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notes politiques

Face à Alain Juppé, la démesure du général Vincent Desportes

Publié le par Alexandre Anizy

Si le général Vincent Desportes a quelques bonnes idées, son emportement et le cas qu'il défend aujourd'hui dans le journal Le Monde en atténuent la portée.

Indigné par les propos badins du candidat Alain Juppé à l'encontre des militaires ( « Un militaire, c'est comme un ministre : ça ferme sa gueule ou ça s'en va. » ; « Certes, tous les militaires ont le droit de penser, mais il y a quand même des limites à ne pas dépasser. »), l'ex-général Vincent Desportes s'est emporté dans une tribune que le journal Le Monde lui a octroyée, enfourchant ses dadas

http://www.alexandreanizy.com/2015/11/la-juste-bataille-du-general-vincent-desportes.html

et dérapant dans la démesure. Certes, Alain Juppé n'a jamais brillé en politique ni par son originalité ni par sa fécondité, mais est-il bien raisonnable de l'élever au rang de Coluche ? Non, car on peut dauber un vieux politicien sans être désobligeant.

Sur le fond, Vincent Desportes assène une idée forte : « Les responsables militaires sont les mieux placés pour réfléchir aux conditions d'emploi des armées, pour apprécier les menaces, élaborer les solutions militaires propres à l'atteinte des buts politiques. Experts en leur domaine, les militaires ont, vis-à-vis de la nation, un devoir d'alerte. » Pour ce faire, il nous semble que les militaires ont leur Ecole, et surtout des revues plus ou moins spécialisées et accessibles aux citoyens où il leur est permis et même vivement recommandé de penser, parce que « Celui qui ne pense plus est condamné à la défaite. » : si "la grande muette" baigne dans le conformisme depuis 50 ans, il nous semble que les militaires, y compris le général Desportes, en sont aussi pour quelque chose, puisque « Inhibé par des années de stricte obéissance silencieuse, le militaire, facilement bon élève, s'est autocensuré. ».

Et maladroitement, Vincent Desportes diminue la portée de son propos lorsqu'il prend la défense du général Soubelet qui vient d'être sanctionné : la dernière action solitaire de ce gendarme paraît plus relever du ressentiment que "l'éthique de conviction".

Mais sur le fond, Vincent Desportes se trompe quand il écrit : « Son devoir [au militaire] est de penser la défense pour l'immédiat et pour le temps long, au-delà des horizons politiciens. » En effet, la patrie ne demande pas au militaire de penser la défense en-dehors de tous les futurs envisageables et autrement qu'en expert technique, car comme disait Georges Clemenceau : « La guerre ! C'est une chose trop grave pour la confier à des militaires. »

Et Desportes ne dérape-t-il pas quand il dit que l'honneur du militaire tient « dans la loyauté sans le renoncement, la loyauté sans le reniement, la fidélité à la nation », parce que cela sonne comme "la politique d'abandon" des putschistes d'Alger ?

Sur le fond toujours, si on ne peut que valider cette proposition : « Selon la formule américaine, il faut penser "out of the box", libérer la pensée critique, en admettre la nécessité et les débordements éventuels (...) », force est de constater que si le jeune lieutenant Desportes en 1976 ne supportait pas l'expression d'une pensée critique au sein de son peloton à Tübingen, le professeur Desportes réclame aujourd'hui ce droit d'expression... qu'il semble réserver aux officiers. Ne désespérons pas : compte tenu du rythme de son évolution, dans 40 ans nous pourrons débattre démocratiquement de la chose militaire avec Vincent Desportes.

Dans la tribune interpellant Alain Juppé, Vincent Desportes adosse quelques idées intéressantes à un cas affligeant d'irresponsabilité. Son emportement nuit à sa cause.

Alexandre Anizy

Bel-Ami Macron en marche dans la cour des miracles

Publié le par Alexandre Anizy

Comme un politicien ringard, le banquier ministre Macron vient de lancer son mouvement dans la cour des miracles : ni à droite ni à gauche, sa maison est en fait une annexe privée du MEDEF.

Emmanuel Macron est un type étrange, d'une part parce qu'à 38 ans il a encore besoin d'une maman à la maison, et d'autre part parce qu'il passe souvent pour ce qu'il n'est pas. Ainsi, alors qu'il venait d'entrer au gouvernement, on pouvait lire sous la plume de Nicolas Truong dans le quotidien vespéral imMonde (1) du 31 août 2014 que Macron était « normalien » et un ancien « assistant » du philosophe Paul Ricoeur. Or, Bel-Ami n'est pas normalien (il a raté à 2 reprises à l'écrit le concours de l'ENS) et n'a pas été l'assistant (au sens anglo-saxon du terme) de Ricoeur. (2)

La méthode Macron consiste à jouer sur tous les tableaux.

Ainsi en 2010, lors de la vente du journal, lorsqu'il vient bénévolement conseiller la Société des Rédacteurs du Monde (ah ! les jobards de l' imMonde), il ne manquera pas de rendre visite à leur "ennemi"... Le journaliste Adrien de Tricornot raconte : « Au départ, il s'est présenté d'une manière très sympathique. Nous étions très contents de voir ce jeune homme brillant nous dire qu'il partageait nos valeurs. Et son expérience nous crédibilisait vis-à-vis des autres actionnaires. Mais, en réalité, il jouait un double jeu. Il s'est servi de nous plus qu'il nous a servis. »

Ainsi, pire que ça : il a réussi à travailler chez Rothschild tout en restant haut fonctionnaire, ce qui est bien entendu interdit.

http://www.alexandreanizy.com/article-le-resquilleur-carrez-cache-le-scandaleux-macron-124877500.html

Pour la politique, la méthode n'a pas changé bien entendu.

