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269 articles avec notes economiques

L'Allemagne siphonne l'Europe

Publié le par Alexandre Anizy

Dans un article de bonne facture, le professeur d'économie Kostas Vergopoulos montre la responsabilité de l'Allemagne dans le fiasco européiste.

De temps en temps, les néoconservateurs de Libération laissent passer un article pour maintenir l'illusion de leur indépendance progressiste. C'est ainsi que le 11 octobre 2016 le professeur d'économie Kostas Vergopoulos, avec la précision et la concision qui le caractérisent (1), pointe l'enrichissement de l'Allemagne aux dépens de ses partenaires, ce qui explique son intransigeance dogmatique en matières monétaire, financière et budgétaire.

L'Allemagne s'enrichit, l'Europe s'appauvrit

A force d'accumuler des excédents au détriment de ses partenaires et de bénéficier en premier lieu de la politique de prêts de la Banque centrale européenne, la première puissance du Vieux Continent met en danger l'Union et sa monnaie.

Que l'entreprise européenne se préci­pite vers son point de non-retour est un sentiment largement partagé même par les partisans du projet européen et de sa monnaie unique. Toutefois, au cours

du sommet de Bratislava qui s'est tenu le 16 septembre, les dirigeants européens, malgré leurs doléances envers Berlin, n'ont eu droit qu'à une timide mise en cause par le couple franco-allemand de l'image "non attrayante" de l'Europe auprès de ses citoyens.

Or, il est rare que la qualité de l'image se limite à un problème de communication, surtout dans la région du monde qui, malgré ses excédents extérieurs records, bat aussi tous les records dans les domaines du ralen­tissement économique et du chômage.

Cela devrait être une question infiniment plus grave qu'un simple problème commu­nicationnel. Il y a déjà trop de signes dou­loureux dans la vie des dizaines de millions d'Européens pour prétendre que tout cela n'est qu'un simple problème d'image et se contenter d'un délai de six mois de réflexion pour l'améliorer.

Or, si l'Europe, tant sociale qu'économique, présente aujourd'hui un spectacle "déplorable", ce n'est pas parce que le reste du monde l'entraînerait dans son sillage dépressif. Au contraire : c'est le Vieux Continent, le plus grand marché mondial, qui, comme un énorme «trou noir», tire vers le bas le reste de la planète. Lorsque les Etats-Unis, le Japon,

la Chine et les autres économies émergentes essaient par tous les moyens de relancer leurs économies, l'Europe est la seule région qui, au contraire, s'entête dans l'austérité de ses dépenses et de ses revenus. Dans ce contexte, c'est tout à fait logique que le Vieux Continent, notamment l'Allemagne, extorque des surplus extérieurs faramineux, profitant des dépenses expansives des autres et de la restriction des siennes. Rien que pour l'année passée 2015, le surplus extérieur allemand atteignait 319 milliards de dollars, soit 8,9% de son PIB, dont plus de la moitié provient de la zone euro. Or, l'excédent alle­mand implique du même coup un déficit équivalent pour le reste du monde, notam­ment pour les pays membres de la zone euro. Cette dernière «pompe» les finances, tandis que leurs partenaires en subissent les effets. Les excédents de l'Allemagne exercent des effets de contraction sur les économies par­tenaires, notamment celles de la zone euro. Pour éviter ces effets néfastes, le pays excé­dentaire aurait dû relancer sa demande inté­rieure, ce que Berlin refuse au nom de sa compétitivité. De même, l'utilisation loyale, idéale, devrait être le

recyclage de ces excédents dans les pays déficitaires, ce que l'Al­lemagne refuse également, les investis­sements alle­mands à l'étranger ne dépassant pas 1,5% de son PIB. A l'intérieur même de

Face au danger d'assèchement des écono­mies européennes, la Banque centrale euro­péenne et son président, Mario Draghi, appliquent depuis 2012 la politique dite d'«assouplissement quantitatif» fournissant des liquidités à faible taux d'intérêt. De cette politique, sèchement désavouée par Berlin, l'Allemagne est pourtant, jusqu'à aujourd'hui, le principal bénéficiaire : les crédits bon marché de la BCE sont répartis parmi les pays membres non en fonction de leurs besoins, mais en fonction de leur participation au capital de la BCE. Autrement dit, les pays déjà compéti­tifs et excédentaires reçoivent la part du lion, tandis que les pays qui en ont le plus besoin n'en reçoivent que des miettes, la Grèce en étant formellement exclue sous le prétexte de sa dette excessive.Selon le journal écono­mique Handelsblatt, dans son édition du 6 septembre, l'Allemagne s'est déjà approprié plus de 30,5 milliards d'euros par an du pro­gramme de l'assouplissement quantitatif de la BCE au cours des années 20U-2015, ce qui lui permet de présenter un excédent budgé­taire annuel de18,5 milliards. Or, si la BCE ne prête qu'aux pays déjà solvables, cela impli­querait qu'elle ne remplit plus les fonctions de «créancier de dernier ressort» revenant à la notion de Banque centrale, mais qu'elle se comporte comme une banale banque com­merciale. Elle donne à ceux qui ont déjà et ne donne rien à ceux qui n'ont pas.

