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notes culturelles

L'ascension des chutes par Joyce Carol Oates

Publié le par Alexandre Anizy

 

Longtemps nous nous sommes tenus à l'écart de la production pléthorique de Joyce Carol Oates, craignant une espèce de logorrhée futile comme celle d'Amélie Nothomb par exemple. La vie est une chose courte, fragile, et s'attarder dans la prose au kilomètre d'une faiseuse, bonne ou mauvaise, relève du gâchis. Comme Djian¹, nous pensons que le style d'un écrivain c'est un point de vue sur le monde : c'est pourquoi nous considérons que Mme Nothomb a sans nul doute une esthétique chapelière, mais que dalle pour le reste. Quant à l'Américaine prolifique, c'est une raison technique qui a levé notre prévention. En effet, nous avons acheté Les chutes au nouveau format de poche, dit ".2" (éditions Philippe Rey, juin 2011, 992 pages, 13 € … à notre avis, beaucoup trop cher pour un format poche), inventé par l'imprimeur et éditeur Jongbloed (Pays-Bas).

 

L'architectonique du roman étant remarquable, sans cesse nous avons tourné les pages pour connaître la suite, et en refermant le livre, nous restâmes admiratifs devant l'incontestable savoir-faire de Joyce Carol Oates qui atteint les sommets dans Les chutes.

D'ailleurs, d'un point de vue général, on pourrait discuter la thèse suivante : si les Européens ont inventé le genre romanesque, ce sont les Américains qui l'ont fabriqué dans la dernière partie du XXe siècle.

 

Reste le problème du style, i.e. la vision du monde, là où le bât blesse. Dans le fatras des thèmes abordés (psychologie de femmes américaines, rapports mère – fils, le Niagara comme métaphore de la déchéance d'une Amérique en crise morale, etc.), on ne voit pas d'où l'auteur écrit, de sorte que nous pressentons ceci : with Joyce Carol Oates, nothing personal, just professional.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(¹) : lire la note http://www.alexandreanizy.com/article-6876006.html

 

 

 

 

La dernière fumette de Patrick Modiano

Publié le par Alexandre Anizy

 

Le temps n'a pas prise sur Patrick Modiano : on le quitte dans les années 80 sur on ne sait plus quoi, et on le retrouve avec L'herbe des nuits (Gallimard, octobre 2012, 178 pages, 16,90 €), toujours dans ce même Paris obscur qui n'appartient qu'à lui …

 

Le lecteur avisé survole donc ces nouvelles pages, savamment travaillées pour distiller la nostalgie des eaux troubles d'un passé sans cesse revisité, parce qu'on est blasé de l'inconsistance que d'aucuns prennent pour du mystère.

« Il y avait ainsi, à cette époque, à Paris, la nuit, des points trop lumineux qui servaient de piège et je tâchais de les éviter. Quand j'y échouais, au milieu d'étranges consommateurs, j'étais sur le qui-vive et j'essayais même de repérer les sorties de secours. « Tu te crois à Pigalle », m'a-t-elle dit. » (p.35)

Quand la musique se répète, le lecteur se lasse.

 

Et nous est alors revenu ce vers de René Char :

« L'oscillation d'un auteur derrière son œuvre, c'est de la pure toilette matérialiste. » (Pléiade, p.70)

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

 

 

Franz Bartelt : un écrivain ardennais talentueux

Publié le par Alexandre Anizy

 

Franz Bartelt vit dans les Ardennes, publie chez Gallimard (la blanche et la noire), et nous n'avions rien lu de ce sanglier ! Il fallait réparer sur le champ cet oubli fâcheux...