Rongé par l'ambition, Bel-Ami Macron veut dès maintenant capitaliser les items médiatiques (this is the battle for your mind) pour imposer son produit dans le champ politique. Mais comme il n'a jamais rien construit par lui-même, il travaille en amateur : c'est ainsi qu'il a révélé sa dépendance à l'égard du MEDEF (le syndicat patronal) en affichant sur son site internet le lieu de son hébergement ! (3)

In fine, comme l'a dit Pierre Gattaz, le patron du MEDEF, l'opération de cette semaine est "rafraîchissante". En effet, elle ravale la "boîte à boniments" de la bourgeoisie d'affaires qui tient la France : Bel-Ami Macron n'est qu'un coup de Ripoulin.

Alexandre Anizy

(1) L'organe de référence de la propagande néoconservatrice, propriété du trio d'affaires Niel - Bergé - Pigasse.

(2) Marianne du 10 octobre 2014 (un excellent portrait de l'impétrant d'Amiens).

(3) On doit ce scoop à Médiapart (Laurent Mauduit)

13 novembre 2015 : Alain Badiou en dileur d'opium

Publié le par Alexandre Anizy

Dans un essai concentré, Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre (Fayard, janvier 2016, 63 pages, 5 €), Alain Badiou tente « une élucidation intégrale de ce qui est arrivé », « de ce qui est une atroce tragédie » : un « meurtre de masse aveugle », parce que le philosophe refuse l'emploi du mot « attentat » car cela reviendrait à le mettre sur le même plan que les actions des Résistants contre l'occupant nazi et les collabos pétainistes, par exemple.

Nous passons vite sur la vulgate marxiste : durant les 30 dernières années, nous avons assisté à la mondialisation du capital, avec la concentration qui l'accompagne, à l'affaiblissement des Etats. Et Alain Badiou souligne par un concept la nouvelle pratique impériale : le zonage . « (...) à l'impérialisme qui fabriquait de pseudo-pays découpés n'importe comment, mais qui avaient le statut de pays sous la tutelle de la métropole, on pouvait substituer, en Afrique, au Moyen-Orient ou dans certaines régions d'Asie, des zones infra-étatiques, qui sont en réalité des zones de pillage non étatisées. » Il semble même à Alain Badiou que « la destruction complète de la Yougoslavie (…) donnait le signal des pratiques de zonage. » Ce que nous écrivions dès le 3 décembre 2007 (" l'atomisation de l'Europe a commencé en Yougoslavie ") :

http://www.alexandreanizy.com/article-14316222.html

Avec la mondialisation, partout « le libéralisme est libéré » : c'est une victoire objective. Mais aussi une victoire subjective, parce que le lancinant "il n'y a pas d'alternative" (TINA, There Is No Alternative en version Margaret Thatcher) a éliminé toute tentative de penser une autre politique. Il n'y a plus qu'une idée, « Et cette unicité est le point-clef du triomphe subjectif du capitalisme. ».

Du deuxième chapitre, nous reprenons ici les chiffres qu'il faut toujours avoir en tête lorsqu'on essaie de comprendre le(s) mouvement(s) du monde :

  • 1 % de la population mondiale possède 46 % des ressources disponibles ;
  • 10 % de la population mondiale possède 86 % des ressources disponibles ;
  • 50 % de la population mondiale ne possède rien ;
  • et 40 % de la population mondiale, i.e. la classe moyenne que l'on trouve principalement dans les pays dits avancés, possède 14 % des ressources disponibles.

« (...) nous avons une oligarchie planétaire qui représente à peu près 10 % de la population. Cette oligarchie détient, je le répète, 86 % des ressources planétaires. 10 % de la population, ça corresponde à peu près à ce qu'était la noblesse dans l'Ancien Régime. » Et cette oligarchie a réussi en 40 ans de politique libérale à revenir à la situation fiscale de 1913 selon l'expert Thomas Piketty.

Attardons-nous sur le troisième chapitre qui est plus original : les subjectivités réactives. «Par subjectivité typique, j'entends des formes psychiques, des formes de conviction et d'affect qui sont des productions du monde dont je parle. » : la subjectivité occidentale, la subjectivité du désir d'Occident, la subjectivité nihiliste.

La subjectivité occidentale est celle de la classe moyenne, celle des 40 % de la population mondiale qui se partage 14 % des ressources disponibles octroyées généreusement par l'oligarchie. Cette subjectivité-là est en proie à une contradiction : le contentement de soi et la peur du déclassement. C'est le phénomène de paupérisation, que la classe moyenne mesure bien à travers les données statistiques officielles et ses observations personnelles, qui alimente cette peur. « Peut-être en effet que, dans les tensions du capitalisme contemporain, on ne pourra plus entretenir comme avant la classe moyenne. » : le gâteau de 14 % des ressources disponibles est en effet en train de se réduire à 12 voire 10 % (on ne connaît pas la limite). Badiou ajoute que "l'art des gouvernements démocratiques" consiste à orienter cette peur vers un bouc émissaire : tels ou tels éléments de la classe démunie (les 50 % qui ne possède rien).

La subjectivité du désir d'Occident est celle de la classe démunie. Ceux qui n'ont rien, où qu'ils soient dans le monde, regardent le spectacle de la société de consommation, l'aisance et l'arrogance des autres, sans espoir de changement puisque l'idée d'une autre politique est absente : cela ne peut engendrer qu'une « frustration amère, un mélange classique d'envie et de révolte ». Le "désir d'Occident" résulte de cette envie : cela donne soit la copie locale du comportement et de la consommation de classe moyenne sans les moyens, soit la migration vers les pays riches.

