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notes culturelles

La servante et le catcheur d' Horacio Castellanos Moya

Publié le par Alexandre Anizy

 

« Si tu vas à San Salvador,

Va voir la femme

Qui sait lire dans les yeux du sort... »

Bernard Lavilliers chantait un lieu paradisiaque... tandis qu' Horacio Castellanos Moya raconte dans son dernier roman (La servante et le catcheur, éditions Métailié, 2013, disponible en livrel) une ville où les hommes crèvent de trouille dès qu'ils mettent le nez dehors : le Salvador des escadrons de la mort n'était pas une villégiature.

 

Dans ce polar noir, personne n'est innocent : la servante qui fut violée par un fils du maître qu'elle respecte ne le dénoncera pas, sa fille "de père inconnu" se fera aussi engrosser et élèvera seule son fils en travaillant dur pour lui offrir l'université et espérer un logis décent, mais finira canarder par son rejeton dans un attentat... Le personnage central incarne la putréfaction d'un pays sous une dictature militaire : un catcheur célèbre devenu flic tortionnaire, qui crache ses boyaux tout au long de sa dernière opération avant de prendre des bastos...

 

Dans son article paru dans le Monde (janvier 2013), si Virginie Despentes dépeint correctement l'ambiance : « Tous les personnages avancent avec un sac opaque sur la tête et, quelles que soient leurs fonctions, mentent et vivent dans la terreur qu'on apprenne ce qu'ils cachent. », elle s'égare quand elle affirme que la servante est « l'alter ego » du catcheur, car si personne n'est innocent, les gens ne sont pas indifférenciés pour autant.

 

Pour nous tenir dans ce monde carcéral durant le temps de l'enlèvement, Horacio Castellanos Moya a fortement privilégié la forme dialoguée, ce qui confère au texte une puissance émotionnelle. Mais, au bout du compte, il en diminue la portée, puisqu'il donne à voir « une réalité absurde et brutale, où toute idée de politique est remplacée par la notion d'ultra-violence » (V. Despentes, idem), ce qui nous dérange.

 

 

Alexandre Anizy

 

(Nos livrels sont en exclusivité sur Amazon)

 

 

 

Lire Mammouth d' Antonio Pennacchi

Publié le par Alexandre Anizy

 

A ceux qui se posent la question de la disparition de la classe ouvrière, nous recommandons Mammouth d' Antonio Pennacchi (Liana Levi, traduction de Nathalie Bauer, disponible en livrel à 13,99 € - trop cher !), pour dégrossir le sujet.

 

En effet, ce livre raconte une époque, et plus particulièrement la vie dans l'usine : les hommes, les machines, leurs rapports ; la lutte syndicale, les rapports sociaux ; les mouvements sociaux en Italie. Tout cela dans une usine, quelques personnages, en peu de jours. Le pari littéraire est audacieux, mais le résultat est un roman de bonne facture.

 

Pour ceux qui ne savent rien de la difficulté de représenter le personnel (comme délégué syndical ou d'entreprise), il faut lire Mammouth et découvrir le poids des responsabilités qui pèsent sur Benassa, le leader syndical de l'usine de câbles Supercavi, notamment au moment de la prise d'assaut pacifique de la centrale nucléaire, et puis l'usure du temps qui passe avec ses changements d'organisation, la fin des illusions, mais encore la sincérité de l'engagement et le refus de la professionnalisation...

 

Avec Mammouth, la littérature prend du sens parce que c'est une leçon de vie.

 

 

Alexandre Anizy

 

(Nos livrels sont en exclusivité sur Amazon)

 

 

 

Tristan Bernard : aux abois

Publié le par Alexandre Anizy

 

Nous ne sommes ni nostalgique des auteurs du temps jadis ni fanatique des littérateurs de l'époque moderne : seuls le style et le propos retiennent notre attention. Avec Tristan Bernard, qui avait toute la sale réputation pour nous décourager, puisque l'histoire le conserva comme un théâtreux aux mots faciles, nous eûmes l'heureuse surprise de découvrir un texte, aux abois (poche, février 2013, 190 pages, 6,10 €), dont certains écrivaillons devraient s'inspirer pour sortir de leur nombrilisme obscène.