Le président de la Bundesbank, Jens Weid­mann, vient de clarifier mieux que tout autre la conception allemande de l'Union : l'Eu­rope ne devrait pas être un tout, mais plutôt une simple addition de pays solides sur le plan national, et compétitifs sur le plan international (1). Selon lui, le transfert de ressources parmi les pays membres est inad­missible, fût-il par solidarité envers les pays en difficulté, car cela nuirait à la discipline budgétaire de chaque nation membre. Or, si la solidarité des gagnants envers les <<perdants» de l'euro est exclue, à quoi la monnaie unique sert-elle, sinon à rendre leur redressement encore plus inattei­gnable ? De toute façon, l'austérité imposée par l'Allemagne dans ses partenaires depuis 2010 n'a pas optimisé le fonctionnement de la zone monétaire, n'a pas renforcé la convergence ni la cohésion d'ensemble, mais, au contraire, elle a ressuscité les an­ciennes divergences parmi ses pays mem­bres, tout en rajoutant des nouvelles.Son bilan se résume aux excédents thésaurisés pour l'Allemagne et à la persistante réces­sion pour ses partenaires.

Au cours des années 2010-2016, au lieu de stabiliser les économies de ses pays mem­bres, la monnaie commune fonctionne comme un important facteur de leur désta­bilisation. Pourtant, si un jour la zone moné­taire devait s'éclater, par suite des effets dévastateurs de l'austérité en période de récession, le plus grand perdant de l'affaire risquerait de s'avérer celui qui aujourd'hui paraît comme son principal gagnant.

(1) Lire le Monde du 18septembre.

Par

KOSTAS VERGOPOULOS

Professeur émérite des sciences économiques, université Paris-VIII.

(dans Libération du 11 octobre 2016)

Alors vraiment, toutes choses égales par ailleurs, nous ne voyons pas ce qui obligerait l'Allemagne à sortir de l'euro, qui est sa poule aux oeufs d'or. Seul un économiste comme Stiglitz (2) peut émettre l'abracadabrant souhait d'une telle sortie volontaire.

Alexandre Anizy

(1) Nous nous souvenons d'un cours magistral à Paris VIII en 1985-86 dans lequel Vergopoulos soutenait la thèse d'une politique keynésienne de Reagan.

(2) Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie en 2001, dans le Parisien du 11 octobre 2016 :

« C'est elle [l'Allemagne] la source du problème. La meilleure chose serait qu'elle sorte de la zone euro. »

Les banksters saignent le système monétaire en Italie et ailleurs

Publié le par Alexandre Anizy

Après la crise de 2008, rien n'a vraiment changé : ni les hommes, ni les armes financières massives.

Depuis l'arrêt du système de Bretton Woods (par le républicain Richard Nixon) et la mise en place de la déréglementation (par le démocrate Jimmy Carter, puis le coup mortel de Bill Clinton - le président de Wall Street avec son banquier détaché Lawrence Summers, celui qui "libéra" le marché des dérivés... et qu'on retrouva auprès du débutant Barack Obama...), le système bancaire jouit d'une telle autonomie qu'il échappe à la justice et à la décence : l'intérêt général n'est qu'un élément impératif de langage recouvrant ses décisions.

Il est vrai que cette observation vaut aussi pour d'autres secteurs économiques. Dans la jungle libérale, on a vu ainsi des dirigeants s'enrichir personnellement au fur et à mesure que leurs entreprises se délitaient. Voici quelques exemples :

http://www.alexandreanizy.com/article-7217718.html

http://www.alexandreanizy.com/article-7219813.html

C'est d'ailleurs un processus normal, selon le magistrat Jean Maillard : « Les dirigeants peuvent devenir, contrairement à ce qu'on pourrait croire, les meilleurs ennemis de leur entreprise car ils sont les mieux placés pour la dévaliser ». (1) Et Gregory Mankiw, professeur d'économie à Harvard et ancien conseiller de George Bush Jr, a même affirmé qu' «il serait irrationnel pour les [PDG] de caisses d'épargne(2) de ne pas piller leur entreprise» (3).