La subjectivité nihiliste est un désir de revanche et de destruction par ceux qui sont comptés pour rien. « Ce nihilisme se constitue en apparence contre le "désir d'Occident", mais c'est parce que le désir d'Occident est son fantôme caché. Si le nihiliste n'activait pas sa pulsion de mort, s'il ne donnait pas libre cours à son agressivité, éventuellement meurtrière, il sait très bien qu'en réalité lui aussi succomberait au désir d'Occident, déjà présent en lui. »

Dans le quatrième chapitre, Badiou pense que « de manière générale, (...) on peut appeler "fascisme" la subjectivité populaire qui est générée et suscitée par le capitalisme », et il ajoute :

« Le fascisme est une subjectivité réactive. Elle est intra-capitaliste, puisqu'elle ne propose aucune autre structure du monde. (...) En se fascisant, le déçu du désir d'Occident devient l'ennemi de l'Occident, parce qu'en réalité son désir d'occident n'est pas satisfait. (...) Il est largement un désir d'Occident refoulé, à la place de quoi vient se situer une réaction nihiliste et mortifère dont la cible est précisément ce qui était l'objet du désir. On est dans un schéma psychanalytique classique. »

En pratique, ces fascismes visent la domination sur un territoire « où on a le monopole des affaires, comme l'a le dileur dans son coin de cité ». Concrètement, la fascisation ( appelée vulgairement et faussement radicalisation ) vend aux jeunes (ceux qui sont sans place ou sans place conforme à leur désir) « un mélange d'héroïsme sacrificiel et criminel, et de satisfaction occidentale ».

Dans le dernier chapitre (le 7), l'internationaliste Badiou s'interroge sur les conditions d'un retour d'une politique d'émancipation. D'abord il faut penser dans un cadre international pour être à la hauteur de la mondialisation capitaliste. Comme les capitalistes, il faut se désintéresser de l'Etat tel qu'il est maintenant. « Ne votons plus ! (...) Retirons-nous ailleurs, dans les lieux où séjourne, indistincte souvent, mais réelle toujours, la volonté populaire ». Il ne faut devenir les agents ni du nihilisme du fascisme évidemment, ni du déploiement impérial destructeur du capitalisme mondialisé, car « ce dont nous souffrons, c'est de l'absence à l'échelle mondiale d'une politique qui serait disjointe de toute intériorité au capitalisme. (...) Notre mal vient de l'échec historique du communisme. ». Un échec définitif que Badiou fixe vers 1975.

S'il n'y a pas une autre idée de politique, les forces disponibles pour l'incarner existent : «Cet énorme prolétariat nomade [les travailleurs immigrés, partout dans le monde] constitue une avant-garde virtuelle de la masse gigantesque des gens dont l'existence, dans le monde tel qu'il est, n'est pas pris en compte. » Il faut que des gens de la classe moyenne, des intellectuels, des jeunes se rapprochent du prolétariat nomade : c'est cette alliance qui vaincra le fascisme contemporain.

Dans cet essai, l'auteur dresse un schéma de la situation du capitalisme mondialisé que même des non-marxistes peuvent accepter. Cependant l'analyse présente des faiblesses, à commencer par un langage abusif. Ainsi l'usage du mot Occident qui caractériserait la mondialisation capitaliste est un choix qui ne rend pas compte de la complexité de l'ensemble : quid du monde asiatique ( Corée, Japon, et surtout de la Chine) durant les 30 dernières années ? Ainsi la définition générale du mot fascisme ("subjectivité populaire qui est générée et suscitée par le capitalisme" ; elle est "réactive"), que d'aucuns pourraient retourner au philosophe internationaliste en qualifiant de fascistes les révolutions prolétariennes passées et futures, s'il ne prenait la précaution de préciser que le fascisme est « intra-capitaliste, puisqu'elle ne propose aucune autre structure du monde », ce qui lui permet notamment d'écarter l'hypothèse communiste dans sa modalité marxiste (i.e. le bloc socialiste), si on veut bien considérer que le capitalisme d'Etat n'est pas un capitalisme, ce que la Chine dément chaque jour.

Si on pense comme nous que le communisme est « un messianisme de substitution qui demandait à un accomplissement politique de pallier mort et finitude » (Régis Debray), alors il faut qualifier de fascisme toutes les oppositions prolétariennes. En effet, selon Badiou, la forme du fascisme c'est «(...) une pulsion de mort articulée dans un langage identitaire. La religion est un ingrédient tout à fait possible de cette articulation : le catholicisme l'a été pour le fascisme espagnol durant la guerre civile, l'islam l'est aujourd'hui au Moyen-Orient, particulièrement là où le zonage impérial a détruit les Etats. (...) La religion peut parfaitement être la sauce identitaire de tout ça, en tant que justement elle est un référent antioccidental présentable. » Et la croyance communiste n'est-elle pas un "référent antioccidental présentable" ? Parce qu'elle est trop sommaire, la définition du fascisme de Badiou mène à une impasse théorique. Mais elle peut être utile pour la propagande manichéenne de Badiou.

Enfin, il nous faut bien en venir au matérialisme historique sous-jacent : fécondée par une pensée neuve ( l'hypothèse communiste régénérée par Badiou... ), la masse gigantesque des gens de peu menée par « un énorme prolétariat nomade [qui] constitue une avant-garde virtuelle » essaiera de changer le cours de l'histoire de l'humanité. On a donc la sauce marxiste sans l'ingrédient léniniste : le révolutionnaire professionnel. C'est un demi-oubli, car le philosophe marque le début du malheur présent à partir des années 80, quand les effets délétères de l'échec du bloc socialiste (mi-70) ont commencé. Alors, si « Notre mal vient de l'échec historique du communisme. », pourquoi reconduire le schéma stratégique qui a produit les famines et les camps russes et chinois, le délire de Pol Pot et consorts ? Faire fi des funestes expériences communistes ne relève pas d'une démarche scientifique et constitue une faute politique.

