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notes culturelles

Ne pas se comporter comme Victor Serge ou Jean-Luc Mélenchon

Publié le par Alexandre Anizy

Les éditions Grasset ont ressorti dans leur collection "Cahiers Rouges" le roman de Victor Serge intitulé « S'il est minuit dans le siècle » (262 pages, 9,20 € ; 1ère édition en 1939). D'un point de vue littéraire, cette réédition ne s'imposait pas vraiment. En effet, le style romanesque de Victor Serge est ordinaire.

Nous en soulignons ici le premier chapitre : Mikhaïl Ivanovitch Kostrov, un compagnon d'armes de la 1ère heure des Bolcheviks, qui a pris ses distances avec le pouvoir russe, est arrêté par la police politique, à une époque où Staline éliminait méthodiquement les révolutionnaires de 1917 qui n'avaient pas prêté allégeance au nouveau tsar (et même ceux qui le firent n'en furent pas pour autant sauvés !) ; il va connaître les geôles et les interrogatoires des flics rouges, pour finir inéluctablement au goulag.

Si nous comparons uniquement ce chapitre au chapitre "Boris Davidovitch" du « Tombeau pour Boris Davidovitch » de Danilo Kiš,

voir notre note

http://www.alexandreanizy.com/article-tombeau-pour-boris-davidovitch-de-danilo-ki-55548647.html

nous donnons l'avantage à Kiš sans hésitation, parce qu'il décrypte mieux la psychologie des duellistes et par conséquent met en évidence la perversité du système stalinien.

D'un point de vue politique par contre, nous considérons que ce livre devrait toujours être disponible pour le public. En effet, la carrière du révolutionnaire professionnel Victor Serge est exceptionnelle et instructive.

Résumons la vie de ce militant : au temps de la bande à Bonnot qu'il côtoie, Victor Serge est connu dans les milieux anarchistes (et donc de la police), notamment parce qu'il dirige la publication "l'anarchie", et il est inculpé puis condamné à 5 ans de prison (peine purgée) ; en 1917, il va participer à l'insurrection de juillet à Barcelone ; de retour en France, il fera tout pour rejoindre la Révolution russe, et y parviendra en 1919. Membre du PC russe et de l'exécutif de l'Internationale, on lui confie la revue "Internationale communiste". Jusqu'à la mort de Lénine, il sera un bon petit soldat bolchévique. Après, il critique le dirigisme, la bureaucratie … et il finit exclu du PC en 1927 … et déporté en 1933. Grâce à un élan d'intellectuels français (André Gide, André Malraux, Alain), et tout particulièrement de Romain Rolland, il sera libéré par Staline.

Un parcours exceptionnel, assurément.

Ce qui est édifiant chez Victor Serge, c'est l'aveuglement politique au coeur de la bataille. En effet, alors qu'il n'est pas trop mal informé, il écrit dans l'été 1920 une brochure Les Anarchistes et la révolution russe (publiée en août 1921) :

« Eh bien ! il me semble que nous devons, nous, anarchistes, accepter ou répudier en bloc toutes les conditions nécessaires de la révolution sociale : dictature du prolétariat, principe des soviets, terrorisme, défense de la révolution, fortes organisations.

De ce bloc on ne peut rien ôter sans que tout s'écroule. La révolution est telle. C'est le fait. (...) Etes-vous contre elle ou avec elle ? Ainsi se pose brutalement la question. »

(page 142, Mémoires d'un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908 - 1947, Robert Laffont, collection Bouquins, octobre 2001, 1.047 pages) (1)

Et c'est pourquoi il se range derrière le parti bolchevique pour la répression implacable des insurgés de Cronstadt : « Avec bien des hésitations et une angoisse inexprimable, mes amis communistes et moi, nous nous prononcions finalement pour le parti. » (page 606)

Comment un militant anarchiste aguerri a-t-il pu avaler de telles couleuvres ?

En fait, Victor Serge fait partie de ceux qui ferment les yeux sur les horreurs du chemin croyant qu'ils atteindront leur but : l'Histoire montre qu'ils se perdent en route ou qu'ils sont éliminés par leurs amis moins naïfs.

Victor Serge nous fait penser à Jean-Luc Mélenchon lorsqu'il demande sans condition au soir du 15 mai 2012 de voter pour le culbuto molletiste Hollande (2), qui persiste à idolâtrer le francisquain Mitterrand, qui est toujours fier du bilan du bradeur Lionel Jospin (3)...

