Qu'est-ce que le populisme ?

Publié le par Alexandre Anizy

            L'utilisation paroxystique du mot populisme dans les champs politique et médiatique mérite que nous nous interrogions sur ce point asymptote.

 

 

            Le populisme est un mot que beaucoup de monde emploie sans en avoir une idée claire. C'est pourquoi le philosophe Yves Michaud s'est attelé à cette tâche difficile dans son livre Contre la bienveillance (Stock, avril 2016, 180 pages, 18 €). Fait troublant : il commence non pas par définir le concept mais par dire comment il se présente :

            « Le populisme s'exprime aujourd'hui de deux manières : des votes en progrès constant en faveur de partis nouveaux venus qui appellent à en finir avec la caste des partis installés et, dans le même temps, une forte abstention de la part des citoyens qui se désintéressent de la politique et "n'y croient plus". » (p.61)

En France, les votes populistes se portent aussi bien sur le Front National que sur le Front de Gauche, en Espagne sur Podemos et Ciudadanos (2 nouveaux partis "contre la caste"), en Italie sur la Ligue du Nord et le Mouvement 5 étoiles, en Grèce sur Syriza et des micro-partis. Tous ces politiciens misent sur la déception des électeurs à l'encontre des partis de gouvernement (comme ils s'autoproclament) qui ne tiennent pas leurs promesses, et vilipendent leurs confrères établis pour leur corruption supposée ou réelle. Nous sommes dans une situation de dépolitisation puisque, si vous ajoutez l'abstention (souvent de l'ordre de 40 %) au résultat des partis qualifiés de populistes, vous obtenez une large majorité. "Symptôme majeur" de la dépolitisation selon Michaud : les électeurs populistes ont voté pour des programmes qui n'en sont pas (« des programmes d'opposition et de dénonciation, pas des programmes d'exercices du pouvoir »). Malheureusement, comme les autres, le philosophe se contente d'affirmer sans rien démontrer, notamment quand il écrit :

            « En France Front National et Front de Gauche s'opposent à l'Europe, à l'euro, à la supranationalité, aux riches, mais le Front National serait bien en mal d'imposer la préférence nationale, le protectionnisme et la sortie de l'euro. » (p.63) 

Que Juan Carlos Monedero, le numéro 3 de Podemos, qualifie son parti de léninisme aimable nous en dit plus sur la méthode que sur le fond. Au lieu d'ironiser, mieux vaudrait disputer du propos pour disqualifier l'autoritarisme latent dans cette organisation.

            Ajoutons ici qu'il est surprenant d'écrire que « la politique n'a jamais été une chose rationnelle », tout en constatant, sous peine de précipice, qu'on « ne peut en effet faire vivre une démocratie en laissant plus de la moitié des citoyens à un vote protestataire impossible à traduire en politique pratique, ou à l'abstention, en laissant la moitié des citoyens sans représentation et sans prise en compte de leurs revendications (...) » (p.65)

 

            N'ayant toujours pas défini le populisme, Yves Michaud passe à l'explication de son succès, à savoir « une série de fractures qui créent en politique une tectonique des plaques inédite » :

  • la première fracture est entre les jeunes et les vieux ;
  • la seconde entre la population de souche et la population d'origine immigrée : « Ces nouveaux venus vivent le plus souvent dans des ghettos, dans les centres-villes désertés, des centres d'accueil et des campements de fortune pour les plus précaires. Ils sont peu intégrés pour des raisons linguistiques et scolaires. (...) Victimes de ségrégation raciste, ils la renforcent par leur enfermement communautaire, de plus en plus souvent religieux, et une obsession du "respect". » (p.69) (1) ;
  • la troisième fracture est entre les riches et les pauvres : « [elle] se manifeste par le confinement dans les cités, l'abêtissement face aux chaînes de télévision nationales et internationales... (...) Au XIXe et au début du XXe siècle, ces "gens-là" auraient fait partie des classes dangereuses et des "citoyens passifs", exclus du suffrage universel pour manque d'autonomie, d'éducation, et vulnérabilité à la démagogie. » (p.71) (2) ;
  • la quatrième fracture est éducative : « La transmission éducative fonctionne mal, et même pas du tout pour certains... Ils maîtrisent très mal la langue, non seulement écrite mais aussi parlée, avec des vocabulaires réduits, pour ne rien dire des autres apprentissages. » (p.72) ;
  • la cinquième fracture concerne l'insécurité (ceux qui la vivent dans les cités, les zones à risques, et ceux qui sont à l'abri - les beaux quartiers, les résidentiels et la France rurale profonde, pas la France périphérique de Christophe Guilluy) : nous observons ici que l'analyse de Michaud est soit incomplète soit incohérente puisque, lorsqu'il affirme que « Le populisme fait de l'insécurité un de ses chevaux de bataille » (p.74), il ne relève pas que les partis de gouvernement le font aussi... Alors tous populistes en somme ? ;
  • la sixième fracture est entre les personnes à statut protégé et celles exposées à la précarité.

