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Et la mer de Huh Su-Kyung

Publié le par Alexandre Anizy

Huh Su-Kyung évoque l'abandon dans un poème.

Et la mer

Une mer profonde est venue à pied.

En l'accueillant, je veux la saisir à pleines mains

Les mains me manquent, je les ai laissées quelque part

Quelque part ailleurs, je les ai laissées chez quelqu'un

Ne pouvant la saisir sans mes mains, je veux pleurer

Les yeux me manquent

Je les ai laissés quelque part

Quelque part ailleurs, je les ai laissés chez quelqu'un

Ne pouvant être prise dans mes bras, la mer hésite puis s'en retourne

J'ai envie de lui dire « ne t'en va pas, ne t'en va pas »

La langue me manque, quelque part ailleurs

Chez quelqu'un, j'ai tout laissé chez lui

Je veux avoir les larmes aux yeux, j'aurais voulu briller noire

Pourtant j'ai tout laissé, tout

Chez quelqu'un

Huh Su-Kyung

(dans la revue Europe, n° 1043 de mars 2016)

Savourer les délices de Tokyo de Sukegawa

Publié le par Alexandre Anizy

Une leçon de vie dans un roman japonais.

Plutôt que de chercher un long livre d'été confortable pour une tête fatiguée par un turbin toujours plus stressant, optez pour une histoire courte et facilement transportable : Les délices de Tokyo de Durian Sukegawa (Albin Michel, février 2016, livrel à 11,99 € -trop cher !).

En plus du texte savoureux et instructif, le style épuré vous séduira. Un échantillon :

Quand le vent secouait les arbres, la pleine lune disparaissait derrière les branches ou était tronquée. Mais sa lueur leur parvenait malgré tout à intervalles réguliers.

Sentarô se tourna vers l'arbuste et murmura : « La lune s'est levée. »

Alexandre Anizy

Annie Ernaux décline, Frédéric Beigbeder se lâche

Publié le par Alexandre Anizy

Si nous avons failli flancher sur le dernier opus d'Annie Ernaux, nous ne cracherons pas le mépris social comme Frédéric Beigbeder, le pif enfariné du Figaro magazine.

La dernière phrase de Mémoire de fille, l'ultime roman d'Annie Ernaux (Gallimard, avril 2016, livrel à 10,99 € - trop cher !), résume aussi bien ce qu'était l'ambition de l'auteur :

« Explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. »,

que l'état d'hébétement du lecteur à la fin du livre, car au bout de ce qui ressemble à une palabre, avec son lot de répétitions et circonlocutions, se pose la question : tout cela pour ça ? Mme Ernaux n'a pas supporté le regard de mépris de ses collègues de colonie de vacances en 1958 pour « avoir été aussi misérable, une chienne qui vient mendier des caresses et reçoit un coup de pied » (p.30/98).

A vrai dire, l'auteur a fait le livre de trop, avec sa méthode :

« Ne rien lisser. Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j'ai été. » (p.34/98),

le problème étant que :

« J'ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu'un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour. » (p.88/98),

alors s'agissant de sa vie intime, user de sa méthode présente un biais.

Les travaux précédents d'Annie Ernaux ont apporté beaucoup à la littérature, mais pas seulement : il faut mentionner ici l'intérêt qu'ils représentent pour les sociologues. Nous en voulons pour preuve l'analyse de Chantal Jaquet dans son livre Les transclasses ou la non-reproduction (PUF, avril 2014, 238 pages, 19 €) : un ouvrage à mettre dans toutes les mains, par les temps de ségrégation sociale qui courent en ce pays.

Evidemment, dans le milieu germanopratin, il fallait un "fils de" comme Frédéric Beigbeder pour oser dézinguer Mémoire de fille, puisque la dame jouit d'une aura :

« Mme Ernaux invente la plainte qui frime, la lamentation sûre d'elle. C'est regrettable, car il y a des bribes à sauver dans ce galimatias autosatisfait (...) » (Figaro Magazine du 22 avril 2016);

Et forcément cette fois-ci, il n'a pas pu se retenir de pousser son avantage :

« Elle annihile son talent en le noyant sous sa propre exégèse fascinée. On regrette l'écrivain qu'elle a failli être, le livre qu'elle a failli écrire, la légèreté qu'elle se refuse depuis cet été 58. » (Ibidem),

parce qu'il ne supporte pas viscéralement la transclasse Annie Ernaux :

« C'est l'histoire d'un écrivain qui s'est installé au sommet de la société en passant sa vie à ressasser son injustice sociale. Son dolorisme des origines révèle en réalité une misère de l'embourgeoisement. C'est comme si elle refusait d'admettre qu'elle s'en est très bien sortie ; 2016 n'effacera jamais 1958. » (idem)

Se libérer du passé ne l'efface pas, disions-nous récemment :

http://www.alexandreanizy.com/2016/05/du-passe-selon-jacques-robinet-et-alexandre-anizy.html

mais le mépris social sous-jacent du pif enfariné Beigbeder montre que l'œuvre d'Annie Ernaux de par sa justesse dérange la classe dominante, qui ose maintenant le dire comme elle traite de voyous et de terroristes des grévistes. Quoique fasse Mme Ernaux, il y aura toujours un salaud de service pour la rabaisser.

