Pauvre comme Jakub Zulczyk
Polardeux s’abstenir.
Eblouis par la nuit (Payot & Rivages, 2021), c’est le titre français d’un polar de Jakub Zulczyk, qui ne nous a pas éblouis.
Alexandre Anizy
Ecrivain - Economiste. Propos sur l'économie, la littérature et la politique.
Polardeux s’abstenir.
Eblouis par la nuit (Payot & Rivages, 2021), c’est le titre français d’un polar de Jakub Zulczyk, qui ne nous a pas éblouis.
Alexandre Anizy
Beaucoup de travail et du talent pour arriver à ce cimetière !
Greg Iles, c’est du lourd, ce qui n’est pas son style.
« Je n’ai jamais eu l’intention de tuer mon frère. Je n’ai jamais voulu détester mon père. Je n’ai jamais imaginé que j’enterrerais mon fils. Pas plus que je n’aurais pu envisager de trahir l’ami d’enfance qui m’a sauvé la vie, ou remporter le Pulitzer pour avoir raconté un mensonge. » (Cemetery Road, Actes Sud, 2021)
La suite est à la hauteur de l’incipit et de l’entame.
Alexandre Anizy
C’est la force de l’église Saint-Rémy (1957), classée aux Monuments historiques depuis 2013.
Structure en béton armé, charpente en bois à caissons, vitraux d’artistes réalisés par la Cristallerie de Baccarat à motifs abstraits ou stylisés comme ceux des 12 apôtres : la simplicité majestueuse invite à l’élévation des cœurs.
Alexandre Anizy
Demi-France
Honte à vous !
Dans les bananeraies caraïbes…
Le chlordécone, dont des salauds
Ont prolongé l’utilisation
(Un neurotoxique qui imbibe
Les sols, bétail, légumes, ruisseaux),
Contamina la population.
Douce France
En souffrance.
Dans l’alimentation des Dom-Tom…
Si une loi interdit l’ajout
De sucre dans les fabrications,
Des analyses d’Etat dégomment
Les industriels qui la bafouent :
Sur-obésité en diffusion.
Douce France
En souffrance.
Alexandre Anizy
(extrait d'un recueil en préparation)
Pour comprendre l’Allemagne.
En 1932, Theodor Pliever publia un roman-documentaire titré L’empereur partit, les généraux restèrent, que les éditions Plein Chant ont la bonne idée de sortir en 2021.
Pour entraver les malheurs du XXe siècle, ce livre est un commencement, auquel nous ajoutons l’essai de Sebastian Haffner : Allemagne, 1918 : la révolution trahie (Agone, 2018, en livrel).
Alexandre Anizy
Fugues et fronts rimbaldiens.
Partir ou périr,
Mais sans gauchir l'Idéal ―
Zist zest absolu.
Alexandre Anizy
(Extrait d’un recueil en préparation)
Heureux ceux qui découvriront ce livre !
Il s’agit du roman La réparation du monde (éditions Liana Levi, 2021) de Slobodan Šnajder, un intellectuel croate qui a forcément lu le chef-d’œuvre Migrations du serbe Milos Crnjanski (lire ici ), et qui a écrit une épopée différente à commencer par le style, moins doux mais plus drôle et sarcastique.
Donnons quelques exemples.
« Un ami de son père lui disait : si nous autres Allemands n’y introduisons pas de l’ordre, ces tribus balkaniques finiront par s’égorger jusqu’à la dernière. Les Allemands à présent sont là, se dit Georg, et pourtant rien n’a changé sur ce plan. » (p.103 de 571)
« Un soldat qui en pleine guerre veut être un civil est un cas exemplaire de somnambulisme. » (p.242 de 571)
« Partout dans le monde les jeunes sont semblables, plus semblables que les vieillards qui, écrasés par la vie, la portent sur leur visage comme une empreinte, un spasme ou un tic. Partout dans le monde les jeunes sont une feuille de papier vierge. Il se peut que tout soit lié au joueur de flûte bariolé de Hamelin, que la jeunesse suivra toujours, vers le bien comme vers le mal… Elle partira telle une colonne de rats pour se noyer dans le premier torrent venu si ce n’est dans la Méditerranée comme dans la croisade des enfants. La jeunesse suit son pasteur, le joueur de flûte aux vêtements multicolores, mais la différence entre le bien et le mal est si honteusement étroite que rien n’est impossible. Pourquoi le costume de ce flûtiste est-il multicolore ? Parce qu’il est fait de tous les drapeaux au nom desquels on a tué en ce monde. » (p.465 de 571)
Plutôt que le dernier viol (pardon : livre) de Christine Angot, lisez le chef-d’œuvre de Slobodan Šnajder.
