Samsara de Patrick Deville
Patrick Deville dit écrire des romans sans fictions. Il n’a pas tort : Samsara (Seuil, août 2023) est un livre sans réelle intention d’auteur.
Alexandre Anizy
Ecrivain - Economiste. Propos sur l'économie, la littérature et la politique.
Patrick Deville dit écrire des romans sans fictions. Il n’a pas tort : Samsara (Seuil, août 2023) est un livre sans réelle intention d’auteur.
Alexandre Anizy
Dans un monde obscurci, le cygne Higashino réconforte.
Nous avons dit déjà tant de bien de Keigo Higashino (lire ici et ici – pour la deuxième note en bas de page notamment – et ici), qu’un nouveau billet pourrait sembler superfétatoire, puisqu’on retrouve le brio de l’architectonique et la faiblesse du style dans son dernier opus titré Le cygne et la chauve-souris (Actes Sud, 2023). Mais, pour ceux qui lisent pour découvrir le monde, il y a dans ce polar diabolique une subtilité du système judiciaire japonais qui les questionnera.
Alexandre Anizy
Cultiver son sol
Demeurer à taille humaine
Eau lumière souffle
Et puis s’accorder
Aux heures mystérieuses
D’une allée de lis
Tresser de tes mains
Le beau sourire des fleurs
Bouquet de jonquilles
Converser avec
Les humbles choses muettes
Bleuets capucines.
Jean-Pierre Boulic
(Laisser entrer en présence, éditions La Part Commune, 2019)
Tu ouvres un livre et humes le papier
en mesures l’épaisseur
tu feuillettes les premières pages, déjà
tu sais la langue qui pétrit le désordre
la poussée des mots
sur les ombres nécessaires et leurs sauts de clarté
tu sais la solitude quand tu tournes les pages
les voiles qu’il faut abattre
sous les vents trop puissants, nos cœurs
à ouvrir, nos vies
que chaque amour agrandit
et les amarres cèdent enfin
on laisse partir toutes choses.
Hélène Dorion
(Comme résonne la vie, éditions Bruno Doucey, 2018)
Si trois gus ont créé Carmen Mola pour les medias espagnols qui ont marché (comme Emile Ajar en France, ils ont décroché le Planeta), qu’en est-il de leurs produits ?
Dans La fiancée gitane, le personnage central (l’inspectrice Elena Blanco) est habilement tressé. On a donc une autrice et une héroïne obsédée par la disparition de son fils… de quoi plaire aux lectrices qui forment le gros contingent de la clientèle en librairie.
L’édition est une industrie, il ne faut jamais l’oublier. C’est pourquoi, si l’éditeur a fait du bon boulot (point de vue mercatique), nous n’en dirons pas autant pour les journaleux littéraires !
Alexandre Anizy
Pas drôle, L’amour (¹) de Bégaudeau est vache. S’en passer gagne du temps.
Alexandre Anizy
(¹) Aux éditions Verticales, août 2023.
Sur le conseil d’une amie, nous découvrîmes les deux romans de Kimi Cunningham Grant.
Commençons par Le silence des repentis (poche 10/18, avril 2023). La qualité du style, la finesse psychologique et la trame du récit emportent sans difficulté le lecteur jusqu’au bout de l’histoire.
« Bien sûr il débarque, plus tard dans l’après-midi, au moment où je suis occupé à déblayer, de nouveau, un chemin pour rejoindre la remise. Il est équipé d’une paire de raquettes qui ont l’air d’avoir une centaine d’années, et cette fois, dans le silence ouaté, j’entends le frou-frou de ses pieds dans la neige. Je l’aperçois de loin. C’est la première fois qu’il ne me prend pas au dépourvu, qu’il ne précipite pas les battements de mon cœur. » (p.217)
La nouveauté du printemps 2023, c’est Les rancœurs et la terre (Buchet.Chastel), dans lequel l’autrice porte encore plus son attention à la psychologie des personnages. Son dispositif narratif ̶ un va-et-vient systématique entre le présent et passé ̶ pourrait être lassant si le livre faisait 500 pages, et si l’autrice n’avait pas pris soin d’ajuster les longueurs des chapitres qui, chez elle, ne s’éternisent pas. Kimi Cunningham Grant tient le rythme adapté au récit, comme le style, toujours perlé.
« Red était assis sur sa galerie, devant chez lui, dans le noir. Les grillons rugissaient, les lucioles clignotaient dans le jardin et jouaient une douce mélodie lumineuse. Dans une autre vie, il avait regardé Sue et Junior courir pieds nus dans l’herbe une nuit d’été, mains tendues devant eux, dans l’obscurité, pour les attraper. Sue était revenue vers lui pour le serrer contre elle, ses cheveux étaient chauds et doux contre la joue de Red. Ils avaient perforé le couvercle métallique d’un bocal avec un clou et autorisé Junior à les garder dan sa chambre pour la nuit. Une "veilleuse en lucioles", avait-il dit. » (p.163/235)
Du bel ouvrage.
