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745 articles avec notes culturelles

Camilla Läckberg n'atteint pas les sommets

Publié le par Alexandre Anizy

 

Ayant à faire un court voyage, nous achetâmes un petit polar de Camilla Läckberg : « cyanure » (Actes sud, novembre 2011, 157 pages, 16,80 € ; traduction de Lena Grumbach).

 

C'est un huis clos au large de Fjällbacka : un richissime Suédois meurt empoisonné au cours d'un repas familial, juste après avoir débiné ses rejetons, en présence d'un policier invité qui devra mener seul l'enquête puisque l'île est coupée du monde à cause d'une tempête.

 

Ça se lit facilement, sans déplaisir, mais on est surpris de trouver chez un éditeur ambitieux un texte empli de trivialités consternantes, comme par exemple :

« Il était persuadé que s'il jetait un coup d'œil derrière ses oreilles, il découvrirait les cicatrices d'un certain nombre d'interventions chirurgicales. Heureusement, il réussit [italiques de AA] à s'en abstenir. » (p.14)

 

« Il se laissa tomber dans un fauteuil et enfouit le visage entre ses mains. On aurait pu entendre une mouche voler dans la pièce alors que tous l'observaient. » (p.54)

 

Nous arrivâmes à destination sans encombre et sans avoir atteint les sommets du genre policier.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Avec Goran Petrović qui s'égare

Publié le par Alexandre Anizy

 

Incontestablement, comme on peut le remarquer avec son cinéroman « sous un ciel qui s'écaille » (les allusifs 2010, 192 pages, 16 €), l'écrivain serbe Goran Petrovića un ton personnel, une manière d'écrire les choses où l'humour, l'ironie, la bouffonnerie font bon ménage.

 

Citons pour exemple le titre d'un chapitre :

« Même au paradis, les gens colleraient partout leurs chewing-gums » (p.27)

Et plus longuement :

« Soit dit en passant, le camarade Avramovitch levait aussi sans raison la main droite en d'autres situations : lors d'une promenade en ville ou dans un jardin public, au marché, pendant qu'il lisait son journal, regardait la télévision, se tenait assis sur son balcon, flemmardait allongé sur son lit matrimonial, et il l'a même levée à l'église de la Trinité, le jour où il a fini par s'y rendre, quand sa femme, après l'avoir harcelé pendant des semaines, a réussi à le décider d'aller assister au baptême de l'enfant d'un proche parent. Avramovitch n'a cédé que pour préserver la paix du ménage, cette cellule fondamentale de la société. Il s'est habillé avec soin, a garni la poche de poitrine de son veston de ses neuf stylo-billes. » (p.46)

 

Pour autant, Goran Petrović a-t-il un style, i.e. une vision du monde ou plus modestement de l'existence humaine ? Non. Du moins dans son cinéroman, où il enquille les personnages sans leur donner une véritable consistance.

C'est pourquoi au fil des pages de cette galerie de portraits, l'intérêt du lecteur s'étiole comme la poiscaille qui s'écaille.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Le talent de Vladimir Pištalo

Publié le par Alexandre Anizy

 

Ceux qui penseraient que le peuple serbe suivait unanimement la chienlit nationaliste à la fin du siècle dernier devraient lire sans tarder « Millénaire à Belgrade » (Phébus, septembre 2008, 274 pages, 20,90 €), le bon roman de Vladimir Pištalo.