Alexandre Anizy
Grâce à une collection, Jakuta Alikavazovic est sur une bonne voie.
Comme nous avions dit le talent en germe de Jakuta Alikavazovic (lire ici ), de même que ses errements tout compte fait scolaires nous avaient consternés (lire ici ), comme ses élucubrations sur la littérature transnationale (lire ici ), nous écrivons aujourd’hui que son dernier opus paraît prometteur : Comme un ciel en nous (Stock, collection Ma nuit au musée, 2021). Pourquoi ? Elle a mûri…
« Vous savez que vos tours et détours n’ont été qu’une spirale qui a fini par vous ramener ici, au centre de votre enfance ou au centre de vous-même. » (p.48 de 77)
« On s’efforce de grandir, de se détacher, d’exister en propre. L’ironie, il me semble, tient au fait que c’est justement cet effort-là qui finit de faire de moi la fille de mon père. Je ne lui ressemble jamais plus que lorsque je m’éloigne, lorsque je l’abandonne.» (p.72 de 77)
Oui, c’est un paradoxe ironique : plus les enfants s’efforcent de fuir leurs parents, plus ils sont sur le chemin de la ressemblance.
Il semble qu’Alikavazovic en ait fini avec le rejet de sa propre histoire (son amour de l’anglais ̶ c’est son gagne-pain, alors pas de crachat ̶ est-il proportionnel au dégoût du serbo-croate ?). Il est donc possible qu’elle soit prête pour son chef-d’œuvre. Sur la noirceur humaine, par exemple.
« La délation, cet art français [le dénigrement de soi… Jakuta ne l’a pas encore totalement laissé aux étrangers, mais elle se soigne puisqu‘elle l’a compris pour les Yougos…], il en parlait avec la légèreté que l’on réserve aux temps primitifs ; comme si rien n’en subsistait. Mais moins de dix ans plus tard, dans les années 1990, durant la guerre en ex-Yougoslavie, durant le siège de Sarajevo, c’est la porte de ma tante qui sera marquée à la craie par les voisins fuyant la ville. En précipitation, quoique prenant le temps de signaler pour l’armée en route la population à supprimer. (…) elle me dit Tu te rends compte ? Pendant quinze ans nous sommes partis avec eux en vacances. » (p.36 de 77)
Alexandre Anizy
Garder raison pour Veronesi…
Les années et les livres passent (lire ici ), bonifiant le talent de Sandro Veronesi, non pas le style - quoiqu’il puisse y avoir débat sur ce point :
« Patatras ! Les soixante premières pages furent assez pénibles (bon Dieu, le style !), puisqu'on a failli fermer définitivement le livrel, mais nous avons résisté stoïquement à cause de l'architectonique minutieuse... qui frise l'improbabilité. Au bout du texte : l'insatisfaction. » (lire ici ) -,
mais l’architecture. Avec Le colibri (Grasset, 2021), la fin fut heureuse.
Alexandre Anizy
Cette fois-ci, nous avons abandonné.
Maylis de Kerangal est une écrivaine, une vraie. En voici une démonstration :
« Elle imagine les milliers de personnes rassemblées en cercle, là-bas, autour d’une pelouse d’un vert si étincelant qu’on pourrait la croire vernie au pinceau, chaque brin d’herbe enluminé d’une substance mélangeant résine et essence de térébenthine ou de lavande et qui, après évaporation du solvant, aurait formé ce film solide et transparent comme un reflet argenté, comme un apprêt sur un coton neuf, un voile de cire, et songe qu’à l’heure d’apparier les organes vivants de Simon Limbres, à l’heure de les répartir dans des corps malades, des milliers de poumons se gonflent ensemble là-bas, des milliers de foies se gorgent de bière, des milliers de reins filtrent à l’unisson les substances du corps, des milliers de cœurs pompent dans l’atmosphère, et soudain elle est frappée de la fragmentation du monde, de la discontinuité absolue du réel sur ce périmètre, l’humanité pulvérisée en une divergence infinie de trajectoires ̶ une sensation d’angoisse qu’elle avait déjà éprouvée, ce jour de mars 1984, alors qu’elle était assise dans le bus 69 et se rendait dans une clinique du 19e arrondissement pour avorter, moins de six mois après la naissance de sa fille qu’elle élevait seule, la pluie ruisselait sur les vitres, elle avait regardé un à un les visages des quelques passagers qui l’entouraient, des visages que l’on croise dans les bus parisiens en milieu de matinée, des visages aux yeux fuyant vers le lointain ou rivés à une consigne de sécurité contenue dans un pictogramme, fixés sur le bouton d’appel, égarés à