Pour les firmes bancaires, Aurore Lalucq en collaboration avec William K. Black a montré l'ampleur des dégâts causés par les banksters dans le livret Les banquiers contre les banques : le rôle de la fraude dans la crise des subprimes y est clairement exposé. La crise ne pouvait pas être évité puisque les régulateurs qui devaient veiller au bon fonctionnement du système étaient des adeptes de la déréglementation : « Pendant les années précédant la crise, la culture de la Federal Reserve a été confortée par un président [Alan Greenspan] dont la conviction philosophique était puissante, profonde et impérieuse : le marché et la discipline qu'il exerce maîtrisent plus efficacement les risques que la réglementation et la surveillance de l'Etat.»(déclaration de Rich Spillenkothen, directeur de la supervision et de la réglementation des banques au Federal Reserve Board de 1991 à 2006, cité p.73) Il convient de citer ici Timothy Geithner, président de la Fed de New York (2003 à 2008) et donc responsable de certaines grandes banques impliquées dans la crise : « Je n'ai jamais été un régulateur». Il deviendra le premier Secrétaire d'Etat au Trésor de Barack Obama.

Alors, vous devinez la suite.

Après la crise de 2008, d'aucuns pourraient croire que les choses ont changé : que nenni ! L'environnement criminogène est toujours présent :

  • la déréglementation ;
  • Bâle ;
  • les normes comptables ;
  • la doxa néolibérale.

« Ce qui est resté secret, mais qui fut récemment dévoilé, c'est que Timothy Geithner est intervenu auprès des procureurs d'Etat et fédéraux pour s'opposer aux enquêtes - sans parler des poursuites - contre les fraudeurs en col blanc (Black 2012). Son argument consistait à dire que le système financier était fragile et que nous ne pouvions pas vraiment nous permettre de tout démanteler par des enquêtes et des poursuites judiciaires. Quelle excellente idée de laisser des criminels à la barre des plus grands établissements financiers pour assurer la stabilité financière.» (p.84)

En la matière comme dans les autres, l'Europe n'a pas fait mieux. En France, la crise a accentué la concentration bancaire (le too big to fail vaut plus que jamais) : sans compter le hors bilan où sont logées les poisons financiers, le bilan de la seule BNP Paribas est d'environ 2.000 milliards d'euros, soit le PIB de la France.

En 2014, 5 % des 7.000 milliards d'euros inscrits au bilan des banques françaises sont constitués de prêts aux PME : c'est très peu. En 2014, l'encours des produits dérivés (actifs financiers dont faisaient partie les subprimes) de 710.000 milliards de dollars dépasse son niveau de 2008 : 90 % de ce volume sont des instruments sur les taux de change et les taux d'intérêt. Les banques réalisent 90 % de la création monétaire, fixant ses prix, et elles manipulent les marchés (Cf le scandale du Libor, etc.) : plus les Banques Centrales injectent des liquidités, plus les marchés de titres, actions et obligations et leurs dérivés augmentent ; plus le bilan des banques augmentent, plus leurs profits croissent. L'argent injecté ne va pas aux entreprises et aux ménages (via le crédit) : c'est pourquoi il est faux de dire que les banques soutiennent la croissance.

Les ingrédients de la crise de 2008 (la bulle financière, l'endettement, le marché de l'immobilier) ont retrouvé leurs niveaux de dangerosité : où explosera la bombe ? Italie, Londres, Allemagne, Chine ?

Le cas des banques italiennes est édifiant : 360 milliards de créances douteuses, avec un besoin d'argent frais de 40 milliards. Dans les années 90, elles ont fourgué leur propre dette à leurs clients sous forme de produits souvent risqués, avec l'aimable bienveillance des autorités publiques de l'époque dont un certain Mario Draghi au Trésor italien ... le même Mario Draghi (après un passage chez Goldman Sachs, la banque qui monta la tricherie de l'Etat grec sur ses comptes pour rentrer dans l'euro) qui aujourd'hui à la tête de la BCE veut que les Etats achètent les créances pourries des banques : l'addition arrive, et les banksters l'orientent à nouveau vers les contribuables !