 

En racontant l'éparpillement inéluctable d'un groupe de Belgradois, l'auteur dévoile les déchirements d'une jeunesse perdue dans ce qui fut un naufrage : tel un radeau sans gouvernail, la Yougoslavie filait de cascade en cascade …

 

Le projet romanesque est servi par une écriture ciselée :

« Après la guerre, lorsqu'il fit un tour dans Belgrade, Bané Yanovitch eut l'impression d'une ville irréelle. Celui qui rentrait de la guerre s'étonnait de voir que les gens étaient capables de confondre ce mirage civil avec la vie. Après la boue de Slavonie, Belgrade paraissait d'une beauté envoûtante. » (p.112)

 

Bien que Vladimir Pištalo possède un style, il n'est pas parvenu à livrer une fin de roman satisfaisante. Mais ce n'est qu'un bémol pour ce texte de qualité.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

 

 

 

 

Les enfants gâtés de Philippe Hériat (Goncourt 1939)

Publié le par Alexandre Anizy

 

Philippe Hériat, pseudonyme de Georges Raymond Payelle (famille de fonctionnaires et magistrats) né en 1898, débute sa carrière dans le cinéma avant de publier son premier roman en 1931 (prix Renaudot). Son roman « les enfants gâtés » (Gallimard, 289 pages), tome 2 d'une saga, est primé par le prix Goncourt en 1939.

 

Dans ce livre, Hériat raconte l'émancipation d'Agnès Boussardel par rapport à sa famille bourgeoise obnubilée par la défense et l'accroissement de son patrimoine. L'ouvrage est bien structuré, et l'écriture soignée. Cependant, le style est ampoulé à force de préciser les détails anodins, d'expliquer les arrière-pensées des personnages au milieu des scènes … Le rythme est ralenti sans contrepartie esthétique. Dommage.

 

« Notre vie n'est faite que de cela. De ce chevauchement alterné ; de cette imbrication, parmi nos sensations neuves, de nos sensations antérieures et de la notion qui nous en vient d'un coup. Nous imitons ces architectes italiens de la Renaissance qui incorporaient à leurs constructions nouvelles les pierres des anciens Colisées. » (p.59)

 

Définissons le style de Philippe Hériat : une sorte de Bernard Clavel empêtré parfois dans un essai vaguement proustien de psychologie.

Évidemment, il souffre de la comparaison des deux côtés.

 

Un détour chez Hériat est tout de même possible pour les amateurs.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Post-scriptum :

n'est-il pas curieux d'attribuer le Goncourt 1939 à un livre décrivant les mœurs de la grande bourgeoisie, avec un titre équivoque puisqu'il atténue la force de la critique morale portée par l'héroïne ?

 

 

 

La petite leçon de Claude Arnaud

Publié le par Alexandre Anizy

 

Dans « Qu'as-tu fait de tes frères ? » (Grasset, juin 2011, 374 pages), Claude Arnaud romance sa vie tourbillonnante, qui va de Lutte Ouvrière puis de la Gauche Prolétarienne aux back rooms parisiens, en passant par une Université dont nous chérissons le projet initial.

 

A force de voir tomber les noms, on se dit qu'il en fait trop.

 

La leçon ? Le héros se voit comme une succession de personnages et de masques, qu'il ne renie pas, considérant que chacun l'a aidé à devenir ce qu'il est. Interesting, isn't it ?

Comme ce roman n'en est pas vraiment un, on se dit que le petit Claude a encore feinté pour se dissimuler dans cette histoire narcissique.

 

 

Alexandre Anizy

 

La propriété de Carole Martinez

Publié le par Alexandre Anizy

 

Avec « du domaine des Murmures » (Gallimard, juin 2011, bouquinel), Carole Martinez nous gratifie d'une histoire merveilleuse, i.e. pleine de bizarreries des temps anciens. Elle a peaufiné son expression de sorte que le lecteur baigne dans les eaux troubles des croyances médiévales.

Sommes-nous pour autant ébahis par l'ouvrage ? Que nenni !

 

Carole Martinez est en train de s'enfermer dans une tour d'écriture, d'où elle n'émettra périodiquement qu'un produit réservé à un public de jouvencelles, attardées ou non. Dommage.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

La vie de Durruti recomposée par Hans Magnus Enzensberger

Publié le par Alexandre Anizy

 

En 1972, l'écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger publiait « le bref été de l'anarchie » (traduit en 1975 chez Gallimard, réédition décembre 2010, 420 pages, 11 €), dans lequel il retraçait le parcours terrestre de Buenaventura Durruti, un leader charismatique des anarchistes espagnols de 1936.