l’intérieur du pavillon d’une oreille humaine, des yeux qui s’évitaient entre eux, vieilles dames à cabas, jeunes mères de famille avec enfant en kangourou, retraités en chemin vers la bibliothèque municipale pour la lecture de leur périodique quotidien, chômeurs de longue durée en costume cravate douteux, plongés dans leur journal sans parvenir à le lire, sans que jaillisse sur la page la moindre étincelle de sens, mais accrochés au papier comme pour se maintenir dans un monde où ils n’avaient pourtant plus de place, où ils ne trouveraient bientôt plus de quoi subsister, des personnes parfois situées à moins de vingt centimètres d’elle, et qui toutes ignoraient ce qu’elle allait faire, cette décision qu’elle avait prise et qui dans deux heures serait irréversible, des gens qui vivaient leur vie et avec lesquels elle ne partageait rien, rien, hormis ce bus pris dans une giboulée, ces banquettes usagées et ces poignées de plastique poisseuses qui pendaient du plafond comme des cordes préparées pour se pendre, rien, chacun sa vie, chacun la sienne, voilà, elle avait senti que ses yeux se baignaient de larmes, avait serré plus fort la barre métallique pour ne pas tomber, et sans doute fit-elle en cet instant l’expérience de la solitude. » (Réparer les vivants, éditions Verticales, 2013, p129-131 sur 209) [Lire notre billet ici ]
Elle a osé bien que ce soit casse-gueule, et le lecteur suit parce que le style rude est en adéquation avec le moment.
Mais dans Canoës (Verticales, mai 2021), quand elle maintient cette ligne stylistique, ça ne marche pas aussi bien. Exemple :
« Tel un oiseau change de couleurs pour se camoufler dans les branches et leurrer les prédateurs, la voix de Sam se coule maintenant dans celle du Midwest et cela me dépayse, oui, car elle peut être enrouée, essoufflée, déguisée pour une blague ou troublée par l’émotion, altérée par le sommeil, l’alcool, la colère, étranglée par l’anxiété, empruntée pour approcher un interlocuteur difficile, elle habite mon oreille depuis si longtemps, cette voix, qu’un mot, deux syllabes à peine me suffisent pour la détecter sans erreur possible, pour l’isoler parmi des centaines d’autres comme une piste sur la bande de mixage de celles qui m’accompagnent, pour la capter de loin ̶ souvenir d’une liaison radio au beau milieu de la nuit, lui dans le fond d’un petit cargo en plein tangage dans la mer de Béring, moi couchée sous les combles dans un immeuble de la rue Pigalle, le téléphone qui sonne, le combiné glissé sur mon oreille d’une main endormie, allô ?, la friture d’abord, ce lointain qui grésille, et ces premières vibrations contre la membrane de mon tympan, lesquelles touchent bientôt les trois osselets, trois miettes de cartilage, quelques milligrammes, et s’amplifient, converties dans la foulée en impulsions électriques que le nerf cochléaire transmet à mon cerveau, vers le gyrus temporal gauche, à l’endroit où l’on situe les microrégions de la mémoire auditive sensibles à certaines intonations de la parole, à son rythme, à son intensité, une trajectoire sidérale, la flèche de l’amour avais-je pensé, redressé d’un seul coup dans mon lit étroit, questionnant la distance que cette voix avait parcourue, acheminée jusqu’à moi dans des câbles sous-marins transocéaniques, puis renvoyée par des antennes-relais dressées sur les plateaux continentaux, au beau milieu des plaines, au sommet des collines, et jusque dans la ville, l’onde électromagnétique invisible mais bien réelle, elle aussi, au cœur de ma chambre : elle m’est plus familière que mon pays, cette voix, elle est mon paysage. Tout le monde change ici, il n’y a que toi qui ne changes pas, la voix de Sam a tranché, froide, puis il a basculé sur le flanc et m’a tourné le dos. » (p.51-52)
Pour nous, encore quelques pages tournées et puis basket.
Parce que, comme l’a écrit Philippe Djian :
« (…) qui donc oserait prétendre que le style n’est qu’une question de musique ? (…) Il est donc temps d’ajouter que le style est à la fois une musique et une manière de regarder les choses, ou si l’on préfère une attitude ou encore une façon d’être, ou un point de vue, dans le sens où il s’agit de choisir la place, l’emplacement à partir duquel on observera le monde. » (Ardoise, Julliard, page 30) [Lire notre billet ici ]
Alexandre Anizy