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notes culturelles

"Tombeau pour Boris Davidovitch" de Danilo Kiš

Publié le par Alexandre Anizy

« Un tombeau pour Boris Davidovitch » (Gallimard NRF, novembre 2009, 158 pages) de Danilo Kišest un roman sur la foi, puisqu'il raconte en sept chapitres (d'une même histoire, précise l'auteur dans le sous-titre de l'ouvrage) les vies exaltantes de croyants, au sens large du terme.

 

Celui consacré à Boris Davidovitch vous captivera puisqu'il évoque la confrontation et la connivence muette de l'inquisiteur et de la victime dans le cadre de la répression stalinienne : la quête d'une pureté révolutionnaire n'a d'égale que l'acceptation du dévoiement. A méditer.

 

Nous y reviendrons bientôt, quand nous parlerons de Victor Serge.

 

 

Le style de Danilo Kiš jette un voile d'objectivité sur ces gestes religieuses. Cependant, sa nature ironique perce sous le trait sérieux à chaque page.

 

« Après un vide évident dans les sources dont nous nous servons (et que nous épargnerons au lecteurs, pour lui laisser le plaisir trompeur de penser qu'il s'agit d'une histoire que l'on identifie d'habitude, pour le plus grand bonheur de l'écrivain, au pouvoir de son imagination), nous le trouvons à l'asile psychiatrique de Malinovski, au milieu des fous dangereux, et d'où, déguisé en lycéen, il s'enfuit à bicyclette pour Batoum. » (p.98)

 

Si vous ouvrez ce tombeau, vous n'en sortirez pas, avant le point final.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Les pépins d'Hagena (Katharina)

Publié le par Alexandre Anizy

Katharina Hagena est une Allemande née à Karlsruhe en 1967 qui, après de longues études universitaires, est devenue une spécialiste universitaire de James Joyce grâce à sa thèse, dont elle publia une version "grand public averti".

Puis elle a pris le temps de mûrir …

 

et en 1998, elle sort en Allemagne son premier roman, qui connaît un succès retentissant (250.000 exemplaires vendus). En janvier 2010, les éditions Anne Carrière le présentent en France sous le titre « le goût des pépins de pommes » (268 pages, 19,50 € ; traduction de Bernard Kreiss).

 

 

Si ce livre ne sonne pas la révolution dans l'art romanesque, il constitue par contre un exemple d'un travail d'excellente facture. Pour le lecteur, la construction minutieuse du récit est estompée par la mélodie ciselée de l'écriture. L'artisan a réussi à masquer la technique.

Le miracle de ce livre, c'est la délicatesse retenue par Katharina Hagena pour aborder des choses graves, auxquelles nous sommes tous confrontés un jour.

 

Lire ce livre ne sera pas un pépin !

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Un roman sylvestre de Jérôme Lafargue

Publié le par Alexandre Anizy

Né en 1968, Jérôme Lafargue publie apparemment son premier livre en 2007, sans revendiquer un quelconque droit à la paresse, et en 2009 pour « dans les ombres sylvestres » (éditeur Quidam, septembre 2009, 183 pages, 16 €). Espérons que le prurit de la renommée ne le titille pas au point de gâcher son talent.

 

Car il est là, le talent, dans cette capacité à ciseler des phrases dont la mélodie ne peut échapper qu'aux sourds et aux lecteurs gothiques :

« Je me rendis à l'hospice dans l'antique 2cv familiale. Je n'avais pas encore mon permis à l'époque (…). La petite route cabossée filait droit sur des kilomètres, enserrée de part et d'autre par la forêt indolente. Je me sentais chez moi, et il m'arrivait de garer la guimbarde sur le bas-côté parce que j'avais vu traverser une laie et ses marcassins. » (p.61) (un Ardennais ne pouvait pas rater ça … )

Des mots, un rythme, un angle de vue : l'amorce d'un style.

 

Reste à s'investir dans l'histoire, car le collage d'un élan sylvestre mâtiné de sorcellerie, d'une ode au surf, d'une exploration tropicale, d'un bout d'essai dans la carrière universitaire, de l'évocation d'une thèse sur les grands révoltés, en terminant par un phénomène climatique, ne constitue pas une vision du monde mais un patchwork. A moins d'adorer le gavage de la science-fiction.

