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notes culturelles

Du Québec de Louise Penny

Publié le par Alexandre Anizy

Quand Louise Penny se penche sur Champlain.

En bon François, ce qui touche la Nouvelle-France ne peut nous être indifférent : c'est pourquoi notre vigilance fut alertée quand on apprît qu'une polardeuse canadienne se mettait à conjecturer la sépulture de Champlain, crénom ! Il s'agit de Louise Penny, que Gainsbourg aurait forcément chambrée, avec son rompol Enterrez vos morts ! (Actes Sud, 2015)

A cause du style d'une banalité confondante, force est d'avouer que nous avons failli abandonner à la page 50 (c'est le délai de grâce que nous accordons à n'importe quel romancier pour nous intéresser). Heureusement, dame Penny sait trousser un polar ! L'architectonique de celui-ci est tellement alambiquée qu'elle nous avait déjà accroché à ce moment-là.

Alors en bon François, on devait la laisser tirer... jusqu'à la dernière ligne.

Alexandre Anizy

Montée en neige de Sonja Delzongle

Publié le par Alexandre Anizy

Bien que franco-serbe, Sonja Delzongle s'est embarquée dans un thriller situé aux États-Unis. Du point de vue romanesque, le challenge est réussi. Enfin presque.

Sonja Delzongle a mis les chances de son côté dans son roman Quand la neige danse (Denoël, avril 2016, livrel à 9,99 €) : un flic orthodoxe, une profileuse non conventionnelle et même une détective sont à la poursuite d'un kidnappeur et tueur d'enfants en série. Un mercaticien n'aurait pas fait mieux.

L'action se déroule à Crystal Lake. Le décor hivernal s'imposait pour cette histoire qui plonge le lecteur dans le tréfonds glacial de l'espèce humaine. Si l'auteur maîtrise son affaire, on ne peut pas en dire autant pour le style.

La banalité du thriller standardisé risque fort de nuire au développement commercial : en effet, il semble que les personnages locaux (voir Henning Mankell, Jo Nesbo, Deon Meyer, Arthur Upfield, etc.) cartonnent du fait de leurs particularismes. Du coup, il est permis de s'interroger : pourquoi Sonja Delzongle n'ancre-t-elle pas ses personnages sur la Sava, à Zemun (quartier pittoresque de Belgrade) ?

Alexandre Anizy

Nicolas Mathieu peut mieux faire

Publié le par Alexandre Anizy

Fixer son polar dans les Vosges et dans le monde ouvrier tombant en quenouille, c'est l'idée originale de Nicolas Mathieu.

Dans le milieu du polar, Nicolas Mathieu fait une entrée remarquée avec Aux animaux la guerre (Actes Sud, poche janvier 2016, livrel de mars 2014 à 11,99 € - trop cher !), puisqu'il ose situer son roman dans une zone économiquement sinistrée et une usine en cours de liquidation. Mieux encore : le délégué du personnel et l'inspectrice du travail sont ses héros.

Couillu, le jeunot.

Et l'architectonique tient la ligne.

Sauf la fin qui n'en est pas une, ce qui constitue une faute lourde et grave devant être sanctionnée par un billet réfractaire, parce que la chute doit être soignée dans un roman policier, comme dans un sketch.

Doté d'un bon potentiel, Nicolas Mathieu parviendra-t-il à conclure sa période d'essai en présentant un prochain ouvrage convaincant ?

Alexandre Anizy

Aux céliniens la nuit de Bunisset

Publié le par Alexandre Anizy

Rentabiliser sa thèse sur Céline en pondant un roman roublard (5 à 10 ans d'une vie de forçât, putain ça se paye ! Dans le jargon des affairistes, puisque maintenant tout est ramené à l'aune économique même par d'aucuns entravant que dalle, on parlerait de spin-off), Isabelle Bunisset l'a fait et c'est chouette.

Ceux qui abhorrent l'acariâtre de Meudon doivent quitter sur le champ ce billet laudatif, puisqu'on y célèbre le génie de Céline grâce au court roman d'Isabelle Bunisset titré Vers la nuit (Flammarion, janvier 2016, livrel à 11,99 € - trop cher !). Ceux qui admirent le prosateur sans pareil de Bardamu doivent sans tarder s'enquérir de cet objet littéraire anormal, voire carrément le voler pour les plus passionnés et démunis, parce qu'il résume en 96 pages l'humanité de cet énergumène (ses fulgurances, sa médiocrité, sa cupidité, etc.), les dispensant pour le coup de lire le volume de 2080 pages longuettes (Lettres, La Pléiade, 2009, 67,50 €), au cas où ils ne se seraient pas encore livrés à cette activité sadomasochiste.

