noire

Pourtant j'ai tout laissé, tout

Chez quelqu'un

Huh Su-Kyung

(dans la revue Europe, n° 1043 de mars 2016)

Savourer les délices de Tokyo de Sukegawa

Publié le par Alexandre Anizy

Une leçon de vie dans un roman japonais.

Plutôt que de chercher un long livre d'été confortable pour une tête fatiguée par un turbin toujours plus stressant, optez pour une histoire courte et facilement transportable : Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa (Albin Michel, février 2016, livrel à 11,99 € -trop cher !).

En plus du texte savoureux et instructif, le style épuré vous séduira. Un échantillon :

Quand le vent secouait les arbres, la pleine lune disparaissait derrière les branches ou était tronquée. Mais sa lueur leur parvenait malgré tout à intervalles réguliers.

Sentarô se tourna vers l'arbuste et murmura : « La lune s'est levée. »

Alexandre Anizy

Annie Ernaux décline, Frédéric Beigbeder se lâche

Publié le par Alexandre Anizy

Si nous avons failli flancher sur le dernier opus d'Annie Ernaux, nous ne cracherons pas le mépris social comme Frédéric Beigbeder, le pif enfariné du Figaro magazine.

La dernière phrase de Mémoire de fille, l'ultime roman d'Annie Ernaux (Gallimard, avril 2016, livrel à 10,99 € - trop cher !), résume aussi bien ce qu'était l'ambition de l'auteur :

« Explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. »,

que l'état d'hébétement du lecteur à la fin du livre, car au bout de ce qui ressemble à une palabre, avec son lot de répétitions et circonlocutions, se pose la question : tout cela pour ça ? Mme Ernaux n'a pas supporté le regard de mépris de ses collègues de colonie de vacances en 1958 pour « avoir été aussi misérable, une chienne qui vient mendier des caresses et reçoit un coup de pied » (p.30/98).

A vrai dire, l'auteur a fait le livre de trop, avec sa méthode :

« Ne rien lisser. Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j'ai été. » (p.34/98),

le problème étant que :

« J'ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu'un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour. » (p.88/98),

alors s'agissant de sa vie intime, user de sa méthode présente un biais.

Les travaux précédents d'Annie Ernaux ont apporté beaucoup à la littérature, mais pas seulement : il faut mentionner ici l'intérêt qu'ils représentent pour les sociologues. Nous en voulons pour preuve l'analyse de Chantal Jaquet dans son livre Les transclasses ou la non-reproduction (PUF, avril 2014, 238 pages, 19 €) : un ouvrage à mettre dans toutes les mains, par les temps de ségrégation sociale qui courent en ce pays.

Evidemment, dans le milieu germanopratin, il fallait un "fils de" comme Frédéric Beigbeder pour oser dézinguer Mémoire de fille, puisque la dame jouit d'une aura :

« Mme Ernaux invente la plainte qui frime, la lamentation sûre d'elle. C'est regrettable, car il y a des bribes à sauver dans ce galimatias autosatisfait (...) » (Figaro Magazine du 22 avril 2016);

Et forcément cette fois-ci, il n'a pas pu se retenir de pousser son avantage :

« Elle annihile son talent en le noyant sous sa propre exégèse fascinée. On regrette l'écrivain qu'elle a failli être, le livre qu'elle a failli écrire, la légèreté qu'elle se refuse depuis cet été 58. » (Ibidem),

parce qu'il ne supporte pas viscéralement la transclasse Annie Ernaux :

« C'est l'histoire d'un écrivain qui s'est installé au sommet de la société en passant sa vie à ressasser son injustice sociale. Son dolorisme des origines révèle en réalité une misère de l'embourgeoisement. C'est comme si elle refusait d'admettre qu'elle s'en est très bien sortie ; 2016 n'effacera jamais 1958. » (idem)

Se libérer du passé ne l'efface pas, disions-nous récemment :

http://www.alexandreanizy.com/2016/05/du-passe-selon-jacques-robinet-et-alexandre-anizy.html

mais le mépris social sous-jacent du pif enfariné Beigbeder montre que l'œuvre d'Annie Ernaux de par sa justesse dérange la classe dominante, qui ose maintenant le dire comme elle traite de voyous et de terroristes des grévistes. Quoique fasse Mme Ernaux, il y aura toujours un salaud de service pour la rabaisser.

Mémoire de fille n'est pas un bon livre, mais il a permis de révéler l'hypocrisie de l'histrion Frédéric Beigbeder, un "fils de" qui ne doit pas sa position sociale à son talent.

Alexandre Anizy

Carlos Zanón dans l'enfer de Johnny Thunders

Publié le par Alexandre Anizy

Carlos Zanón épate la galerie en dépeignant le retour glauque de Mr Frankie dans son territoire d'adolescence. No future !

Dans son polar noir J'ai été Johnny Thunders (Asphalte éditions, 2016, livrel à 9,99 €), Carlos Zanón raconte le plan foireux d'un junkie déglingué : c'est un peu longuet, mais ça vaut le coup. Une dose pour goûter ?

« Les minutes s'écoulent et les Avett Brothers continuent de jouer encore et encore. Francis veut toujours vivre. Mr Frankie non, et il attend, en silence, ce qui tarde à venir. Francis calque sa respiration sur le rythme de la mélodie, de ce mantra, les yeux comme des bouches ouvertes, comme s'il avait des écailles.

Mais toujours vivant.

Mutante est un mauvais dealer, un requin avec un bon fond.

Cette merde ne risquait pas de le tuer. » (p.282)

Même quand c'est parti pour, ce n'est jamais vraiment The end...

Alexandre Anizy