Cet essai d'Alain Badiou n'est pas inutile. Il montre en particulier que le mal, pour un philosophe nanti qui s'est souvent proclamé engagé dans l'action militante, c'est lorsqu'il cultive hors sol son amour des ensembles et des concepts ad hoc. Une pensée neuve ne peut pas sortir d'un vieux sillon.

Alexandre Anizy

100 millions d'immigrés en UE d'ici 2050

Publié le par Alexandre Anizy

Les élections passent, la Commission de l'Union Allemande reste ce qu'elle est : le bras politique de l'élisphère (1) européiste qui fonce comme un cheval fou ("a galopar, a galopar, hasta ser en el mar"... de sangre ?). Le 9 décembre, elle programmait pour le 4 janvier 2016 le lancement d'une initiative citoyenne visant à réformer le droit d'asile européen : elle veut « faire en sorte que l'Europe reste une destination attrayante pour les migrants dans un contexte de déclin démographique ».

Rester attrayant, disent-ils, mais dans quelle mesure exactement ?

Un rapport signé par Felipe Gonzales, Mario Monti, Lech Walesa et Nicole Notat (1) en 2010 donnait l'ordre de grandeur : puisque d'ici 2050, l'UA va perdre 68 millions de travailleurs actifs, il faudrait « un gain net de 100 millions de personnes pour combler ce déficit ».

Il n'est pas inutile de rappeler que dans la dernière réunion de son parti, si Mutti Merkel a dit qu'il fallait "contrôler l'immigration", elle n'a par contre donné "aucune limite".

Alexandre Anizy

(1) Quand il s'agit de nuire à la fabrisphère (tous ceux qui créent et produisent dans un espace économique donné, en opposition à l'élisphère), Nicole Notat l'ex syndicaliste jaune n'est jamais la dernière.

La juste bataille du général Vincent Desportes

Publié le par Alexandre Anizy

Le général Vincent Desportes file un mauvais coton : voilà qu'il s'adresse maintenant aux Français pour dire la vérité sur l'état dégradée de notre armée, dans un livre titré La dernière bataille de France (1) (Gallimard, octobre 2015, 199 pages, 21 €). Le monde et les hommes changent, et Vincent Desportes n'y déroge pas, lui le jeune lieutenant arrogant de Tübingen n'ayant que les "valeurs occidentales" à la bouche semble avoir jeté par-dessus bord la prudence indispensable à toute carrière militaire. Il est vrai qu'il ne doit plus attendre grand-chose de ce côté-là, ayant été mis sur écoute par les "services de l'Etat" et viré de son poste de commandant du Collège Interarmées de Défense (appelé aujourd'hui l'Ecole de Guerre) : c'est donc un homme plus libre qu'autrefois qui parle en connaissance de cause.

Le premier chapitre est une illustration particulière du mensonge général de la classe politique française : ce qu'ils nomment Lois de programmation militaire consistent surtout à déprogrammer, i.e. ratiboiser les moyens budgétaires de ce ministère. Deux indicateurs suffisent pour comprendre l'élagage ininterrompu depuis 30 ans : « Le budget de la défense est égal aujourd'hui, en euros constants, à ce qu'il était en 1982, alors que la richesse nationale s'est accrue de 77 % entre 1982 et 2014. (...) Si l'on s'intéresse à ce que représente la défense par rapport au PIB, on constate (hors pensions de retraite) qu'elle représentait 3 % du PIB en 1982, pour 1,7 % en 2011 puis 1,44 % en 2015. » (p.23)

Nous nous attendons alors à un développement des arguments avancés par l'auteur lors de la publication du Livre blanc 2013 de la Défense, que nous avions aussi critiqué dans notre billet ci-dessous :

http://www.alexandreanizy.com/article-l-abandon-de-la-securite-nationale-118033737.html

Pendant que les "détrousseurs de Bercy" œuvrent à la paupérisation de l'armée, celle-ci doit financer sur son propre budget une partie des opérations que l'Etat n'a pas budgétée. Quelle conséquence ?

« (...) du fait de leur sous-calibrage initial, les forces ont le plus grand mal à remplir leurs missions et agissent en opposition flagrante avec un principe premier de la guerre, le principe de masse et de submersion. L'action, exécutée à moyens comptés, tarde à produire ses effets et coûte, au final, beaucoup plus cher. Ainsi, les forces sont conduites à mener des opérations séquentielles et non parallèles. C'est l'exemple de Sangaris : d'abord la Séléka, puis les anti-balaka, pas d'actions simultanées sur l'ensemble du territoire, ce qui favorise la constitution de zones rebelles et prolonge d'autant la résistance, rendant même certaines situations difficilement réversibles. La force française y perd son efficacité et son caractère d'impartialité. » (p.35)

Pour les moyens chiches ou non, sources de gabegie et de gâchis, donnons deux exemples :

« (...) les moteurs des hélicoptères Caracal des forces spéciales n'ont une durée de vie que de quelques dizaines d'heures dans le sable et la poussière du Sahara. Et chaque moteur coûte 700.000 euros ! » (p.100) ;

« Pourquoi, en une quinzaine d'années, changer 4 fois de missiles pour passer, entre 1997 et 2020, du M45 au M51.1, puis au M51.2, puis au M51.3 ? Etre capable de raser Pékin est-il d'un intérêt stratégique pour nous ? Le stock minimal de nos têtes ne serait-il pas encore "suffisant" s'il descendait au-dessous du niveau de 300 auquel nous le maintenons ... ? » (p.116) [ quand la Chine en possède seulement 240, le Royaume-Uni 220 avec un objectif de 180 en 2020 ]

Autrement dit, on utilise les armées comme des kits expéditionnaires capables de projection de puissance, qui ne transforment pas leurs victoires initiales en succès stratégiques et politiques du fait de leurs retraits prématurés ou partiels.