 

Ceux qui méconnaissent cette période historique seront captivés par ce récit, à la fois personnel et collectif. Grâce à la méthode employée par l'auteur, ils seront abreuvés de faits précis, qui plus est relatés sous divers angles, grâce à des témoignages variés. "Examen critique" deviendra une expression familière pour certains d'entre eux.

 

Sur le plan politique, nous ne doutons pas que beaucoup tomberont des nues en découvrant le rôle et le poids du mouvement anarchiste dans la Guerre civile espagnole, en apprenant les turpitudes des communistes inféodés à Moscou et les contradictions du mouvement républicain.

 

Du point de vue littéraire, ce livre en étonnera plus d'un, parce que c'est un assemblage de documents¹ que Hans Magnus Enzensberger qualifie de roman, rappelant ainsi au lecteur l'importance de sa subjectivité dans l'élaboration de l’œuvre : la vie de Durruti recomposée en 1972 à partir de papiers divers, d'entretiens avec les acteurs rescapés de l'enfer, etc. Dans le choix des pièces repose le travail du romancier.

 

Nous vous invitons à sauter dans le torrent de vie de Buenaventura Durruti.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

¹: pour d'autres raisons, nous avons partiellement adopté cette manière dans notre récit « instruction ordinaire » (éditions Noirval, juin 2011, 19 € ou bouquinel à 9,49 €)

 

 

 

Pour Steve Jobs : la vie de l'homme de Giuseppe Giachino Belli

Publié le par Alexandre Anizy

 

En lisant les éloges sur Steve Jobs, son discours à l'université de Stanford le 12 juin 2005, nous nous sommes rappelés d'une description de la vie ordinaire, de notre lot commun.

 

Le romain Giuseppe Gioachino Belli (1791 – 1863) était bilingue : une partie publiée en italien, une autre en dialecte, clandestine. Un poète irrévérencieux, populaire, qui vira avec l'âge en zélé réactionnaire bigot.

Ni voyant, ni exilé, simplement humain le Belli.

 

 

La vie de l'homme

 

Neuf mois empuanti. Puis dans les langes,

Croûtes de lait, bisous et grosses larmes.

Puis panier roulant, brassière et lisières,

Bourrelet au chef et couches aux fesses.

 

Puis le tourment de l'école commence,

L'abécédé, le fouet, les engelures,

Le caca sur la chaise, et la rougeole,

La scarlatine, un peu la variolette.

 

Viennent après, métier, jeûne et labeur,

Loyer, prison, dettes, gouvernement,

Et l'hôpital, et le con de m'amie.

 

L'été le soleil, en hiver la neige...

En tout dernier lieu, que Dieu nous bénisse,

Arrive la mort, et l'enfer au bout.

 

Giuseppe Gioachino Belli

(Rome, 18 janvier 1833)

 

Pas folichonne, la vie selon Belli !

 

 

 

Impasse Michéa

Publié le par Alexandre Anizy

 

Dès que Jean-Claude Michéa publie un livre comme c'est le cas le 5 octobre avec « le complexe d'Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès » (éditions Climats), les magazines établis comme le nouvel observateur ou marianne s'empressent de le commenter ou de le recevoir. On peut se demander pourquoi, tant le propos est ténu et répétitif.

Il nous semble que l’œuvre de Michéa se construit autour d'une intuition fondatrice : la doctrine de la gauche comme de la droite (PSUMP ou UMPPS) repose sur « le vieux dogme progressiste selon lequel il existe un mystérieux sens de l'histoire, porté par le développement inexorable des nouvelles technologies, et qui dirigerait mécaniquement l'humanité vers un monde toujours plus parfait – que celui-ci ait le visage de "l'avenir radieux"ou celui de "la mondialisation heureuse". » (Nouvel Observateur du 22 septembre 2011, p.108)

 