 

Commençons par Le jardin du Bossu(Folio, novembre 2010, 236 pages) . C'est un polar décalé dont la fin n'est pas crédible, et dans lequel l'auteur donne libre cours à l'humour et l'ironie mordante : le plaisir du lecteur est dans la manière. En voici un échantillon pioché au hasard (qui fait bien les choses en l'occurrence) :

 

« Au début de la révolution, j'ai rencontré une professeur de français très portée sur la gauche. Elle avait bien dix ans de plus que moi. Je la revois sur le perron de l'Hôtel de Ville. Elle prônait la libération sexuelle. Elle ne devait pas savoir encore exactement ce que c'était, parce qu'elle était obligée de lire sur un papier. C'était une malade de l'émeute. Une agitatrice. Une factieuse. Elle voulait tout foutre par terre, démolir les églises, couper des têtes, se baigner dans le sang des bourgeois. Ça m'étonnait un peu, vu que chez elle elle n'écoutait que les disques de Félix Leclerc. J'aimais pas tellement le Canadien, mais je ne disais rien. A cette époque, on ne faisait pas l'amour aussi facilement qu'aujourd'hui. Du moment qu'elle couchait avec moi, je voulais bien n'importe quoi. J'étais même prêt à raffoler de Tino Rossi. » (p.88)

 

Le coup de patte permanent, avec légèreté...

 

 

Poursuivons avec Le testament américain (Gallimard, avril 2012, livrel de 132 pages). Il serait inconvenant de vous en raconter le thème, car ce court roman loufoque et irrévérencieux, très sexuel, n'est pas à mettre dans les mains de prudes ou de coincé(e)s du falzar, mais important de dire que l'essentiel est une fois encore dans le style. Nouvel échantillon :

 

« Anne-Marie Mingue était une vraie professionnelle de la télévision. Elle pratiquait la fellation avec ce sang-froid qui caractérise les gens de métier. Sa carrière avait été ponctuée d'un nombre décroissant de sexes érigés. Au début, jeune stagiaire, elle avait mâché tout le monde dans les coins, (…). » (p.86)

 

Âmes délicates, cœurs purs, calotins de toutes obédiences, fuyez cet ouvrage naturel !

 

 

Achevons notre promenade littéraire du côté de chez Bartelt avec La mort d'Edgar (Gallimard, 2010, livrel de 177 pages), un ensemble de 9 nouvelles. Nous avons particulièrement apprécié « Histoire de l'art », une charge loufoque dans laquelle on peut lire :

« Le ministre de la Culture décora l'artiste. Son discours parlait de fluidités invisibles et de force en éclipse. Il fut applaudi chaleureusement par l'assemblée, en majorité composée d'artistes subventionnés et de femmes entretenues. Devant un engouement aussi généralisé, n'importe quel créateur aurait géré la féconde gesticulation au mieux de ses intérêts bancaires. Mais Mamoh Grelock n'était pas du genre à se laisser subvertir par l'euphorie que dispense le succès. Depuis le début, il s'inscrivait, philosophiquement, dans une démarche darwinienne. » (p.47)

« En trois battements de cils, il peignait un compotier rempli d'oranges de Birmanie et de bananes du Mexique, sur fond de colonnes antiques et de gouttières contemporaines. » (idem)

Côté sexe, nous vous laissons le plaisir de découvrir les affres de la création dans la nouvelle titrée « le vrai romancier ».

 

 

Fin de notre défense et illustration de la littérature ardennaise : Franz Bartelt est bourré de talents, qu'on se le dise !

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Le Feu selon Henri Barbusse

Publié le par Alexandre Anizy

 

Pour notre part, nous ne pouvons pas nous contenter en ce qui concerne 14-18, l'événement qui engendra bien d'autres saloperies au cours du XXe siècle, du survol habile d'un faiseur comme Jean Echenoz avec son 14 : il importe d'en dire plus sur cette boucherie. Il suffit pour aujourd'hui de renvoyer le lecteur à Henri Barbusse, dont Le Feu (le livrel est gratuit) a obtenu le prix Goncourt 1916.

 

Dans ce journal d'une escouade (sous-titre du roman), l'auteur relate la vie ordinaire des soldats sur le front.

« Biquet raconte ses tribulations suppliantes pour trouver une blanchisseuse qui consente à lui rendre le service d'laver du linge, mais « c'était chérot, foutre ! ». » (p.66)

Barbusse rapporte tout, usant à bon escient du langage populaire.