Pour le coup, nous nous souvenons d'un bouquin de Jacques Sternberg (« mai 86 » : à vrai dire, une étrange association, mais nous ne sommes pas friands de S-F).

 

Nous encourageons Jérôme Lafargue à prendre le temps de construire.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

La déferlante Claudie Gallay en poche

Publié le par Alexandre Anizy

Tout a été dit sur ce livre exceptionnel de Claudie Gallay, « les déferlantes » (poche j'ai lu, 539 pages, 8 €). Les louanges sont méritées, puisque la maîtrise est totale, aussi bien la construction que le style.

 

A raison, on a comparé le succès de Claudie Gallay à celui de Muriel Barbery. Nous songeons aussi à Mary Ann Shaffer et Annie Barrows (« le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates »).

 

Ne vous refusez pas ces quelques heures de lecture qui vous transporteront sur cette terre ingrate, au coeur d'une enquête pleine de rebondissements.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Entendre Michèle Lesbre

Publié le par Alexandre Anizy

Pour raconter l'histoire d'une jeune fille qui aimait le cinéma, l'été à la campagne entre deux garçons qui n'étaient pas Jules et Jim, Michèle Lesbre déploie son art de la suggestion et de l'ellipse. Un style indéniable nous emporte au son d'une musique lancinante.

 

« C'était aussi le temps des confitures et des petits matins humides, assises au bord de l'étang, nos lignes posées sur des branches taillées et fichées en terre sur lesquelles les libellules atterrissaient pour souffler un peu. » (p.31)

 

Mais cet été-là finit bêtement mal.

« Boléro » (Sabine Wespieser éditeur, janvier 2003, 119 pages, 14 €) nous fait entendre Michèle Lesbre. Un talent à découvrir.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

 

 

Le ciel de Catherine Mavrikakis

Publié le par Alexandre Anizy

En août 2009 sortait en France « le ciel de Bay city » de Catherine Mavrikakis (Sabine Wespieser éditeur, 294 pages, 21 €), professeur d'université de profession.

 

Nous avons emprunté ce livre à la bibliothèque municipale, parce que ces premières phrases sonnaient bien :

« De Bay city, je me rappelle la couleur mauve saumâtre. La couleur des soleils tristes qui se couchent sur les toits des maisons préfabriquées, des maisons de tôle clonées les unes sur les autres et décorées de petits arbres riquiqui, plantés la veille. »

La lecture de la 4ème de couverture nous avait incités à renoncer à ce projet, tant les généralités sur l'holocauste, la mémoire du peuple juif, etc., rabâchées par déjà tant d'écrivains (les génies comme les écrivassiers), auguraient plus d'une nouvelle déconvenue que d'un enrichissement.

Mais l'envie d'avoir une autre vision de l'Amérique des années 50 et 60 fut la plus forte.

 

Disons que les 100 premières pages ont satisfait le lecteur.

Après, le pire envisagé se réalise : la découverte du secret familial, les fantômes qu'on emmène en balade dans la décapotable sur la highway, le bouddhisme sur le Gange, le cancer du voisin, l'altermondialisme de la fille prénommée Heaven, etc.

Bref, l'auteur savant nous a gavé d'un fatras tissé de liens hétéroclites, dont on finit par se ficher.

 

On préfère que le ciel de Catherine Mavrikakis soit tombé des mains plutôt que sur la tête.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Le théorème d'Antoni Casas Ros

Publié le par Alexandre Anizy

« J'imagine le cosmos entier composé de suspensions hétéroclites. »

 

L'incipit du premier roman d'Antoni Casas Ros, « le théorème d'Almodovar » (Gallimard, février 2008, 146 pages, 12,50 €), place la barre au niveau des meilleurs … et l'auteur ne parvient pas à tenir la distance.

Mais il y a l'amorce d'un style, que les fous de littérature et de vie pressentiront.