 

Dans ce récit, Paul Duméry relate d'une écriture simple, neutre, les circonstances de son meurtre et sa cavale. Avant que de comparaitre aux assises :

« Demain je passe un examen. On va me dire si je suis reçu assassin. »

L'auteur n'a pas résisté à la tentation d'un bon mot.

 

Dans la postface, Olivier Barrot dit que pour Tristan Bernard ce personnage constitue « sa plus stupéfiante création romanesque, (…) frère aîné du Meursault de L'étranger. » C'est vous dire qu'on est en mauvaise compagnie de haut vol.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Le Point et Liquidations à la grecque de Petros Markaris

Publié le par Alexandre Anizy

 

A l'automne 2012, les éditions du Seuil publiait un polar de Petros Markaris, titré Liquidations à la grecque (disponible en livrel), en utilisant comme vecteur de la communication commerciale le naufrage économique de ce pays sous la coupe des sbires incompétents de la troïka libérale.

Si la mercatique est habile, elle ne peut qu'aboutir à l'insatisfaction des lecteurs qui prendraient les papiers journalistiques de promotions pour des articles d'information littéraire.

 

Ne parlons pas de la critique (« au-delà de ses partis pris et de son manque endémique de sérieux, c'est son absence désespérante de talent », Pierre Jourde cité par Aude Lancelin - in Marianne du 20 avril 2013), puisque ce n'est plus que « pipolisation du discours, panurgisme assumé, raréfaction de la critique négative », selon la même Lancelin, dont nous saluons les efforts pour sortir du marigot germanopratin, bien qu'elle soit lucide sur le « degré de corruption désormais presque complet de l'appareil à produire, à vanter et à consommer le livre ».

 

Vous n'apprendrez donc rien sur la déchéance économique de la Grèce sous l'ère des 2 familles qui représentent la caste oligarchique, mais un peu des conséquences funestes de la médecine libérale prodiguée au malade. Pas de quoi tambouriner sur un "polar social grec".

Mais une fois l'arnaque mercatique mise de côté, on peut reconnaître que la lecture de ce rompol est agréable (intrigue suffisante, personnages bien caractérisés, texte soigné – avec un léger excès de dialogue). Pour autant, ce livre méritait-il le prix du Polar européen 2013 créé par l'hebdomadaire le Point ? (La pensée brumeuse de Franz-Olivier Giesbert aurait-elle atteint le jury par capillarité ?) Non, mais il y a une telle flopée de prix qu'il devient difficile d'être original... Et on en revient au jugement sans appel d'Aude Lancelin.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Les premiers polars de Catherine Simon

Publié le par Alexandre Anizy

 

Dans le baiser sans moustache (Gallimard Série Noire n° 2488, 1998, 212 pages), Catherine Simon créait un personnage d'enquêteuse atypique, Emna Aït Saada, et racontait en filigrane la guerre civile larvée en Algérie dans les années 90. Intéressant.

 

Dans du pain et des roses (l'aube noire, juin 2004, 217 pages, 9 €), nous retrouvions le docteur Emna à Lyon, en congrès et visite privée. On découvrait que rien n'arrête la curiosité de l'universitaire...

Dans ce deuxième roman, le style de l'auteur s'est bonifié, mais nous restons dubitatif sur la pertinence du chapitre 12.

 

Le 3ème polar est indisponible : c'est dommage, parce que Catherine Simon mérite notre attention.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Izner sang dessus dessous

Publié le par Alexandre Anizy

 

Sang dessus dessous est le premier roman policier de Claude Izner (pseudonyme de 2 sœurs), dont le héros Milo Jassy exerce la profession de bouquiniste sur les quais de Seine (les auteurs savent de quoi elles parlent).