En dernière analyse, c'est le même aveuglement.

Alexandre Anizy

(1) Parce qu'il est proche du centre de décision des révolutionnaires bolcheviques, Victor Serge accède à des informations et des documents secrets, comme par exemple le fait que le journaliste du Figaro Raymond Recouly, spécialiste des affaires étrangères, était payé 500 franc par mois par la Russie tsariste (agent de l'Okhrana - la police secrète) pour influencer l'opinion et pour espionner les autres journalistes ! Raymond Recouly, c'est aussi le genre de journalistes qui écrivait dans Gringoire, journal d'extrême-droite à partir de février 1934, puis qui publiait en 1941 Les causes de notre effondrement (éditions de France).

Ah ! le journalisme, quel beau métier ! N'est-ce pas Fabrice Arfi et Antoine Perraud ?

(2) Pourtant il connaît bien le lascar depuis 30 ans !

(3) Les privatisations ont atteint un sommet sous l'ère du socialiste Jospin, qui avec son ministre Strauss-Kahn permit à Lagardère de commettre le hold-up du siècle lors de la création de EADS, comme le raconta si bien le Canard enchaîné.

Les terroristes : d'Anatole France à Sophie Wahnich

Publié le par Alexandre Anizy

            Dans Les Dieux ont soif  (en livrel gratuit), Anatole France montre la dérive d'un homme intelligent et policé durant la période de la Terreur : « Evariste Gamelin, peintre, élève de David, membre de la section du Pont-Neuf, précédemment section Henri IV (...) » (incipit). L'auteur décrit le glissement inéluctable d'un être pétri d'idéalisme dans une société en ébullition et en conflit avec les royautés étrangères.

            Les Dieux ont soif est un excellent roman, parce qu'Anatole France produit des effets de vérité (1) : notamment quand l'irrationnel s'empare d'Evariste Gamelin, devenu un intraitable juge expéditif, pour le conduire à l'élimination physique d'un supposé rival amoureux, usant ainsi de son pouvoir exorbitant pour commettre un meurtre légal. En somme, un crime parfait.

            Hier comme aujourd'hui et demain, que ne fait-on pas au nom de l'intérêt supérieur de la Nation ou de l'Etat ?

 

Encore s'il suffisait de quelques hécatombes,
Pour qu'enfin tout changeât, qu'enfin tout s'arrangeât !
Depuis tant de "grand soir" que tant de têtes tombent,
Au paradis sur terre on y serait déjà.
Mais l'âge d'or sans cesse est remis aux calendes,
Les Dieux ont toujours soif, n'en ont jamais assez,
Et c'est la mort, la mort, toujours recommencée...
Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente,
            D'accord, mais de mort lente.

                        Georges Brassens . Mourir pour des idées

 

 

            Du coup, nous avons replongé dans l'histoire de la Révolution française, précisément sur la Terreur, avec le remarquable livre de Sophie Wahnich : La liberté ou la mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme (La Fabrique éditions, 2003, 111 pages, 13 €). Après trois décennies de révision où la vulgate historiographique de François Furet et consorts en arrive à une conclusion aberrante (Révolution = Totalitarisme), les travaux de Wahnich et quelques autres vont commencer à percer dans les médias. Ils n'auront pas de mal à intéresser le public, tant le simplisme de la ligne politique des humanitaires (pour la bande menée par l'obscène milliardaire Bernard-Henri Lévy, la Révolution est intolérable) finit par l'offusquer, notamment cette frivole Monique Canto-Sperber lorsqu'elle assimile (2) les terroristes du 11 septembre 2001 aux révolutionnaires de 1793 en falsifiant les mots de Saint-Just par ignorance et paresse intellectuelle (3).

            Les brigands (4) et leurs clercs maintenant ont fait sécession. (5)

           

            Concernant la période de la Terreur avec ses 3 moments-clés, la thèse que présente Wahnich colle aux faits et aux paroles des révolutionnaires.