Dans « Impasse Adam Smith. Brèves remarques sur l'impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche » (Champs Flammarion, février 2006, 192 pages,) Jean-Claude Michéa dit rapidement qu'il n' y a qu' « une seule possibilité de développer de façon intégralement cohérente l'axiomatique ambiguë des Lumières : c'est l'individualisme libéral. » (p.16) Force est de constater aujourd'hui que les pseudo élites qui gouvernent ont intériorisé la théologie libérale comme une contrainte économique incontournable. Si pour Newton l'attraction terrestre soudait les mouvements désordonnés, pour la mécanique sociale les philosophes des Lumières ont opté pour l'intérêt, i.e. l'utilitarisme, alors qu'à la base de la vie humaine, on relève le cycle du don (donner, recevoir et rendre).

« (…) le prétendu réalisme de la science économique repose avant tout sur une représentation purement métaphysique de l'homme (...) » (p.41)

La figure qui incarne le plus cette fin commençante de l'Histoire est le « nomade Bouygues », cet ersatz pathétique de l'humain¹.

« Toute la question, cependant, est de savoir jusqu'à quel point notre corps, et notre psychisme, peuvent, sans défaillir, soutenir cette contrainte capitaliste d'une jeunesse éternelle, c'est à dire d'une existence à jamais atomisée et perpétuellement mobile. » (p.46)

Mais Michéa ajoute que l'utopie libérale a déjà le remède : refabriquer l'homme grâce à la biotechnologie, pour ce que Fukuyamanomme "post-humanité".

Quand au début des années 80 la Gauche établie renonce à la critique radicale du capitalisme, elle se libère en même temps du compromis historique (socialisme ouvrier avec camp républicain contre 1 ennemi, les tenants de l'ordre Ancien) qui la fondait, elle n'est plus alors que "Progrès"et "Modernisation" (éléments de langage de gens aussi sinistres que Hollande, Aubry, etc., sans parler de l'infâme Strauss-Kahn), i.e. toutes les fuites en avant de la civilisation libérale (ce que le médiocre Bertrand Delanoë avoua un jour maladroitement en se disant libéral).

« (…) cette Gauche moderne, ou libérale-libertaire, qui contrôle désormais à elle seule l'industrie de la bonne conscience » est en effet le véhicule adapté pour forger l'infrastructure psychologique et imaginaire d'un monde libre et moderne, i.e. composé d'atomes toujours mobiles qui « vivent sans temps morts et jouissent sans entraves ».

 

 

Après « l'impasse Adam Smith », qui était le versant "sciences économiques"de son analyse, Michéa a creusé le sillon pour en proposer ce mois-ci le versant "sciences politiques". C'est du moins ce qui ressort des articles cités ci-dessus. En somme, rien de neuf.

Mais pour ceux qui voudraient plonger, nous signalons que la lecture de Michéa s'apparente au butinage sur la Toile, puisque l'auteur renvoie en permanence les anagnostes modernes dans les notes de bas de page ou les scolies : de cette partie de flipper faiblement philosophique, ils en sortent forcément secoués, à défaut d'être impressionnés.

 

 

Alexandre Anizy

 

(¹) : Michéa n'a vraiment pas tort lorsqu'il écrit : « Les moines-soldats du libéralisme moderne – les Minc, les Attali, et autres Sorman – n'ont jamais ajouté aucune idée véritablement nouvelle à ce vieil évangile. En tout cas, rien qui soit philosophiquement postérieur à ce que l'on trouve déjà au XIXe siècle, dans les œuvres très médiocres d'un J.B. Say ou d'un F. Bastiat. » (p.37)

 

 

Le somnifère paradisiaque d' Ana Maria Matute

Publié le par Alexandre Anizy

 

En janvier 2011, les éditions Phébus sortaient le roman « Paradis inhabité » (288 pages, 21 €) de l'écrivain espagnol Ana Maria Matute.

Pour le lecteur, ce fut presque l'enfer …

 

Alexandre Anizy