« Les populismes prospèrent sur tout ça, piquant ici ou là les revendications catégorielles les plus partagées ou au plus fort impact, leur donnant des atours démagogiques, les rassemblant enfin en une histoire de vaste complot des élites, du système, de la caste... » (p.78)   

           

            Avec Yves Michaud, vous ne connaîtrez pas le populisme (qui parfois devient pluriel), mais vous aurez une analyse de son terreau et une recommandation salvatrice : « En fait, exactement comme le défi qu'introduit le terrorisme fondamentaliste, le succès du populisme commande qu'on envisage autrement la démocratie. » (p.83)

 

  

 

 

            Enfin est arrivé ce mois-ci sur les étalages des librairies l'essai Qu'est-ce que le populisme ? de Jan-Werner Müller (éditions Premier Parallèle, septembre 2016, 183 pages, 18 €). Ça démarre mal puisque dans l'introduction : on parle d'ochlocratie (domination de la foule), on rappelle que le "reproche de populisme serait lui-même un populisme" (selon Ralf Dahrendorf), on affirme qu' « en effet, qui traite du populisme traite forcément de la démocratie et du libéralisme »... et le lecteur en quête d'une définition commence déjà à redouter un énième bavardage de politistes publiant pour leurs cotes universitaires. Heureusement, la thèse est exposée dès le début :

            « Ma thèse (...). Pour le dire autrement, une "attitude anti-establishment" ne suffit pas à définir correctement le populisme. A l'anti-élitisme doit encore s'ajouter un anti-pluralisme. La revendication fondamentale de tous les populistes consiste à affirmer constamment ceci, à peu de choses près : « Nous - et seulement nous - représentons le peuple véritable. » Je l'ai déjà souligné, nous avons là une déclaration de type moral et non pas empirique. » (p.31)

Force est de constater que nous avons là un procès d'intention et non pas une démonstration. Pointons directement la pierre d'achoppement, à savoir l'anti-pluralisme :

            « (...) les populistes considèrent que des élites immorales, corrompues et parasitaires viennent constamment s'opposer à un peuple envisagé comme homogène et moralement pur - ces élites n'ayant rien en commun dans cette vision, avec ce peuple. » (p.52)

Marine Le Pen, que l'on case dans les populistes, ne conteste pas à notre connaissance l'hétérogénéité du peuple français, autrement dit son pluralisme : alors ? Müller donne d'ailleurs lui-même la corde pour étrangler son propos : « Cependant lorsque nous nous penchons sur le cas des Pays-Bas, nous constatons que les populistes de gauche s'y montrent plutôt disposés à prêter attention aux opinions différentes des leurs (...) » (note en bas de page 55). Et lorsque Müller parle de Jobbik (parti d'extrême-droite hongrois), il leur attribue une logique qui veut que, puisqu'ils dénoncent la "criminalité politicienne" et la "criminalité gitane", « non-nationaux et post-nationaux conspirent contre la vraie nation » (p.53). On voit que l'auteur ne craint pas les sauts à l'élastique, lorsqu'il parle du pluralisme ou lorsqu'il passe de la criminalité à l'identité...

            En fait, toute la thèse de Jan-Werner Müller repose sur l'équivalence entre anti-pluraliste et antidémocrate, par le truchement d'une formulation de Jürgen Habermas : point de démocratie sans pluralisme puisque le peuple "ne se manifeste qu'au pluriel" (citée p.23). D'un sophisme, Müller tire une conclusion : les populistes menacent la démocratie.

            Avec les beaux esprits de la presse néoconservatrice française, on en arrive ainsi à dire que la Hongrie sous le joug du populiste Orban est une démocrature. Or, comme ce pays vit en démocratie formelle, c'est dire à cette aune-là que toutes les démocraties représentatives sont des démocratures, ce qui est absurde. Mais les conditionneurs d'opinion ne font jamais dans la dentelle : ils martèlent sans relâche leurs slogans ineptes.

            Si Jan-Werner Müller n'est pas parvenu à définir le populisme, il vient de donner aux médiacrates le nouveau vernis pédant du mot « imprécis, multifacettes et impressionniste » (expression de Hans-Jürgen Puhle citée page 30).