            Tout d'abord le tribunal révolutionnaire : « Ce tribunal ouvre un cycle de vengeance instituée. » (p.57) ; il s'agissait d'éviter la répétition des massacres de septembre 1792 en canalisant la violence à l'encontre des contre-révolutionnaires demandée par les sections. « Danton présente ainsi le tribunal révolutionnaire comme l'antidote de la "vengeance du peuple", ou plus exactement comme son possible contrôle par une institution qui résulte de "lois extraordinaires prises hors du corps social" (...) » (p.61) Ainsi, la proclamation de la Terreur n'est pas une volonté de déchaîner la violence populaire mais au contraire celle de mettre un frein à celle-ci en la contrôlant (Danton : les Conventionnels doivent être "les dignes régulateurs de l'énergie nationale").

            Ensuite vint la fameuse loi des suspects. Celle qui instaurant la suspicion générale plonge la Révolution dans un mouvement politique mortifère, selon l'interprétation habituelle. Or Sophie Wahnich défend ici l'idée qu'au contraire la loi des suspects suspend la répression sanglante : être suspect, ce n'est pas être accusé. Certes les prisons se remplissaient, mais la guillotine fonctionnait moins. Les faits, rien que les faits.  

            Enfin la loi du 22 prairial an II place le tribunal révolutionnaire dans une logique de guerre : le contre-révolutionnaire devient un ennemi irréconciliable à abattre parce qu'il s'oppose au genre humain constitué en peuple souverain. L'humanité est fondée par l'existence politique du citoyen : par conséquent celui qui se met hors du droit naturel de la communauté devient inhumain. « Le sentiment d'humanité révolutionnaire ne conduit pas à protéger avant toute chose des corps souffrants où qu'ils soient et quels qu'ils soient. Il s'agit de protéger avant tout l'humanité comme groupe humain politiquement constitué par son respect du droit naturel déclaré, de l'échelle la plus locale à l'échelle la plus cosmopolitique. » (p.86)

           

            Après la chute de Robespierre, les Thermidoriens usent des mots terrorisme et terroriste pour qualifier ceux qui se sont battus pour un nouvel espace politique égalitaire. « Thermidor opère ainsi un premier déplacement vers une Révolution incompréhensible et désastreuse en niant le sens du "faire mourir souverain" et en faisant de la mort pendant la période révolutionnaire une mort dénuée de sens. » (p.89)

            « Thermidor inaugure pour notre temps le règne de l'émotion victimaire. » (p.89)

 

            Au bout de son exposé (6), Sophie Wahnich peut conclure : « La terreur révolutionnaire n'est pas le terrorisme. Une mise en équivalence morale de l'an II et de 2001 est un non-sens historique et philosophique. » (p.97)

            Au moment où triomphe l'humanitarisme de gouvernements gestionnaires de foules émotives, il est utile de rappeler l'Histoire si on veut lutter contre l'indifférenciation généralisée, qui est la véritable antichambre de l'inhumanité.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

(1) Référence à la thèse d'Hermann Broch, enrichie par Milan Kundera.

 

(2) Monique Canto-Sperber :Injustifiable terreur, Monde du 3 octobre 2001

 

(3) Grâce à Françoise Brunel, on sait donc que dans cet article la paresseuse et pimpante philosophe Canto-Sperber cite en fait les mots que Georg Buchner prête à Saint-Just dans La mort de Danton. Frivole Monique...

 

(4) « « Ceux qui font la guerre à un peuple, pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l'homme [NdAA : les droits naturels de l'homme sont : liberté, sûreté, propriété, résistance à l'oppression], doivent être poursuivis partout non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des brigands rebelles. » Robespierre (On retrouve la figure du brigand qui désigne bien alors celui qui se met en dehors du lien social, en dehors de la commune humanité tout en connaissant ses règles [souligné par AA]. (...) » Wahnich, page 84

 

(5) Lire La révolte des élites et la trahison de la démocratie de Christopher Lash.

 

(6) Dans sa recension, Marc Belissa montre les limites de certaines parties de l'exposé et donne quelques pistes pour ceux qui voudraient approfondir la question : « Sophie Wahnich, La Liberté ou la Mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique [En ligne], 94-95 | 2005, mis en ligne le 03 avril 2009, URL : http://chrhc.revues.org/1182

 

Les débuts d'Erlendur par Indridason

Publié le par Alexandre Anizy

            Il ne faut pas abuser des bonnes choses. C'est pourquoi nous ne suivons jamais le rythme annuel de publication des auteurs réputés de polars que nous apprécions, nous contentant d'y revenir de temps en temps au gré de nos envies et de nos voyages ferroviaires ou autres, en piochant dans la réserve.