Avec toujours plus d'opérations et moins de moyens, où va-t-on ? « Le ministre de la Défense le révélait en juin 2014 : le niveau d'entraînement des forces françaises se situe au-dessous des normes internationalement admises (15 à 20 % au-dessous des normes de l'OTAN dont nous entendons pourtant être le bon élève !), alors même que la première protection des combattants est la qualité de leur préparation opérationnelle. » (p.31) Quant à la disponibilité technique des systèmes d'armes, il s'établit en moyenne à 50 %.

« Sous l'empire de la pensée dominante et de la disette budgétaire, nous avons structuré nos armées pour des guerres doctrinalement courtes ; or nous conduisons des guerres concrètement longues. » (p.30)

On a faux sur toute la ligne comme en 1940, avec Maginot contre les chars de Guderian...

Sur ce premier chapitre, deux critiques s'imposent. D'une part, force est de constater que Vincent Desportes est lui-même sous l'emprise de la pensée dominante quand il répète que le redéploiement de la dépense publique au détriment de l'effort de défense était un choix d'arbitrage compréhensible, puisqu'il évitait "la restructuration profonde des programmes d'aides sociales", mais que "ce choix, raisonnable hier, ne l'est plus aujourd'hui". Ah ! ces salauds de pauvres ! Dans la même veine néoconservatrice, il répète péremptoirement : « l'Etat providence a cannibalisé l'Etat régalien et l'a délégitimé. » (p.78) Pour comprendre ce propos sans un début de démonstration, le lecteur devra se reporter à la propagande hebdomadaire des chroniqueurs comme Nicolas Baverez, Jacques Attali, et même Christine Kerdellant...

D'autre part, l'auteur aurait pu nous épargner les welfare, warfare, soft power / hard power, "first in, first out", hit and run, etc., et même la pyramide de Maslow (2), mais surtout l'évocation racoleuse (suggérée par l'éditeur ?) des passagers du vol Germanwings 9525 Barcelone - Düsseldorf du 24 mars 2015, parce que la loi du genre littéraire n'excuse pas tout.

Venons-en au chapitre 3, qui traite de l'illusion américaine et du piège de l'OTAN. Ce que De Gaulle avait déjà compris dans les années 50 semble bigrement échapper aux esprits en charge de la sécurité de la France. Bien que nul n'ignore le basculement du centre de gravité du monde vers le Pacifique, l'Europe compte pour sa défense de plus en plus sur les Etats-Unis et leur réflexe héréditaire d'aide à la "terre des ancêtres" qui disparaîtra vers 2040, quand la population d'origine européenne de ce grand pays deviendra minoritaire. Si « la défense de l'Europe, c'est l'OTAN », ce qu'on entend quasiment partout, qu'adviendra-t-il quand les Etats-Unis qui financent cette organisation à hauteur de 75 % entameront leur vrai repli, qui pourrait être extrêmement rapide ? L'Europe n'aurait plus qu'une armée creuse.

Pire que ça :

« [ L'OTAN ] est devenue désormais plus dangereuse qu'utile (...) , elle promeut une guerre dite "transformée", idéalisée par les planificateurs de l'Allied Command Transformation de Norfolk. Or, on comprend aujourd'hui que cette "guerre transformée" n'est que l'une des faces possibles de la guerre, que cette vision aussi hautement technologique qu'outrancièrement onéreuse nous prive par effet d'éviction des moyens de gagner les guerres réelles, les guerres combattues tous les jours de la Mauritanie au nord de l'Irak. L'OTAN nous aide à gagner des batailles ; elle nous prive des moyens de gagner les guerres et constitue finalement le meilleur obstacle à l'édification d'une défense commune européenne indépendante ! » (p.59)

Malgré un réquisitoire argumenté, l'auteur ne se résout pas à prôner la sortie de l'OTAN. Il se place même au milieu du gué alors que le torrent de l'Histoire va déferler sur la France : « L'OTAN ? oui, mais profondément transformée, sans primus inter pares et dans laquelle les Européens seraient au minimum "l'actionnaire majoritaire". » (V. Desportes, dans les Echos du 27 octobre 2015) Sur le rivage de Seine, Desportes voudrait bousculer l'establishment pour mettre à l'ordre du jour de l'organisation américaine une réforme contraire aux intérêts des Etats-Unis, un peu comme ces économistes effarés qui demandent une réforme de l'euro contraire aux intérêts du maître et concepteur de cet outil monétaire, i.e. l'Allemagne. La realpolitik n'est décidément pas française.

Doit-on écarter la chimère d'une "défense européenne" à laquelle Vincent Desportes semble porter le coup de grâce, comme un rapport récent du Sénat (3) ? « (...) il n'existe pas de défense européenne, il n'existe pas d'armée européenne car il n'existe pas d'union politique, de communauté de vision, pas même cette communauté d'intérêts indispensable à la conception d'un outil de défense commun. » (p.61) Non, puisque Vincent Desportes réaffirme ailleurs : « Notre horizon doit être l'Europe de la défense. » (les Echos du 27 octobre 2015)

Dans ces conditions, le discours de Vincent Desportes est incohérent : alors que l'Europe de la défense est une impasse conceptuelle, que sans les Etats-Unis l'Europe aurait une armée creuse en l'état actuel des choses, il souhaite une réforme de l'OTAN qui est stratégiquement le meilleur obstacle à la construction des armées nationales indépendantes en Europe.