Mais pour redresser la banque Unicredit dont la capitalisation boursière a fondu de 62 % depuis le début de l'année 2016, un cavalier vient de surgir : Jean-Pierre Mustier, le cador de la Société Générale, un des responsables aveugles (si on croit ses dires) de la catastrophe Kerviel...

Puisqu'au fond rien n'a changé, tout va pouvoir recommencer.

Alexandre Anizy

(1) Les banquiers contre les banques (éditions Charles Léopold Mayer, octobre 2015, 10 €), page 17.

(2) Fin des années 1980, plus de 1.600 caisses d'épargne américaines (les Savings and Loans) font faillite à cause de pratiques bancaires frauduleuses d'ampleur systémique : plus de 800 responsables de caisses (dirigeants et cadres supérieurs) ont été condamné à des peines de prison fermes. Grâce à la dépénalisation qui suivra (Wall Street tient le stylo du législateur), l'après-subprimes ne sera pas comme l'après-Savings&Loans.

(3) « L'auteur du manuel d'économie le plus vendu au monde [Gregory Mankiw] estime donc qu'il est irrationnel de ne pas être un escroc. » (Aurore Lalucq, page 68), du moins quand on est banquier...

Un ménage des économistes David Thesmar et Augustin Landier

Publié le par Alexandre Anizy

Dans le jargon des médias, on parle de "ménage" quand un journaliste monnaye sa présence active dans une réunion (colloque, séminaire, salon, etc.). Chez les économistes, cela peut prendre une autre forme : la phobie déontologique.

David Thesmar et Augustin Landier ont signé une étude sur les chauffeurs français de la société Uber, dont la conclusion lui est favorable : cela ressemble à une communication de recherche universitaire, sauf que c'est Uber qui a financé le travail (pour le savoir, il faut lire attentivement une note de bas de page)... et qui a sans doute facilité les papiers dans le Financial Times ou les Echos.

On connaissait l'aversion de David Thesmar pour la régulation du système bancaire,

http://www.alexandreanizy.com/article-25157646.html

comme celle d'Augustin Landier pour la Banque Publique d'Investissement (BPI), mais on n'imaginait pas qu'ils souffraient de phobie déontologique.

Dans ce milieu, on sait bien que le concept de conflit d'intérêts n'a pas pénétré quelques cervelles très médiatisées, puisqu'elles se présent(ai)ent en "économistes experts" pour parler des lois bancaires ou bien de la dette grecque, comme par exemple :

Jean-Hervé Lorenzi

http://www.alexandreanizy.com/article-jean-herve-lorenzi-ou-le-fabuleux-business-d-un-economiste-intermediaire-70797819.html

Olivier Pastré

http://www.alexandreanizy.com/article-l-hypocrisie-du-noble-olivier-pastre-economiste-en-cercle-39931815.html

Daniel Cohen

http://www.alexandreanizy.com/article-vers-une-restructuration-de-la-dette-grecque-et-le-cas-daniel-cohen-72427148.html

Mais aujourd'hui, il semble qu'une étape ait été franchie par David Thesmar et Augustin Landier. En effet, on peut légitimement se demander si ces deux économistes de ménages étaient libres de tout engagement, si Uber n'était pas déjà dans leur cercle de financement, quand ils ont signé leur article dans le Monde du 25 septembre 2013 dans lequel ils écrivent :

« Aujourd’hui, de nouveau à la frontière technologique, l’innovation ne se décrète pas, fût-ce par des commissions d’industriels bien informés des réalités de l’entreprise : la résurrection du planisme, c’est le retour d’une vision créationniste de l’économie, inadaptée à la réalité darwinienne de l’innovation contemporaine. » ;

« Oui, la France se désindustrialise : ce n’est ni une pathologie ni une catastrophe. Cette évolution, «grand espoir du XXe siècle» selon l’économiste Jean Fourastié, il est temps que l’Etat choisisse de l’accompagner plutôt que de la combattre inutilement. » ;

Pourtant ces 2 lascars ne peuvent pas ne pas ignorer qu'un manageur azimuté Serge Tchuruk a mis en œuvre cette brillante idée : un groupe industriel sans usine. Sous le sabre de ce polytechnicien de surface, Alcatel n'a pas cessé de s'autodétruire, de restructurations en plans d'économie ou d'échappatoire comme ce mariage naufrage avec Lucent... pour finir dans l'escarcelle du groupe finlandais Nokia, avec quelques millions de deniers pour Michel Combes, président inspiré par l'affreux maître (1) : si Tchuruk a montré qu'il n'était pas un entrepreneur schumpetérien, c'était par contre un mercenaire avisé puisque son patrimoine personnel a monstrueusement augmenté tandis que la valeur d'Alcatel fondait sous son règne.