            Arnaldur Indridason compte parmi les chouchous et Les nuits de Reykjavik (Métailié, février 2015, 261 pages, 19 €) vient de sortir.

 

            Cette fois-ci, l'auteur revient au commencement de la carrière de flic d'Erlendur, quand il n'était qu'un agent patrouillant dans la ville en voiture. Au cours d'une de ses tournées nocturnes, il avait rencontré un clochard qu'on retrouva quelques temps après dans une tourbière : mort accidentelle par noyade. Erlendur s'en voulait de ne pas avoir insisté auprès du vagabond pour qu'il change d'habitat, à défaut de changer de vie. Et peu à peu, fouinant à titre privé, il découvre des éléments troublants qui l'amènent sur la disparition étrange d'une jeune femme.

            C'est la première enquête du futur commissaire.

 

            Les nuits de Reykjavik confirme ce que nous écrivions en novembre 2007, à savoir qu'Arnaldur Indridason est un géant :

http://www.alexandreanizy.com/article-14066539.html

Ce qui ne nous empêchait pas ensuite d'être critique :

http://www.alexandreanizy.com/article-17746202.html

et encore

http://www.alexandreanizy.com/article-20063006.html

Mais 2015 est une bonne année.

 

 

Alexandre Anizy

 

Epitaphe Mallarmé

Publié le par Alexandre Anizy

 

Au-dessus du bétail ahuri des humains,

Le poète bourgeois régnait en apartés.

Eloigné à jamais des chahuts enfantins,

Reposera en paix le chanteur Mallarmé.

 

 

Alexandre Anizy

 

Cocktail Mallarmé

Publié le par Alexandre Anizy

 

 

Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul, 

Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

Donnez ! - Oh ! donnez-moi ! - lancé comme à un vieillard,

Un coup de dés jamais n'abolira le hasard.

 

                                    Un collage d'Alexandre Anizy

 

L'erreur dans la contre-enquête Meursault de Kamel Daoud

Publié le par Alexandre Anizy

            C'est une affaire entendu : Kamel Daoud sait écrire, et il a l'audace qui est le terreau nécessaire à n'importe quelle forme de talent. Alors pourquoi cet ennui en lisant Meursault, contre-enquête (Actes Sud, livrel à 13,99 € - beaucoup trop cher comme d'habitude chez cet éditeur) ?

 

Le texte commence forcément par :

« Aujourd'hui, M'ma est encore vivante.

Elle ne dit plus rien, mais elle pourrait raconter bien des choses. Contrairement à moi, qui, à force de ressasser cette histoire, ne m'en souviens presque plus. » (incipit)

Lecteur curieux, nous avons soutenu notre attention comme le demandait le narrateur, mais les circonlocutions à répétition finirent par étouffer notre aspiration. A force de tirer à la ligne, Kamel Daoud a noyé son idée dans un récit trop délayée : ce devrait être une nouvelle ; il en fit un roman.

 

            Si l'auteur est responsable de l'échouement, il n'est pas le seul dans ce cas précis, parce que Meursault, contre-enquête est une commande d'éditeur (1). Elle contenait une erreur : le format.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) L'auteur l'a raconté dans les médias : point de livre sans l'intérêt de l'éditeur éveillé par un article du journaliste Kamel Daoud.

Cette nuit, interrogation sur Drago Jančar

Publié le par Alexandre Anizy

            Cette nuit, je l'ai vue est un superbe roman de Drago Jančar (Phébus, 2014, traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye, livrel à 14,99 € - trop cher !), qui met en évidence le style de l'auteur et sa maîtrise de l'architectonique. Sans doute le meilleur roman primé de la saison littéraire 2014. A travers l'histoire de Veronika Zarnik, c'est de la Slovénie sous l'Occupation allemande qu'il s'agit.

 

            Sachant que l'auteur fut un opposant au régime communiste (il goûta aux geôles yougoslaves), on comprend qu'il ne dépeint pas les Partisans sous les meilleurs attraits. Comme Svetlana Velmar-Janković dans son roman magnifique : Dans le noir (1). Mais la Serbe sut composer avec les "rustres", beaucoup mieux que le Slovène... Peut-être une question d'héritage sociale dans cette différence de comportement ? Puisqu'il s'agit de la Résistance présentée sous l'angle d'une jalousie muant en haine larvée, autrement dit la petitesse des sentiments humains vue comme le détonateur des mouvements historiques, nous avons aussi pensé au délicieux roman du maquisard Alphonse Boudard, Les combattants du petit bonheur (2).