Seule la sortie de l'OTAN rendrait cohérente la perspective que Vincent Desportes semble esquisser. Comme il ne l'envisage pas, force est de constater son impasse. Pourtant en matière de stratégie, il s'est montré d'un meilleur niveau avec son livre La guerre probable :

http://www.alexandreanizy.com/article-la-guerre-probable-selon-vincent-desportes-116031869.html

Pour finir, en ce qui concerne la Russie, Vincent Desportes montre là aussi un suivisme préjudiciable à son analyse. En effet, on ne peut pas écrire :

« Ce grand pays - qui se voit refuser le droit à la sûreté stratégique - s'est senti à la fois humilié et menacé par les menées américaines : tentative d'encerclement par l'Asie centrale, élargissement de l'OTAN jusqu'à ses frontières, déploiement -forcément ressenti comme agressif - du bouclier antimissile. » (p.49) ;

et dire en même temps :

« Ce fut enfin notre participation, justifiée [c'est nous qui soulignons], au renforcement de la posture de l'OTAN face aux menées de la Russie dans l'Est européen. » (p.28) ;

à moins d'accepter les raisonnements illogiques.

Selon Vincent Desportes, « des voix citoyennes doivent s'élever » pour alerter les Français : la sécurité du pays est au bord de l'inexistence (forcément relative). Le général est entré en dissidence, feutrée car il n'oublie pas de flagorner les gens de son rang militaire, notamment 3 anciens chefs d'état-major, et une sénatrice, ainsi que le président culbuto molletiste. Nonobstant cette pusillanimité, sur ce terrain de manœuvre politique, mieux qu'autrefois sur ceux de Mailly-le-camp et de Valdahon, nous pouvons combattre ensemble pour que nos enfants ne périssent pas de l'impéritie de la classe dominante ... dont l'auteur reproduit par ailleurs le discours.

Alexandre Anizy

(1) Le titre est très mal choisi. Evoquant la bataille de France de 1940, quand l'incompétence crasse de l'état-major français (les Gamelin, Weygand, Billotte, etc.) mit la touche finale à ce que l'historien Marc Bloch a décrit dans L'étrange défaite (folio histoire, 326 pages),

« Une démocratie tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs, si ses hauts fonctionnaires, formés à la mépriser et, par nécessité de fortune, issus des classes mêmes dont elle a prétendu abolir l'empire, ne la servent qu'à contrecœur. » (Marc Bloch, L'étrange défaite, folio histoire, p.193)

[ Ainsi les agissements des banksters comme Macron et Villeroy de Galhau, des patrons d'entreprise comme Begoügne de Juniac et Kron, nous inclinent à penser que la France est à nouveau malade. ]

Vincent Desportes aurait dû éviter les louanges corporatistes, perçues comme pro domo :

« Un des avantages essentiels des armées françaises réside dans le haut niveau de compétence et de professionnalisme de leurs cadres : c'est un facteur majeur d'efficacité au cœur de la paupérisation, cette excellence ayant un effet démultiplicateur indéniable. » (p.33)

(2) Puisque pyramide de Maslow il y a, on peut s'interroger sur le besoin qui anime Vincent Desportes : une contestation un tantinet bravache pour reconquérir l'estime ?

(3) Dans ce rapport cité en référence (p.61), il est dit selon V. Desportes que l'Europe de la défense est une impasse conceptuelle.

Hubert Védrine, figure d'un nouvel esclavagisme

Publié le par Alexandre Anizy

Les médias faisant leurs choux gras de l'émotion naturelle suscitée par l'impuissance des hommes face à la force des éléments terrestres, ou bien par les violences de la guerre, ou bien par la mort d'un enfant noyé dont le corps s'est échoué sur une plage turque, il ne faut pas s'étonner quand la machine s'emballe, puisque cette frénésie est un gage de profit. C'est à ce moment crucial que les politiciens roublards entrent en scène pour instrumentaliser l'événement, comme Mutti Merkel l'a fait avec cynisme lorsqu'elle déclara l'Allemagne prête à accueillir sans restriction 800.000 migrants pour finalement, à peine 7 jours après, fermer unilatéralement ses frontières en menaçant d'achever le dit espace de Schengen si des mesures nouvelles et urgentes n'étaient prises.

C'est dans ce cadre-là que la parole est donnée à Hubert Védrine. (1)

« Le principe même de Schengen, qui remonte à 1985, mis en œuvre en 1997, est que la circulation interne est libre parce qu'il y a un contrôle externe. Il faut rétablir ce double aspect. », dit cet expert au-dessus de tout soupçon.

D'abord on se dit qu'il y a quelque chose qui cloche dans le propos : comment des hauts fonctionnaires et des hommes politiques avertis, qui ont pensé Schengen pendant 30 ans et l'ont mis en œuvre pendant 18 ans, ont-ils pu oublier l'instauration d'une véritable frontière Schengen ? (2) Il nous faut évidemment écarter l'hypothèse de l'imbécilité, parce les eurocrates étaient très diplômés et les politiciens expérimentés, comme Hubert de Védrine qui cumulent les 2 qualités. Par conséquent, cet oubli fâcheux fut un choix qu'il convient d'expliquer. Si Schengen avait été pensé et surtout mis en œuvre entièrement dès 1997, des signes incontestables de la perte de souveraineté des pays membres auraient été visibles, ce que les peuples (3) d'Europe n'étaient pas prêts à accepter. L'inachevé dans l'espace Schengen est un choix politique : ce qui intéressaient les européistes et les eurocrates, c'étaient la libre circulation des gens dans l'espace Schengen ... pour que le plombier polonais puisse casser les prix en France, pour que le boucher roumain puisse travailler à bas prix dans les abattoirs allemands. Comme le constate Hubert Védrine lui-même : « Le sans-frontiérisme a fait des ravages. »

On doit souligner ici l'erreur sémantique d'un grossier Védrine, lui d'ordinaire si précis voire pointilleux, quand il parle de "rétablir" le double aspect du principe de Schengen (circulation interne libre parce qu'il y a contrôle externe) : on ne peut "rétablir" une chose ou un principe que si cette chose ou ce principe a déjà existé. Or les points de contrôle sérieux dans Schengen n'ont jamais été installés, puisqu'on les réclame aujourd'hui. En toute connaissance de cause.