 

Le style est plaisant et c'est bigrement bien fichu.

On devine la raison du succès des aventures de Victor Legris.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Argent brûlé de l'argentin Ricardo Piglia

Publié le par Alexandre Anizy

 

C'est le bouche à oreille qui nous a conduit à l'écrivain argentin Ricardo Piglia, et non pas le travail mercatique de son éditeur pour son dernier livre sorti en janvier 2013. Pour une raison pratique, nous optâmes pour le livrel de Argent brûlé (Zulma, epub de 2013, à 9,99 €)¹.

 

Piglia raconte sans fioriture le braquage d'un convoyeur dans le Buenos Aires de septembre 1965, la cavale et le Fort Chabrol sanglant à Montevideo, deux mois plus tard. Mais parce qu'il a sérieusement étudié cet épisode du banditisme argentin (rencontres des témoins, accès aux dossiers policiers de l'enquête, lectures des récits de presse, etc.), il nous livre mieux qu'un polar exaltant, car il s'attache à révéler la décomposition des milieux politiques et policiers de son pays.

« Malito, le chef, avait pensé à tout : il avait établi les contacts avec les politiques et les flics qui lui avaient passé les infos, les plans dans les moindres détails avec les noms de ceux à qui on devrait remettre la moitié du paquet. Cela faisait beaucoup de gens sur cette affaire, mais Malito pensait qu'avec dix ou douze heures d'avance, on pourrait tous les planter et filer avec le flouze en Uruguay. »

Funeste choix donc, car la traque sera impitoyable.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(¹) : Piglia met en exergue une citation de Bertolt Brecht, furieusement d'actualité : « Il y a pire que braquer une banque : en fonder une. »

 

 

Sermonner Jérôme Ferrari

Publié le par Alexandre Anizy

 

Nom de Dieu ! Quel ennui ! Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud, 2012, livrel – trop cher... soit dit en passant), comme ceux du curé de campagne de notre jeunesse, a bien failli nous endormir à plusieurs reprises. Pourtant, compte tenu de sa profession d'enseignant, Jérôme Ferrari ne peut pas ignorer que savoir écrire et savoir bâtir ne suffisent pas à l'intellectuel pour devenir romancier.

 

Modeste philosophe sorbonnard, Ferrari a plombé une histoire banale avec un coffrage augustinien dont on peut discuter la pertinence, rendant pénible la lecture puisqu'il consacre son énergie à lier les pans épars de son architectonique au lieu de muscler la psychologie des personnages, comme dirait Aimé Jacquet.

 

L'incipit aurait dû nous alerter de la confusion :

« Comme témoignage des origines – comme témoignage de la fin, il y aurait donc cette photo, prise pendant l'été 1918, que Marcel Antonetti s'est obstiné à regarder en vain toute sa vie pour y déchiffrer l'énigme de l'absence. »

Peut-on comprendre un auteur qui ne ferme pas sa parenthèse ? ¹

 

Ce livre ayant obtenu le prix Goncourt, on s'interroge sur la qualité de ses concurrents, ou sur la nature d'un éventuel deal dans le petit monde de l'édition.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(¹) : dans le Grévisse – le bon usage (12ème édition refondue par André Goosse, mars 1986, 1768 pages), on lit au § 134 :

« Si, à l'endroit où se place la parenthèse encadrée de tirets, la phrase demande une virgule, celle-ci se met, logiquement, après le second tiret : voir ci-dessus l'ex. de Tournier ["Parce que c'était mardi – ainsi le voulait son emploi du temps -, Robinson ce matin-là glanait …"]. Mais [s'] il est assez fréquent que la virgule soit mise avant le second tiret, il est rare qu'elle soit devant le premier tiret ... » (p.187)

 

 

 

Fromont Jeune et Risler Aîné d'Alphonse Daudet

Publié le par Alexandre Anizy

 

On a tous des points d'entrée dans le monde des livres : pour nous, c'est Lamartine en poésie, Alphonse Daudet en fiction. Pas le Daudet du moulin, celui de « Jack », un pavé digeste évoquant la condition ouvrière au XIXe, et celui du « petit chose ».