 

            On le voit et il le sait, le thème a déjà été traité en utilisant cette période. Alors pourquoi Drago Jančar, qui est né en 1948, remet-il le couvert ? Surtout pourquoi n'a-t-il pas situé l'histoire dans la Slovénie agitée de 1990 qu'il connaît fort bien, aussi trouble que celle de 1944 à bien des égards ?

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) Lire notre billet du 17 juin 2008 :

http://www.alexandreanizy.com/article-20514017.html

 

(2) Lire notre billet du 6 janvier 2008 :

http://www.alexandreanizy.com/article-15357832.html

 

Lorsque Lévy paraît

Publié le par Alexandre Anizy

 

Si dans le petit monde germanopratin,

Le bon ton est de mise et le silence est d'or,

Encenser Justine dans sa fosse à purin

Est obligé, puisque don Lévy branle encore.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

NB : ce quatrain désobligeant à l'occasion de la sortie du dernier produit de Justine Lévy (La gaieté, Stock, janvier 2015, livrel à 12,99 € - trop cher !), dont la presse servile a commencé la promotion (par exemple : Version Femina du 4 janvier, Alexandre Fillon dans le JDD du 4 janvier ; Frédéric Beigbeder, pif enfariné, écrit carrément que « Justine Lévy s'impose désormais comme l'une des voix féminines les plus emblématiques du début du siècle » dans le Figaro Magazine du 2 janvier - aussi fort en lèche qu'en snif, le Frédo ! )

 

Terres lorraines d'Emile Moselly

Publié le par Alexandre Anizy

            Puisque nous avons célébré le talent de Maurice Genevoix, il nous paraît opportun de revenir (1) sur celui d'Emile Moselly avec Terres lorraines (en livrel gratuit de bonne facture chez Bibebook).

 

            Dans ce livre qui reçut le prix Goncourt de 1907, Moselly conte le butinage amoureux d'un modeste pêcheur buté, qui fera le malheur d'une fille sentimentale. Il pose tranquillement ses personnages dans le décor champêtre qu'il n'idéalise pas. Grâce à la fluidité de l'écriture et la richesse des descriptions, le lecteur vogue sereinement sur ses mots.

 

            « Il pouvait être sept heures du matin, en novembre. Une aube pluvieuse filtrait du ciel bas, noyait les champs d'une désolation infinie. Les chaumes grisâtres, lavés par l'automne, revêtaient la terre d'une toison hérissée, pareille à un vêtement de miséreux. La pluie cessait par moments ; alors une buée d'eau se levait des bois, dont le moutonnement ondulait dans les lointains ; puis une déchirure livide s'ouvrait au flanc des nuages ; la pluie tombait en un ruissellement de cataracte, comme si toutes les eaux du ciel s'étaient ruées par cette ouverture.» (incipit)

 

            Incontestablement, on peut classer Moselly parmi les écrivains régionalistes, dans la veine du roman rustique. Comme il fut un professeur de Genevoix au lycée Pothier d'Orléans, il n'est pas impossible qu'il lui inoculât ce virus.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) lire notre billet précédent consacré à Moselly :

http://www.alexandreanizy.com/article-a-la-decouverte-d-emile-moselly-123867793.html

 

Sous Verdun en 14 avec Maurice Genevoix

Publié le par Alexandre Anizy

            Décembre arrivant à son terme, il nous paraît opportun en ce jour de Noël de rappeler le sacrifice des combattants de la Grande Boucherie, il y a cent ans : pour le comprendre, pour embarquer dans leur quotidien guerrier, il faut lire Ceux de 14 de Maurice Genevoix (en livrel à 19,99 € - trop cher !). Dans cet ouvrage, l'auteur a retravaillé et rassemblé en 1949 les cinq récits qu'il fit de son expérience (front de Meuse entre le 25 août 14 et le 25 avril 15 : blessé, l'officier Genevoix fut déclaré invalide à 80 % en automne 1915) : Sous Verdun (1916), Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Eparges (1923).