Face à l'immigration économique (4), que faut-il faire maintenant dans l'urgence ?

« La cogestion doit être mise en place entre pays de départ (Afrique de l'Ouest, Amérique du Sud, Asie), pays de transit (Maghreb, Balkans) et pays d'arrivée (Europe). Il n'y a pas de raison que seuls les pays d'arrivée aient à gérer cela, en bout de chaîne, dans les pires conditions. »

Le diplomate Védrine avec tout le talent et le tact qu'on lui reconnaît valide ainsi la fermeture des frontières allemandes en passant sous silence le cynisme de la compassion allemande et l'unilatéralisme sans scrupule de ce mini empire. Est-ce vraiment à la Hongrie et maintenant à la Croatie de gérer dans l'urgence, seules, administrativement et humainement le flot d'immigrés que l'Allemagne désire accueillir si généreusement ? Bien sûr que non.

Mais déjà le "sage" Védrine s'intéresse au moyen terme :

« Une conférence annuelle rassemblerait ces pays. Des quotas annuels seraient définis, par métiers, en fonction des demandes de départ des demandeurs, et des besoins de l'Europe ; les aides au retour seraient accrues. »

Autrefois, les négriers nantais (et d'ailleurs) piochaient violemment de la main d'œuvre dans le vivier africain pour l'exporter dans le Nouveau Monde, et revenir au port avec d'autres marchandises : c'était le commerce triangulaire. Aujourd'hui, de manière plus rationnelle, pour ne pas dire scientifique, on prépare l'instauration d'une nouvelle captation de ressources humaines des pays périphériques, dans le but de maintenir le statu quo des rapports internationaux de domination économique en pesant sur les revenus des gens de peu des pays du centre. Autrement dit, une nouvelle forme d'esclavagisme est en gestation pour une mondialisation toujours plus heureuse.

Ajoutons que Hubert Védrine est précautionneux et attentionné à l'égard de l'Allemagne. La question du retour sera intégrée au global deal (on parle globish dans ces instances-là), parce qu'il n'est pas utile d'intégrer cette population intérimaire. (5) De la sorte, l'Allemagne généreuse n'aura pas à retoucher son droit du sang. L'idée allemande ne sera pas altérée.

Hubert Védrine en figure d'un nouvel esclavagisme comprend ce genre de choses et ne sait rien refuser à l'Allemagne, hier comme aujourd'hui.

Alexandre Anizy

(1) dans le Figaro du samedi 19 septembre 2015

(2) à commencer par de vrais points de contrôle à la frontière, ce qui est aujourd'hui demandé dans l'urgence...

(3) Nous résumons la définition simple du peuple par Michel Onfray : le peuple, c'est l'ensemble des personnes qui subissent le Pouvoir.

(4) La question de la différenciation entre l'immigration politique et l'immigration économique n'est pas l'objet de ce billet.

(5) Il nous revient le refrain d'une chanson de François Béranger :

"Mamadou m'a dit, Mamadou m'a dit,

On a pressé le citron, on peut jeter la peau"

De la déconnexion de Jürgen Habermas

Publié le par Alexandre Anizy

L'allemand Jürgen Habermas, un philosophe de la construction européenne, se répand dans les médias européens pour fustiger le comportement « brusque et teutonique » de l'Allemagne à l'égard de la Grèce dans la nuit du 13 juillet. Nous lui faisons crédit pour cette apparente parole contraire dans un pays trop sûr du et de son droit. Pour le reste, pas du tout.

Le reste commence par une vision idyllique du passé :

« Après la réunification [1989], l'Allemagne s'est d'abord occupée de ses propres problèmes et puis, ayant pris conscience de sa normalité retrouvée d'Etat-nation, elle s'est en quelque sorte reposée sur la satisfaction d'elle-même.» (1)

Avant 1989, l'Allemagne aurait donc pensé d'abord l'Europe ? Si en économie, pour sa reconstruction elle pensait Europe, parce que le plan Marshall s'inscrivait de toute façon dans ce cadre-là, en géopolitique elle était (et reste) d'abord OTAN, tout en oeuvrant pour ses intérêts nationaux : difficile par exemple de ne pas qualifier d'anti-européens ses agissements souterrains en Yougoslavie avant 1989, bien avant son coup de théâtre diplomatique pour la Slovénie. (2)

Le reste se poursuit par une absolution anticipée de l'Allemagne pour les dégâts à venir, puisque « le gouvernement allemand est tombé dans un piège - le piège historique d'une position semi-hégémonique - dont l'Union européenne avait justement réussi à nous protéger jusqu'à maintenant », et puisque le gouvernement allemand joue « un rôle, qu'il a en apparence accepté à son corps défendant ». D'après l'analyse d'Habermas, la classe dirigeante allemande d'aujourd'hui ressemblera au peuple allemand des années 30 : elle ne savait pas...

Le reste, c'est penser que Wolfgang Schäuble « reste à mes yeux, aujourd'hui comme hier, un Européen convaincu », alors que ce politicien ne la conçoit qu'à la mode allemande, cette Europe.