Alexandre Anizy
Oser la poésie et réussir le challenge, voilà le talent protéiforme de Bérengère Cournut.
Bien sûr nous aurions pu vanter la qualité du travail romanesque de cette écrivaine, mais la presse l’a déjà si bien fait que Cournut fut récompensée (prix du roman Fnac 2019). Mais non, du roman Née contente à Oraibi (éditions Le Tripode, 2019), que nous avons goûté notamment parce que le sujet nous intéresse, nous piochons un extrait pour donner un aperçu de la variation stylistique.
Quand j’ai ouvert les yeux, ma mère et mon frère étaient assis près de moi dans la pièce à chats et parlaient à voix basse. Ma mère avait fait venir Mahukisi pour avoir son avis et se demandait ce qu’il fallait faire pour que je ne m’affaiblisse pas trop avant le retour du printemps. En voyant mon frère, le sens de mon rêve m’est apparu instantanément, et j’ai interrompu brusquement leur conciliabule : le serpent, c’était lui, et les deux aigles représentaient nos parrains. Il fallait que mon frère joue leurs rôles à tous trois et m’extraie de notre maison pour m’emmener à Walpi, auprès du clan de l’Ours, qui pourrait peut-être quelque chose pour moi. (p. 169)
Ce qui nous apprécions chez Bérengère Cournut, ce sont l’amplitude thématique et la palette, qu’elle démontre une nouvelle fois avec Elise sur les chemins (Le Tripode, 2021). En voici deux extraits pour vous mettre en appétit.
Depuis que nos frères sont partis
Le Lion travaille dur
A ses cultures, à son jardin
Zéline n’a plus que six petits
A laver-nourrir-instruire
Alors elle a décidé que non
Elle ne ferait plus l’école à la maison
(p. 6 sur 94)
Emile est d’accord, je monte dans son fourgon
A l’avant ̶ entre lui et Philémon
La route serpente
Les deux hommes chantent
Des trucs qui datent de la révolution
Mais de laquelle ? je demande
Bof, dit Philémon. C’est toujours la même…
(p.75 sur 94)
Amélie, Leïla, Karine peuvent ramer,
La sublime Bérengère sait les planter.
Alexandre Anizy
Il nous semble que l’irrévérence contribue à la culture du respect. Qui mieux que Frédéric Jacques Temple ?
Anciens combattants
Ils sont revenus
vingt ans après Cassino
les tempes grises
bardés de caméras et de lires
avec leurs femmes acariâtres.
Ils tentent en vain de mettre
leurs pas dans les pas d'autrefois...
Les voyez-vous sur les champs de bataille
stupéfaits de leurs vieux exploits
honteux de ne retrouver qu'eux-mêmes
encombrés de bedons et de bretelles
tricolores...
Frédéric Jacques Temple
(La chasse infinie et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2020)
Les éditions des Syrtes ont eu la bonne idée de rassembler des nouvelles du grand romancier yougoslave Ivo Andrić : qu’ils en soient remerciés.
Le livre est intitulé La chronique de Belgrade (2023), puisque les scènes se passent dans Belgrade au temps des nazis. De là prétendre que l’auteur aurait eu peut-être l’intention de faire de la Ville blanche à cette époque le personnage central d’un livre, ce n’est hélas que tirer sur une ficelle des affaires. Mais peu importe.
Zeko raconte l’évolution psychologique d’un héros ordinaire, très ordinaire de la Résistance.
« Affirmer, comme on l’a écrit, que Belgrade entre 1941 et 1944 était "la ville la plus malheureuse d’Europe", n’est peut-être pas tout à fait exact, mais il n’en demeure pas moins qu’elle fut à cette époque un théâtre où s’enchaînèrent des illustrations du mal et de la bassesse dont les hommes sont capables, mais aussi de grandeur et de beauté. On souffrit, on pâtit physiquement et moralement. Une composante toute minuscule de cette Belgrade-là fut la maison de l’ingénieur rue Tolstojeva. » (p.104)
Le jour où… est une courte nouvelle qui dessine un autre personnage en train de se libérer de la peur.
« Oui, la vie est possible. Il le sent clairement même si, à chaque instant, l’un de ces sales et derniers obus peut l’emporter, ce que souligne sans ambiguïté la peur qui lui enserre l’estomac, qu’il lit dans les yeux exorbités du jeune ouvrier. Malgré tout, la vie est possible, luxuriante, riche de sens. Jamais elle n’avait été aussi proche, intelligible, possible. » (p.178)
Cher éditeur, pour votre travail, point de justificatif douteux ! Le talent d’Ivo Andrić suffit.
Alexandre Anizy