Mémoire de fille n'est pas un bon livre, mais il a permis de révéler l'hypocrisie de l'histrion Frédéric Beigbeder, un "fils de" qui ne doit pas sa position sociale à son talent.

Alexandre Anizy

Carlos Zanón dans l'enfer de Johnny Thunders

Publié le par Alexandre Anizy

Carlos Zanón épate la galerie en dépeignant le retour glauque de Mr Frankie dans son territoire d'adolescence. No future !

Dans son polar noir J'ai été Johnny Thunders (Asphalte éditions, 2016, livrel à 9,99 €), Carlos Zanón raconte le plan foireux d'un junkie déglingué : c'est un peu longuet, mais ça vaut le coup. Une dose pour goûter ?

« Les minutes s'écoulent et les Avett Brothers continuent de jouer encore et encore. Francis veut toujours vivre. Mr Frankie non, et il attend, en silence, ce qui tarde à venir. Francis calque sa respiration sur le rythme de la mélodie, de ce mantra, les yeux comme des bouches ouvertes, comme s'il avait des écailles.

Mais toujours vivant.

Mutante est un mauvais dealer, un requin avec un bon fond.

Cette merde ne risquait pas de le tuer. » (p.282)

Même quand c'est parti pour, ce n'est jamais vraiment The end...

Alexandre Anizy

L'affaire Bismuth Sarkozy sur la balance de Patricia Simon

Publié le par Alexandre Anizy

Dans l'affaire des écoutes téléphoniques qui perturbe le rebond politique de Nicolas Sarkozy de Nagy Bocsa, quelle ne fut pas notre surprise en voyant le nom de Patricia Simon, redoublée par la lecture d'un article dithyrambique frisant l'hagiographie dans l'iconoclaste quotidien néoconservateur : en effet, au regard de certaines performances passées de ce magistrat, on peut se demander si la vérité y trouvera son compte, sachant que le droit conçoit toujours le sien.

Par exemple, en novembre 2009, dans le procès des marchés truqués des Hauts-de-Seine, dont les services du Conseil Général sous l'autorité directe d'une certaine Isabelle Balkany (bien connue à l'Elysée sous Sarkozy de Nagy Bocsa) sont visés par les magistrats, le procureur Philippe Courroye (bien connu à l'Elysée sous Sarkozy de Nagy Bocsa) n'a retenu que le favoritisme et la prise illégale d'intérêt, écartant les accusations d'escroquerie et de détournement de fonds publics et ne poursuivant in fine que des exécutants. Mais que pouvait faire le juge d'instruction Patricia Simon dans cette affaire commencée en l'an 2000, face à une Police Judiciaire qui perd en avril 2007 une pièce à conviction importante, face à une Direction nationale des investigations financières (DNIF) qui renâcle à l'accompagner pour une perquisition à la mairie de Levallois (le repaire du couple Balkany) ? Y en a qui vont chercher la croissance avec les dents (disait-il), et puis d'autres... allez savoir : des années de travail judiciaire pour en arriver à la condamnation de lampistes. Quel succès !

Voici ce qu'écrivait récemment un médiacrate :

« La justice fait peur par l'insupportable longueur de ses procédures, par l'arbitraire de sa coercition, notamment la mise en détention provisoire, et par l'aléatoire de ses décisions. La justice fait peur, parce que les instructions semblent trop souvent menées à charge, et les tribunaux, trop rarement impartiaux. La justice fait peur, enfin, parce qu'elle ne cesse d'apparaître comme une institution politisée.» (Express n° 3273 du 26 mars 2014)

Si même Christophe Barbier le dit sans appel, on comprend la peur des honnêtes gens lorsqu'ils sont confrontés à l'institution judiciaire.

Pour illustrer cette peur, prenons par exemple une affaire du tribunal de grande instance de Nanterre (références : Parquet 0525738005, Instruction 14/06/1) : lorsque le juge d'instruction Patricia Simon émet précipitamment une ordonnance de refus d'informer le 10 avril 2006, la Chambre d'instruction de la Cour d'Appel de Versailles,

« Considérant que le juge d'instruction régulièrement saisi d'une plainte avec constitution de partie civile a le devoir d'instruire (...) qu'il ne peut se limiter à un examen abstrait de la plainte faisant suite à une seule audition de la partie civile (...) » (Arrêt n° 803 du 18 octobre 2006),

infirme cette ordonnance et fait retour de la procédure au même juge d'instruction. En langage profane, on dirait que Versailles demande à Patricia Simon de travailler un peu plus.