 

« Fromont Jeune et Risler Aîné » (livrel gratuit de 271 p.) est un autre roman de mœurs de Daudet. Cette fois-ci, il dépeint l'ascension sociale d'une enfant pauvre et volontaire, qui mettra sa beauté et son intelligence au service d'une ambition personnelle dévastatrice, dont les jeunes patrons Fromont et Risler seront les jouets.

 

« L'ex-comédien termina sa tirade par un clignotement d'yeux à l'adresse du comique et du financier, et pendant un moment il y eut un échange de mines, de grimaces convenues, des « hé ! Hé ! » des « hum ! Hum ! », toute la pantomime des sous-entendus. » (p.132)

 

C'est une histoire qui sera éternellement d'actualité : alors plonger dans la version de Daudet, avec son écriture délicieusement surannée, vous emmène doublement en voyage.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

Les déracinés de Maurice Barrès

Publié le par Alexandre Anizy

 En ces temps démocratiques incertains, il n'est pas inutile d'aller s'encanailler du côté de Maurice Barrès, précisément dans « les déracinés » (poche collection Omnia, éditions Bartillat, janvier 2010, 13 €), bien que cela soit « un pesant livre, d'une excédante mais admirable tension », comme l'écrivait Gide.

 

C'est un roman à thèse confuse, que Blum qualifiait de "chef d’œuvre d'art", qui amalgame Bonaparte et Proudhon dans la vision d'une nation socialisante, antiétatique et frondeuse.

« Chaque individu est constitué par des réalités qu'il n'y a pas à contredire ; le maître qui les envisage doit proportionner et distribuer la vérité de façon que chacun emporte sa vérité propre. » (p.23)

Heureusement nous pouvons apprécier le style, quelquefois suranné mais jamais médiocre, ainsi que les observations malicieuses comme :

« A nul âge on ne philosophe plus volontiers qu'à vingt ans, et surtout vers quatre heures du matin. » (p.72) ;

« Le service militaire devrait être une école de morale sociale ; on sait ce qu'il est, par manque de sous-officiers. Les jeunes Lorrains [7 Lorrains forment le noyau du livre. NdAA] n'en rapportèrent que des notions sur la débauche et l'ivrognerie (...) » (p.52) [déjà à cette époque ! (ndAA)]

 

Un des passages pesants est le chapitre IX (titré "La France dissociée et décérébrée"), où l'on apprend que « … la France est décérébrée, car le grave problème et, pour tout dire, le seul, est de refaire la substance nationale entamée, c'est à dire de restaurer les blocs du pays ou, si vous répugnez à la méthode rétrospective, d'organiser cette anarchie. » (p.184) Qu'est-ce que la substance nationale ? « Le véritable fonds du Français est une nature commune, un produit social et historique, possédé en participation par chacun d'entre nous ; c'est la somme des natures constituées dans chaque ordre, dans la classe des ruraux, dans la banque et l'industrie, dans les associations ouvrières , ou encore par les idéals religieux, et elle évolue lentement et continuellement. » (p.182)

En somme, un ordre immuable qu'il convient de restaurer, avec cette touche champêtre mise en exergue puisque la ville abîme les hommes (« Quand le train de province, en gare de Paris, dépose le novice, c'est un corps qui tombe dans la foule, où il ne cessera pas de gesticuler et de se transformer jusqu'à ce qu'il en sorte, dégradé ou ennobli, cadavre. »)

 

L'idéal barrésien en résumé : une substance fumeuse, un monde rural fantasmé.

 

Et dire que la France est entrée dans le XXe siècle avec ces représentations chimériques ancrées dans les esprits. Mais sommes-nous mieux lotis en ce début de XXIe ?

 

 

Alexandre Anizy