 

Si par goût ou fantaisie on s'égare sur le chemin littéraire de monsieur Echenoz, il convient de lire Le Feu d'Henri Barbusse pour ne pas perdre contact avec la réalité.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 14 de Jean Echenoz

Publié le par Alexandre Anizy

 

Dans sa dernière production, 14(éditions de Minuit, 2012, livrel de 123 pages), Jean Echenoz survole la Grande Guerre, i.e. "la boucherie". Est-ce bien raisonnable ? Il a composé une œuvre rabougrie qui ressemble à la séquence d'un surfeur : petits efforts pour atteindre et attendre le moment où on s'ébroue pour prendre la vague, et pénétrer dans un tunnel mortifère que le personnage quittera pour se libérer dans le sexe de sa femme.

 

Force est de constater que nous n'avons ni décroché, ni bu la tasse.

 

Si nous sommes admiratifs devant le dépouillement architectonique, la capacité à réduire les choses en une expression simple et explicite (nous pensons aux scènes de tranchée), la question du style reste problématique, non pas que nous ignorons les efforts de raffinement lexical, mais dans ce long travelling le rythme boitille quand il faudrait glisser.

« Là – ronflement rauque du couteau à pain sur la croûte, tintement de petites cuillers dans les effluves de chicorée -, ses parents achèvent leur petit déjeuner : peu d'échanges perceptibles entre Eugène et Maryvonne Borne : grondeuses déglutitions du directeur d'usine, exhalaisons mélancoliques de l'épouse du directeur d'usine. » (p.21-22)

Nous observons que le terme ronflementest inapproprié [dans sa quête de préciosité, l'auteur ne nous épargnera pas les adverbes saugrenus comme mêmementou bien mauvaisement, que la teigne Beigbedera également relevé ¹], que la répétition de l'adjectif petitsigne un relâchement dans le vocabulaire, que l'abus des deux-points ne trouve pas grâce à nos yeux, que la répétition voulue de directeur d'usineparaît insignifiante tout en contribuant à la claudication générale que nous avons soulignée.

 

En refermant le livre, nous nous sommes interrogés : un auteur endormi a-t-il émergé depuis Lac ? (lire la note du 7 août 2008) On en doute : la qualité inégale de l'écriture ne parvient pas à contrecarrer la vacuité des propos de l'écrivain Echenoz.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(¹) : chronique du zigoto dans le Figaro Magazine du 9 novembre 2012, où nous avons ri en lisant que « 124 pages pour 2 millions de morts : ce n'est pas un roman, c'est une compression de César ».

 

 

Mort sur la Lys de Léo Lapointe

Publié le par Alexandre Anizy

 

De par son métier (expert en affaires sociales et en formation continue), Léo Lapointe n'ignore rien des dégâts sociaux dans la région du Nord, provoquée par la débâcle économique du textile. Il se sert donc de son expérience pour en raconter le mécanisme dans le cadre d'un polar : Mort sur la Lys (Ravet-Anceau, février 2009, 320 pages, 12 €).

 

Un bon ouvrage d'un auteur sérieux à découvrir.

 

Alexandre Anizy

 

 

Un vaudeville boulevardier de Daniel de Roulet

Publié le par Alexandre Anizy

 

Peut-on concevoir un roman d'une architectonique complexe et sombrer dans le vaudeville boulevardier ? Oui. Grâce à Daniel de Roulet et son Fusions(Buchet Chastel, novembre 2011, livrel de 330 pages), nous en avons la démonstration. Car qui peut croire une seconde à cette accumulation de hasards, de coïncidences, etc. ?

 

A force d'invraisemblances, de multiplication des thèmes effleurés dans un récit au style maîtrisé et plaisant, on s'interroge sur le sujet du roman : la fusion de 2 entreprises multinationales, une histoire autour de la physique nucléaire, la guerre froide, la santé mentale du président Reagan, le réalisme de Gorbatchev, l'irresponsabilité des savants, la dureté des camps sibériens, le combat des antinucléaires, les bassesses des managers, l'amour au-dessus de la vengeance, what else ?

Nous finissons par considérer que l'auteur s'étant perdu dans son œuvre, il ne peut par conséquent pas être un chef.

 

Au bout du conte, la fatuité.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Iain Levison et son "Arrêtez-moi là !"