 

Car le reste, à savoir le sauvetage d'une "gueule cassée", isolée du monde, par une transsexuelle qui tapine pour payer les hormones et assurer ses vieux jours dans un pays pauvre, avec Almodovar en "guest star", paraît presque superfétatoire.

Âmes sensibles et conventionnelles, s'abstenir.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

"Dublinesca" d'Enrique Vila-Matas

Publié le par Alexandre Anizy

« Dublinesca » d'Enrique Vila-Matas (Christian Bourgois éditeur, mars 2010, 341 pages, 22 € ; traducteur André Gabastou) est un roman subtil qui enchantera les lecteurs amateurs de flânerie littéraire : un vieil éditeur à la retraite se morfond ; pour s'activer, il choisit d'organiser un enterrement à Dublin, sur les traces de James Joyce.

 

Le passage sur le lecteur actif a retenu notre attention :

« Il rêve d'un jour où les éditeurs de littérature, ceux qui se saignent aux quatre veines pour un lecteur actif, pour un lecteur suffisamment ouvert pour acheter un livre et laisser se dessiner dans son esprit une conscience radicalement différente de la sienne, pourront de nouveau respirer. Il pense que, si l'on exige d'un éditeur de littérature ou d'un écrivain qu'ils aient du talent, on doit aussi en exiger du lecteur. Parce qu'il ne faut pas se leurrer : ce voyage qu'est la lecture passe très souvent par des terrains difficiles qui exigent une aptitude à s'émouvoir intelligemment, le désir de comprendre autrui et d'approcher un langage différent de celui de nos tyrannies quotidiennes. » (p.75)

 

La charge d'un personnage contre ce que nous appellerons l'empreinte française est savoureuse :

« (…) mais il n'y a rien de plus français qu'une théorie générale du roman. » (p.77)

        Plus loin, il dit :

« Tu devrais arrêter d'être un penseur de café. Je veux dire de café français. » (p.77)

 

A propos des écrivains ?

« Ses amis se comportent parfois non pas en amis mais comme des écrivains ou d'anciens auteurs, et sont alors identiques aux autres : de vrais porcs. » (p.220)

 

 

Bref, 341 pages de cogitations, de rêveries, de références intellectuelles.

Un livre parfait pour Philippe Sollers.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

L'institut du Turc Ahmed Hamdi Tanpinar

Publié le par Alexandre Anizy

Sur le conseil avisé d'une amie, nous avons réservé un peu de notre temps pour « l'institut de remise à l'heure des montres et des pendules » (Actes Sud, novembre 2007, 453 pages, 25 €) de l'écrivain turc Ahmet Hamdi Tanpinar (1901 – 1962).

 

Ce roman est une charge ironique contre la modernité et la bureaucratie, servie par un style élégant.

 

« Le banjo qu'Halit le Régulateur m'avait fait porter par un majordome, le soir du jour où ma tante était venue à l'institut dans une telle colère, est là, accroché au mur de mon bureau. Je le regarde de temps à autre et songe avec amertume comme j'ai autrefois pu être naïf dans mon apprentissage de la vie. Devais-je décevoir à ce point mon regretté bienfaiteur ? » (p.351)

 

Aux gens pressés, branchés, nous disons "passez votre chemin", car cette pierre n'est pas pour vous.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Demain l'envol de Jakuta Alikavazovic ?

Publié le par Alexandre Anizy

Voilà un jeune écrivain (Jakuta Alikavazovic est née en 1979) bourré de talent, dont il va falloir suivre les prochaines productions après « corps volatils » (en poche), son texte couronné par le Goncourt du premier roman en 2008.

 

Cette femme a réussi un tour de force : bien que son histoire nous semblât éthérée et ses personnages sans épaisseur, elle parvint à nous amener cahin-caha au point final …

C'est donc une bonne faiseuse. Il lui reste à trouver son style.

(En lire la définition de Philippe Djian dans nos notes consacrées à ce romancier chevronné)

 

Un autre avis personnel pour Jakuta Alikavazovic :

sa vašim prezimom, uspeh biće težak u Francuski !

 

 

Alexandre Anizy