 

 

 

 

            Pour une réflexion aboutie sur le mot populisme et ce qu'il représente, il faut lire Le "populisme du FN" un dangereux contresens d'Annie Collovald (éditions du croquant, septembre 2004, 253 pages, 12 €).

            « En ce sens, le terme de populisme, du moins tel qu'il est employé par ceux qui en font usage à propos du FN n'est pas innocent. Il rend licite le retour d'une vision réactionnaire des plus démunis et de ceux qui s'en font les porte-parole mais déniée par son habillage de vertu démocratique et de science empirique. » (p.18)

            La vision réactionnaire des plus démunis, elle s'exprime librement dans la presse de l'élisphère en mai 2002 lorsqu'elle parle de "virus populiste" (l'électeur FN est un homme malade...), de "croisés de la société fermée" (... un mystique du repli sur soi, premier symptôme autistique), de "largués, paumés, incultes", d' "archaïques et rétrogrades". Ainsi derrière la catégorie d'analyse se grime l'injure politique.

            Le populisme, en tant que catégorie d'analyse, repose sur la certitude d'une corrélation entre fractions populaires et FN. Or à un âge d'or du parti communiste (vers 1970), des études électorales ont pointé un fort contingent d'ouvriers votant à droite (autour de 40 %). Ces travaux montrent que « la classe ouvrière, en tant que groupe socialement homogène, soudé par les mêmes valeurs et cohérent dans sa vision du monde et de l'avenir aussi bien que sa fidélisation à la gauche sont des mythes politiques qui ont réussi. » (p.11) En fait, le populisme, tel qu'il apparaît chez les savants et les commentateurs politiques qui en font usage, se fondent sur une erreur scientifique. Mais cette erreur est d'une redoutable efficacité politique, puisque le populisme autorise la dévaluation des votes populaires : c'est le cas du référendum de 2005. Dix ans plus tard, quasiment les mêmes intellectuels en sont venus à marteler les masses à coups d'articles exposant le remède aux excès de démocratie : la post-démocratie a un arrière-goût de république censitaire.

 

 

            Avant de conclure, il faut évidemment revenir à Pierre-André Taguieff, celui qui a importé le mot des Etats-Unis, pour avoir une définition de référence (3) :

            « Le populisme ne s'incarne ni dans un type défini de régime (une démocratie ou une dictature peuvent présenter une dimension ou une orientation populiste, avoir un style populiste), ni dans des contenus idéologiques déterminés (le "populisme" ne saurait être une grande idéologie parmi d'autres). Nous l'aborderons comme un style politique (...) »

Alors qu'est-ce ?

            « Le "populisme" ne peut conceptualiser qu'un type de mobilisation sociale et politique et, partant, le terme ne peut désigner qu'une dimension de l'action ou du discours politiques. »

Reprenant l'idée de Margaret Canovan, P-A.Taguieff dit que c'est « un style rhétorique qui dépend étroitement des appels au peuple (...) appel au peuple structuré de façon polémique (...) fondé sur l'antagonisme du peuple et du pouvoir ». Ce n'est plus une définition mais un fourre-tout, puisque De Gaulle, Hitler, Mussolini, Peron, le sénateur McCarthy, Khadafi, Castro, etc. sont des populistes... Est-ce que ce monsieur est sérieux, puisqu'on peut grâce à lui paraphraser Léo Ferré en affirmant que "Ton populisme, c'est ton style" ?  

 

 

 

 

 

            Le populisme est un concept vide (4) : si tous les discours démagogiques sont qualifiés de populistes, leur amalgame n'en fait pas une doctrine. Utilisé sans modération par les médiacrates, le mot sert d'anathème : muette devant la réalité du monde ignoble qu'elle a bâti, l'élisphère via ses conditionneurs d'opinion agit comme un croyant : la répétition de l'holocauste est donc possible, comme le soutient Timothy Snyder.

 

 

 

Alexandre Anizy

 

 

 

(1) L'apparition de partis communautaires religieux est à prévoir, précise Yves Michaud.

(2) Aujourd'hui dans la prose des médiacrates qui ont pour mission d'exprimer une opinion pour qu'elle forge une tendance publique, surgissent ces arguments, notamment pour rejeter le principe du référendum.

(3) En 1997, son article paru dans un numéro de Vingtième Siècle consacré aux populismes.

(4) Annie Collovald le dit ainsi : « Le "populisme" est une pure abstraction pour intellectuels politiques affectionnant les "universaux" dépouillés de tout référent concret. » (p.47)