 

            « Il fait lourd, une chaleur énervante et malsaine. Des nuages flottent, qui peu à peu grossissent, d'un noir terne qui va s'éclaircissant sur les bords, frangés d'un blanc léger et lumineux. Par instants des souffles passent sur nous, effluves tièdes qui charrient une puanteur fade, pénétrante, intolérable. Je m'aperçois que nous respirons dans un charnier.

            Il y a des cadavres autour de nous, partout. Un surtout, épouvantable, duquel j'ai peine à détacher mes yeux : il est couché près d'un trou d'obus. La tête est décollée du tronc, et par une plaie énorme qui bée au ventre, les entrailles ont glissé à terre ; elles sont noires. Près de lui, un sergent serre encore dans sa main la crosse de son fusil ; le canon, le mécanisme doivent avoir sauté au loin. L'homme a les deux jambes allongées, et pourtant un de ses pieds dépasse l'autre : la jambe est broyée. Tant d'autres ! Il faut continuer à les voir, à respirer cet air fétide, jusqu'à la nuit.

            Et jusqu'à la nuit, je fume, je fume, pour vaincre l'odeur épouvantable, l'odeur des pauvres morts perdus par les champs, abandonnés par les leurs, qui n'ont même pas eu le temps de jeter sur eux quelques mottes de terre, pour qu'on ne les vît pas pourrir. » (p.59-60/760)

 

 

Alors vint l'attaque allemande et le repli :

 

 

            « "Passez à travers la haie ! Pas sur les côtés ! Sautez dans la haie !" Je pousse les hommes qui hésitent, instinctivement, devant l'enchevêtrement des branchettes hérissées de dures épines. Et je me lance, à mon tour, en plein buisson.

            J'ai cru entendre, vers la gauche, des jurons, des cris étouffés. Il y a des entêtés, sûrement, qui ont eu peur des épines, et qui ont maintenant des baïonnettes allemandes dans la poitrine ou dans le dos.

            Je me suis mis à courir vers les chasseurs. Devant moi, autour de moi, des ombres rapides ; et toujours les mêmes cris : "Hurrah ! Vorwärts !"

            Je suis entouré de Boches ; il est impossible que j'échappe, isolé ainsi des nôtres. Pourtant, je serre dans ma main la crosse de mon révolver : nous verrons bien.

            J'ai buté dans quelque chose de mou et de résistant qui m'a fait piquer du nez ; peu s'en est fallu que je ne me sois aplati dans la boue. C'est un cadavre allemand. Le casque du mort a roulé près de lui. Et voici qu'une idée brusquement me traverse : je prends ce casque, le mets sur ma tête, en me passant la jugulaire sous le menton parce que la coiffure est trop petite pour moi et tomberait.

            Course forcenée vers les lignes des chasseurs ; je dépasse vite les groupes de Boches, qui flottent encore, disloqués par notre fusillade de tout à l'heure. Et comme les Boches, je crie : "Hurrah ! Vorwärts !" Et comme eux, je marmotte un mot à quoi ils doivent se reconnaître, en pleine ténèbres, et qui est Heiligthum.

            (...)

            Déjà il n'y a plus de braillards à voix rauque. Ils doivent se reformer avant de repartir à l'assaut. Alors je jette mon casque, et remets mon képi que j'ai gardé dans ma main gauche.

            Pourtant, avant de rallier les chasseurs, j'ai rattrapé encore trois fantassins allemands isolés. Et à chacun, courant derrière lui du même pas, j'ai tiré une balle de révolver dans la tête ou dans le dos. Ils se sont effondrés avec le même cri étranglé. » (p.64/760)

 

            Cette nuit-là, il sauva sa peau et celle des hommes qui ont entendu ses ordres (comme il le fit encore plus tard dans à peu près les mêmes circonstances). Mais... ces trois balles ont tourmenté la conscience du soldat Genevoix, très longtemps. Pour toujours, peut-être.

 

 

            Au lieu de distribuer des tablettes informatiques, qui seront sous-utilisées faute de programmes développés et qui engraisseront in fine des multinationales défiscalisées, l'Etat français serait bien inspiré en distribuant gratuitement et tous les ans, à tous les élèves de 4ème (par exemple), un exemplaire de Ceux de 14 : parce que c'est un grand récit de cette guerre industrielle effroyable, parce que c'est aussi un grand écrivain (1).

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) lire à ce propos notre billet :

http://www.alexandreanizy.com/article-la-reprise-de-maurice-genevoix-123797727.html