Le reste consiste à approuver la fuite en avant institutionnelle telle qu'elle est déjà vendue par la clique eurocratique : « La communauté monétaire est trop hétérogène. Nous n'avons par conséquent pas d'autre choix que de faire marche arrière ou aller de l'avant. » Mais un peu à la manière de la pleurnicheuse du PS, le social-traître Jacques Delors fossoyeur de l'Europe : « Cela ne pourra fonctionner que si l'on réussit à instituer un système de partis s'étendant à l'Europe entière et à inclure les populations elles-mêmes dans un processus politique qui jusqu'à présent leur échappe. » Le problème, voyez-vous monsieur Habermas, c'est que justement les partis, du moins ceux qui se nomment eux-mêmes de gouvernement, en tant que représentants des intérêts de l'oligarchie ils n'envisagent pas du tout l'entrée des peuples souverains sur la scène européenne.

En résumé, le philosophe allemand Jürgen Habermas persiste à creuser le sillon de l'impasse européenne : il parle de politique hors situation comme on parle d'agriculture hors sol.

Alexandre Anizy

(1) dans l'Obs du 30 juillet 2015

(2) Cf. Georges Valance : La revanche de l'Allemagne, éditions Perrin

Grèce : comment travaille l'Union Allemande

Publié le par Alexandre Anizy

Après une phase d'expansion à l'est compatible avec la politique américaine d'agression de la Russie, l'Union Allemande entre dans celle de la consolidation, qui débute par l'éviction d'un pays membre récalcitrant au diktat de Francfort, à savoir la Grèce. Pour le maître de l'UA, cette opération délicate menée à l'encontre d'un acteur économiquement faible est l'occasion inespérée de tester une procédure minutieuse de sortie de l'euro.

Par consolidation, il faut comprendre que tous les obstacles qui se dresseront face aux intérêts nationaux du maître allemand seront écartés, ce qui veut dire que d'autres exclusions sont d'ores et déjà prévisibles. Se soumettre ou partir, tel sera le choix : le règne de la Terreur financière va commencer.

Par nécessité historique, les loups de Francfort se cachent dans la meute eurocratique.

Alexandre Anizy

La Grèce dirigée par des falots : Tsipras et Varoufakis

Publié le par Alexandre Anizy

            Avec tristesse, nous constatons aujourd'hui que le peuple grec a confié son destin à des politiciens falots : Alexis Tsipras et son ministre d'« économie par accident » (1) Yanis Varoufakis. Pendant la campagne électorale grecque, alors que les capitales européennes lançaient leurs signaux orthodoxes, comment ces deux lascars ont-ils pu croire qu'ils allaient faire plier Mutti Merkel et les ordo libéraux qui règnent dans les instances européennes ? Pour des politiciens professionnels au passé marxiste (1), comment ont-ils pu faire fi du rapport de forces, négliger la préparation de son renversement ?

            En clair, comment ont-ils pu avancer vers le pouvoir sans fignoler un plan de sortie immédiat de l'euro, car c'est bien ce que nous comprenons dans cette soumission rampante, honteuse ? Ne viennent-ils pas cette semaine d'accepter de coopérer avec la troïka (UA, BCE, FMI) ? Ne viennent-ils pas de promettre le paiement des 320 Milliards d'euros de dette ? Et hier soir, n'ont-ils pas promis de ne pas toucher aux mesures austéritaires mises en place par les gouvernements précédents ? En somme, le renoncement à leur projet politique. La débandade.

            Car du côté de Francfort, nous doutons pas que, les calculs ayant été faits et publiés notamment par un certain Michel Aglietta, les modalités techniques d'une sortie forcée de l'euro pour la Grèce sont déjà prêtes. Parce que gouverner, c'est prévoir. Comme le vieux fédéraliste européen Giscard d'Estaing vient de le montrer en déclarant poliment que le bon choix pour la Grèce, c'est une sortie de l'euro.

 

            Ainsi la Grèce a confié les clés de la maison à des falots comme Tsipras et Varoufakis. Comme l'écrivait Charles Péguy à propos de certains politiciens : « C'est un des modes les plus dangereux de la démagogie que de masquer au peuple ses incompétences inévitables, provisoires, mais provisoirement inévitables. »

            Jean-Luc Mélenchon devrait méditer et revoir sa copie aussi absurde que celle de Tsipras.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) C'est ainsi que Varoufakis se décrit, ajoutant même « marxiste occasionnel », sans doute pour provoquer : force est de constater que dans la rock'n'roll attitude il y a peu d'espace entre rocker et branleur.   

 

Vive la Grèce libre !

Publié le par Alexandre Anizy

            L'heure de vérité a sonné pour la Grèce, maintenant que la BCaE a délibérément appuyé le refus de négocier de l'Allemagne.

            Si les dirigeants de Syrisa sont à la hauteur de leur mission historique, notamment Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis, ils ne peuvent pas ne pas avoir préparé le plan technique détaillé de la sortie de l'euro, à moins de n'être que des politiciens bretteurs d'estrades électorales comme Samaras, Papandréou, et consorts.

 

            Rappelons ici que même l'économiste Michel Aglietta, thuriféraire zélé de l'Europe bruxelloise, a démontré que la sortie de l'euro serait plutôt bénéfique pour la Grèce, et que son coût financier pour l'ensemble de la zone euro ne pèserait pas plus qu'un maintien jusqu'au-boutiste. Lire notre billet

http://www.alexandreanizy.com/article-zone-euro-le-fol-jusqu-au-boutisme-d-un-michel-aglietta-119957920.html    

 

            En conséquence, pour le gouvernement grec, le prochain week-end nous paraît particulièrement propice au chambardement monétaire.

 

            Vive la Grèce libre !

 

 

Alexandre Anizy

 

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