Publié le par Alexandre Anizy

 

Vous avez été émus par les affres judiciaires de DSK aux USA, mais vous ne comprenez pas toujours les subtilités juridiques en ce beau pays. Alors Iain Levison a pensé à vous en concoctant un polar réjouissant titré Arrêtez-moi là ! (Liana Levi, livrel d'avril 2012 de 185 pages, 7,49 €).

 

Dans ce livre, il raconte le calvaire d'un chauffeur de taxi qui commet 2 erreurs dans son activité professionnelle : laisser ses empreintes de doigts sur la fenêtre d'une cliente (il attendait qu'elle trouve chez elle l'argent de la course), et embarquer gratuitement 2 étudiantes bourrées. Car moins de 48 heures après, il passe très vite du statut de suspect à celui d'auteur d'un meurtre d'enfant.

 

Toute l'aventure judiciaire jusqu'à sa condamnation, et au-delà, est présentée dans ce polar sobre et efficace, au style très ironique : les flics bornés et pressés, la taule où le taxi driver noue une relation cordiale avec un psychopathe, l'avocat commis d'office, le procès … et le dénouement où le cynisme du système américain apparaît.

 

Le style est simple, direct, avec humour pour faire passer le cauchemar !

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

 

Hervé Sard et les Gueux

Publié le par Alexandre Anizy

 

Lorsqu'il évoque le quotidien des paumés, Hervé Sard a la délicatesse de travailler le style pour en restituer le langage, comme le fit un poète oublié.

L'intrigue policière du Crépuscule des Gueux(éditions Krakoen, 2012, 298 pages, 11 €) est bien ficelée : les rebondissements ne manquent pas, le dénouement est à la fois plausible et inattendu.

 

Nous mettons un bémol : misant sur l'unité de ton, Sard fait parler la stagiaire Christelle comme une morpionne banlieusarde, ce qui ne colle pas avec les études de la demoiselle. Dommage.

 

Disons que Crépuscule des Gueux est une chanson noire, un bon polar de voyage. Ferroviaire évidemment.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

 

Ivana Sajko et son Europe

Publié le par Alexandre Anizy

 

Ivana Sajko est une jeune dramaturge croate qui se singularise par une pratique théâtrale de lecture–spectacle (avec musiciens) et par une déconstruction de la forme dramatique. Mais déjà quatorze pièces à son actif.

 

Le 18 juin à l'ambassade de Croatie, nous avons eu la chance de voir jouer Europe (Monologue pour Mère Courage et ses enfants) (traduit du croate par Mireille Robin; adaptation pour la représentation bilingue de Sava Andjelkovic), par l' Atelier Théâtre serbo-croatede l'Université Paris Sorbonne.

 

Dans cette pièce, Ivana Sajko propose une vision féminine de l'Europe, de ses débuts mythiques à nos jours, en pointant particulièrement l'éclatement de la Yougoslavie.

Comme nous étions songeur à la fin de la représentation, nous avons lu le texte pour savoir si l'auteur explicitait son idée digne d'un polémologue :

« La guerre est un processus sociétal indissociablement lié au développement de la société. »

             « Rat je društveni proces neraskidivo povezan s razvitkom društva. »

Elle le fait à sa manière, avec humour, quand elle écrit par exemple :

« La guerre était une source inépuisable de revenus : je remplissais des comptes en banque, achetais des actions, des biens immobiliers, faisais construire une piscine dans la cour. La guerre était comme un grand magasin immense. »

 

Malgré le cynisme de la fin de la pièce (que nous résumons ainsi : pour se préserver, mieux vaut obéir aux normes des vainqueurs), il nous semble qu'Ivana Sajko est du côté de Paul Valéry lorsqu'il écrivait :

« La guerre est le massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent, mais ne se massacrent pas. »

 

 

Alexandre Anizy

 

 

P-S : Ivana Sajko sera présente au Festival Est-Ouest de Die (Drôme), dont le thème 2012 (du 19 au 30 septembre) est "Croatie sans transition",

comme Igor Štiks et Velibor Čolić dont nous avons déjà parlé ici.