En effet, la môme Isa a pigé le truc... sans copier ni pasticher, hein ! et c'est pur régal de suivre sa mélopée du cygne célinien. Au passage, elle nous gratifie de quelques citations : que voulez-vous, bon sang universitaire ne saurait faillir !

Alexandre Anizy

Le syndicat de Michel Batifoille

Publié le par Alexandre Anizy

La lutte est un combat. Nous adressons ce poème à Laurent Berger de la jaune CFDT.

Syndicat

pour Michel, Thierry, Jean-Paul

Avoir un beau stylo ne doit pas empêcher de réfléchir à l'usage qu'on en fait.

On peut signer un accord, un constat d'impuissance, un état des lieux d'aisance, un chèque en bois exotique, une reconnaissance de dette, un contrat à durée minuscule, des aveux circonstanciés, une lettre jusqu'à présent anonyme, un appel au secours, une pétition de principes, une déclaration d'amour déçu, un décret de la Providence, une ordonnance illisible, une loi de la nature, une condamnation sans appel.

On peut signer à tour de bras une infinité de papiers ; mais signer n'est pas l'affaire, avec qui on signe n'est pas sans importance. Ni contre qui.

Signer n'est pas toujours une conquête, une emprise sur le monde ; ce n'est alors qu'une renonciation, une démission, une défaite sans combat. Nous laisserons à d'autres célébrer les riches heures de la délégation de pouvoir.

Dynamisme du pluriel, richesse des différences, l'action et la réflexion collectives surpassent nos limites individuelles. Nous écoutons mais il ne faut pas se contenter des apparences. Impossible de s'y laisser porter. Entre les paroles et l'état des choses, les choix sont difficiles. Mais le tourbillon en se figeant nous étranglerait nous-mêmes dans ses noeuds coulants.

Et notre obstination à rester ensemble : rien de plus naturel et réconfortant ; rien de plus fragile pourtant.

Michel Batifoille

(dans la revue Europe, n° 1044 d'avril 2016)

Une note d'Alain Bosquet

Publié le par Alexandre Anizy

En rangeant la bibliothèque, Alain Bosquet nous est revenu entre les mains avec ses Notes pour un amour (Gallimard, exemplaire n° 387 de l'édition originale du 31 janvier 1972 imprimée chez Floch, comme disait Jean-Christophe Averty). Nous n'avons pas résisté au plaisir de la relecture.

Et nous vous transmettons cette note un tantinet comminatoire (les actualités nous y incitent).

Vider les fleuves.

Ranimer les bouleaux

que l'océan a tant de fois mordus.

Conduire en classe les pumas.

Prendre le thé chez la comète.

Présenter la facture

au printemps fou

qui ne regarde pas à la dépense.

Rédiger les missives

de la presqu'île analphabète.

Téléphoner à l'hôpital :

aujourd'hui le volcan a des poussées de fièvre.

Cet univers est ton boudoir.

Fais le ménage.

Alain Bosquet

Cécile Ladjali vaut un tiers de Saint-Laurent

Publié le par Alexandre Anizy

Comme Cécile Ladjali, on peut être agrégée de lettres modernes, même docteur, et écrire un roman invertébré sans pied ni tête, rempli de bonne conscience.

Le produit s'appelle Illettré (Actes Sud, 2016, 224 pages, 19 €, livrel à 13,99 € - trop cher comme d'habitude chez cet éditeur). Sous le prétexte de raconter la vie de Léo, i.e. son combat contre l'illettrisme, Cécile Ladjali nous abreuve jusqu'à plus soif de considérations personnelles sur l'école, l'estime de soi, etc. Voulant finir sur une jolie formule, elle anéantit son ouvrage :

« J'ai écrit le vide, j'ai posté le vide, et j'ai signé toute ma vie. »

Parce que cela donne l'impression d'une histoire tricotée autour d'une pensée ténue, nous classons l'ouvrage dans "essai romancé".

