Une leçon de Han Kang

Publié le par Alexandre Anizy

A Hyo, hiver 2002

 

Et si la mer venait jusqu’à moi

S’est demandé l’enfant

Apeuré

Elle déferlait de loin, de très loin

Elle déferlait

L’enfant pensait qu’elle continuerait

De monter jusqu’à nous

 

La mer n’est pas venue jusqu’à toi

Mais en déferlant

Elle te semblait monter sans fin

Tu t’es abrité derrière mes jambes

Comme si moi

Je pouvais te protéger

De toute chose

Même de la mer

 

Lorsque tu tousses à t’étouffer

Quand tu rends tout ce que tu as mangé

Tu appelles maman, maman

En sanglotant

Comme si moi

J’avais le pouvoir de te protéger des dangers

 

Bientôt, hélas

Tu te rendras compte

Que tout ce que je peux faire

C’est me souvenir

De cette houle géante

Du temps qui passe

De ce qui croît

Et face à ce qui disparaît

Et à ce qui naît

Me souvenir que nous étions ensemble

 

Il s’agit seulement de garder inscrits dans mon corps

Depuis toujours un corps de sable

Ces moments qui sont des perles irisées

Cette intimité d’un temps ensemble étreint

 

 

Ne t’en fais pas

La mer n’est pas encore venue

Au point de nous emporter

Nous resterons tous deux ensemble

A ramasser d’autres cailloux, d’autres coquillages

A sécher nos chaussures mouillées par les vagues

A secouer le sable rugueux

Puis de temps en temps

Effondrés

A essuyer nos larmes de nos doigts sales

 

Han Kang

Ces soirs rangés dans mon tiroir, Grasset, 2025

 

Publié dans Notes culturelles

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