Chacun devine ou apprend à ses dépens qu'il ne faut jamais confondre la justice avec la vérité judiciaire, au royaume républicain de France comme ailleurs. Que croyez-vous qu'il arrivât au deuxième round de cette affaire de Nanterre ? Après avoir rempli le dossier de paperasses prouvant qu'il y avait bien eu cette fois-ci enquête et confrontation, donc une recherche formelle de la vérité, le juge d'instruction Patricia Simon émit derechef une ordonnance de refus de mesure d'instruction complémentaire (22 novembre 2007), dans laquelle figure cette fois un surprenant mensonge,

« (...) et que par ailleurs la demande d'acte ne répond pas aux prescriptions légales en ce qu'elle n'est pas adressée par voie recommandée, elle sera rejetée (...) »,

ce que la Chambre d'instruction de la Cour de Versailles, dans son Arrêt rendu le 27 mai 2008 reconnut timidement de la sorte :

« (…) le magistrat instructeur par ordonnance en date du 22 novembre 2007 (…) indiquait également, à tort, que la demande n'avait pas été déposée dans les formes légales. »

Sur ce constat navrant, la partie civile lâcha l'affaire, considérant comme le grand juriste Jack Lang qu' « Il y a trop de relents d'Ancien Régime dans le système pénal français (...) » (Libération du 30 décembre 2008).

Le magistrat Patricia Simon connaît son droit, c'est entendu, mais les résultats obtenus ainsi que les remarques de ses pairs montrent que, parfois, il semble manquer de cette ferveur républicaine nécessaire pour dépasser les pesanteurs sociologiques d'un pays sclérosé. Comme le soutient le courant américain du "réalisme juridique" (sociological jurisprudence), « l'acte de juger est avant tout le produit d'une activité humaine pratique » (Des juges sous influence, numéro 2015/4 de la revue Cahiers de la justice, coédition Ecole Nationale de la Magistrature - Dalloz), et comme l'exprime à sa façon l'avocat Jean-Pierre Mignard (un ami de l'hôte élyséen d'aujourd'hui), « le problème c'est que dans la hiérarchie du parquet, plus on monte et plus le cerveau judiciaire disparaît derrière le cerveau politique ! » (Monde daté du 16 octobre 2009).

C'est pourquoi nous pensons que le juge d'instruction Patricia Simon, avec son savoir-faire, est une bonne pioche pour le néoconservateur Nicolas Sarkozy de Nagy Bocsa : l'arrêt de la Cour d'appel en mai 2016 en est la première manifestation.

http://www.alexandreanizy.com/2016/05/dans-l-affaire-bismuth-sarkozy-commence-a-s-en-sortir.html

Alexandre Anizy

L'illusion de Mélenchon

Publié le par Alexandre Anizy

Jean-Luc Mélenchon dit qu'il a évolué depuis 2012, mais la lecture de ses collaborateurs l'infirme.

Le point crucial d'une autre politique économique, c'est poser la sortie de l'euro comme pierre angulaire du programme de transformation. Force est de constater que Jean-Luc Mélenchon et ses partisans ne le font toujours pas, puisqu'ils persistent à croire que la France étant incontournable dans l'Union allemande (i.e. l'Union Européenne), sa demande de renégociation des traités sera acceptée, etc. C'est pourquoi Eric Coquerel dit :

« Avec le "Brexit", les Anglais font exactement ce que nous pourrions faire pour des raisons inverses : imposer un rapport de forces. Eux veulent plus de libéralisme, et nous, c'est au nom d'une vision opposée à l'austérité, au néolibéralisme. La méthode est intéressante. »

Comme il s'agit de l'avenir de la France et du bien-être de sa population, nous aimerions voir Mr Coquerel traiter la question autrement que par l'appréciation d'une méthode.

Et l'économiste Jacques Généreux de compléter l'analyse mélenchonnesque :

« Le "Brexit" est une bonne stratégie pour obtenir des concessions économiques. C'est ce que la France aurait dû faire et c'est ce qu'elle ferait avec nous pour renégocier les traités ».

Obtenir des concessions du maître allemand, c'est la pierre angulaire du programme de Mélenchon, alors qu'il faudrait le bâtir en ne comptant que sur ses propres forces autonomes.

Plus grave, ces deux affirmations de Mr Généreux :

« L'UE ne peut pas exister sans la France et la BCE ne pourrait pas imposer un blocus monétaire à la France. Soyons sérieux ! »

D'une part, sans la France l'Union allemande s'appellerait autrement - nous sommes d'accord sur ce point -, et l'hypothèse a déjà été étudiée ; d'autre part la BCE, aux mains des néoconservateurs et du bankster Mario Draghi, ne manquerait pas de contrecarrer les mesures financières d'un pays négociateur pusillanime. Soyez sérieux Mr Généreux !

Jean-Luc Mélenchon poursuit comme d'autres son rêve de conquête élyséenne en misant sur la compréhension et la générosité des partenaires de la France, comme les falots Tsipras et Varoufakis avaient parié sur l'intelligence économique des créanciers de la Grèce...

http://www.alexandreanizy.com/article-la-grece-dirigee-par-des-falots-tsipras-et-varoufakis-125559005.html

Le coup de dés de Mélenchon n'abolirait pas la logique en œuvre.

Alexandre Anizy