Nous ne demandons pas à Mme Ladjali d'avoir la précision documentaire du Flaubert de Un coeur simple , qui n'encombre pas son récit de considérations sociales et politiques (hormis les saillies anticléricales), ni de détails anecdotiques qui esquisseraient les caractères des personnages. Même le style est épuré chez le Normand, contrairement à l'incipit maniéré de Mme Ladjali :

« Maculé de petits ronds aux diamètres variables, l'asphalte est hérissé de reliquats de gomme. »

Nous soupçonnons Cécile Ladjali d'être sous la contrainte éditoriale : l'item annuel doit remplir les étals si on veut faire carrière. Mais alors, qu'elle en filasse trois par an comme Cecil Saint-Laurent. Las ! Elle n'en pèse que 33 %.

Alexandre Anizy

Martin Veyron illustre Tolstoï

Publié le par Alexandre Anizy

A cause du grand Léon Tolstoï, nous sommes revenus dans une BD de Martin Veyron, Ce qu'il faut de terre à l'homme (Dargaud, janvier 2016, 19,99 €, en livrel à 9,99 €), très longtemps après L'amour propre (1983) ou Cru bourgeois (1998). En quelques dizaines de planches, il y aborde notamment le fondement du capitalisme : une frénésie inextinguible.

Son nouvel opus est simplement remarquable.

Alexandre Anizy

Talent rare chez Sandro Veronesi

Publié le par Alexandre Anizy

Comme les terres, le dernier roman de Sandro Veronesi montre que le talent est rare.

Nous avions gardé un bon souvenir de Sandro Veronesi avec son roman Chaos calme : voir le billet ci-dessous.

http://www.alexandreanizy.com/article-25909104.html

C'est pourquoi nous avons cédé à la tentation (1) de lire Terres rares (Grasset, en livrel à 15,99 € : trop cher !), parce qu'il s'agit de la suite du Chaos.

Patatras ! Les soixante premières pages furent assez pénibles (bon Dieu, le style !), puisqu'on a failli fermer définitivement le livrel, mais nous avons résisté stoïquement à cause de l'architectonique minutieuse... qui frise l'improbabilité. Au bout du texte : l'insatisfaction.

Alexandre Anizy

Azadi pour comprendre l'Iran

Publié le par Alexandre Anizy

Certains livres nous réconcilient avec la littérature, du moins celle qui ambitionne de contribuer à la découverte des sociétés pour que les hommes puissent les améliorer. Le roman Azadi de Saïdeh Pakravan compte parmi ceux-là.

Azadi de Saïdeh Pakravan (Belfond, janvier 2015, en livrel à 12,99 € - trop cher !) est d'abord un bon roman : un style fluide et plaisant, des caractères définis, une architectonique maîtrisée et adaptée au contexte. L'histoire se passe à Téhéran au moment des manifestations de juin 2009 : l'étudiante Raha et ses ami(e)s y participent, mais elle seule va connaître la prison, l'interrogatoire, la torture et le viol. Quand elle sort quelques jours plus tard (ses parents vivent dans les beaux quartiers...), tout a changé pour elle, forcément. Pour se relever, elle choisit de poursuivre légalement ses violeurs, ce qui en ce monde n'est jamais une mince affaire : au pays des mollah, cela ressemble à une épreuve titanesque.

Voici ce que dit un vieux personnage iranien, grincheux et désabusé :

« L'islam essaie toujours de se faire passer pour ce qu'il n'est pas. Au fond, son essence est, comme le judaïsme, une série de croyances qui déterminent de façon précise comment avancer dans la vie. C'est juste une liste de règles. Le judaïsme ne prétend jamais être spirituel ou transcendantal ou aspirer à un ordre plus élevé, il n'a ni enfer ni paradis ni quoi que ce soit d'autre que ce que nous avons ici. Il faut suivre les règles pour être un bon juif. C'est pareil pour l'islam, mais il prétend être spirituel. » (p.109 / 346)

Il nous paraît judicieux de citer aussi ce passage :

« Dans un pays musulman, un bon musulman est quelqu'un qui ne triche pas, qui ne tue pas, qui cultive des valeurs de compassion, qui aide les pauvres, etc. En un mot, qui fait toutes les choses qu'un bon chrétien ou un bon bouddhiste ou un bon n'importe quoi est supposé faire. C'est le seul avantage que je trouve à la religion - elle empêche les gens de s'entre-dévorer. » (p.162 / 346)

Ce livre est un tableau de la société iranienne et de la situation politique. La fin en surprendra quelques un(e)s, et nous remercions l'auteur de ne pas avoir cédé à une facilité romanesque.

Alexandre Anizy