Au fond, cette étude lamentable de Thesmar et Landier révèle deux choses : les libéraux peuvent souffrir de phobie déontologique et ces néoconservateurs ont leur (a)morale qui n'est pas la nôtre.

Alexandre Anizy

(1) Dans cette Bérézina de l'industrie française, il faut mentionner l'autre grand gagnant : Philippe Camus.

Un coup de gueule salutaire de Fabrice Nicolino

Publié le par Alexandre Anizy

Dans sa Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture (Les échappées, janvier 2015, 124 pages, 13,90 €), le journaliste et essayiste Fabrice Nicolino crache le morceau sur les 70 dernières années d'agriculture productiviste : autrement dit la disparition planifiée du monde paysan au profit d'une industrie destructrice, une sorte d'ubérisation avant l'heure (faire de l'agriculteur le maillon appauvri de la chaîne de valeur).

Commençons avec le doryphore. En 1930, la patate couvre 7 % des surfaces cultivées, soit 1,5 millions d'hectares. En 1933, le doryphore se trouve dans 33 départements ; ce sera 58 l'année suivante. Tout le monde a échoué face à ce terrible mal, jusqu'à Hermann Müller en 1940 (chimiste de la firme suisse Geigy) qui découvre les travaux de l'autrichien Othmar Zeidler qui synthétisa en 1874 une molécule appelée dichlorodiphényltrichloroéthane (plus connue sous l'abrégé DDT). Müller teste le DDT, qui extermine les poux et les acariens (le DDT stoppera l'épidémie de typhus à Naples en 1943), et le doryphore : bingo ! Mais ce sont les Américains qui foncent : « En 1944, quatorze usines américaines crachent par centaines de tonnes du DDT qui sauvera in extremis nombre de rescapés des camps de la mort nazis. » (p.17) A ce moment-là, nul ne savait que le DDT s'attaque à tous les organismes : c'est une merde cancérigène et un terrible reprotoxique (entrave à la reproduction des êtres vivants). Dans le généreux plan Marshall de 1947 (on vous prête des dollars … mais à la condition que vous achetiez des produits américains), il y aura plein de choses au catalogue, comme le bas Nylon, les chewing-gums, les tracteurs John Deere et le DDT.

En 1954, André Pochon s'installe sur une ferme de 8 hectares. A ce moment-là, le productivisme a déjà gagné : il faut agrandir les exploitations, mécaniser, produire toujours plus … et la thèse officielle est qu'une « graminée ne pouvait pousser correctement sans apport extérieur d'azote ». Or l'une des trouvailles d'André Pochon est justement « de planter ses prairies – dans la tradition, on n'y touchait pas – avec un assemblage d'herbe ray-grass et de trèfle blanc. Le trèfle blanc est dans ces conditions un incroyable fertilisant, qui permet d'entretenir des prairies abondantes sans recours aux engrais azotés. » (p.28) Avec ses 8 ha, Pochon produit autant que les fermes de 20 à 25 ha !

Nous vous laissons découvrir la suite du saccage de l'espace rural, pour le plus grand profit des industriels et de leurs serviteurs. Sans prétendre à l'exhaustivité, Nicolino balance les « criminels », ici en vrac : Edgar Pisani, Michel Debatisse, Fernand Willaume, Jean Bustarret, Marcel Valtat (l'homme qui conseille l'industrie de l'amiante), Raymond Février, Luc Guyau, Xavier Beulin (ah celui-là, c'est le pompon ! Le conflit d'intérêt est un concept étranger à sa personne : grand manitou d'une multinationale agroalimentaire qui saigne les agriculteurs ET actuel président de la FNSEA – le syndicat des agriculteurs qui négocie tout avec le pouvoir depuis 60 ans à peu près... ).

Où nous mène le business agricole productiviste ? « L'américain Lester Brown, l'un des meilleurs [agronomes], déclare que la production alimentaire mondiale connaît une stagnation, qui annonce de terribles baisses. Entre autres, pour 4 raisons principales : épuisement des sols, baisse des nappes phréatiques, consommation croissante de viande – qui immobilise des terres à céréales -, dérèglement climatique. Le monde va vers la famine, la famine de masse, malgré et en partie à cause de la FAO. » (p.94)

Ce qu'il pense de la FAO le Nicolino ? « Que te dire ? Que la FAO me donne envie de dégueuler ? Je te le dis. Ces putains de bureaucrates et leurs discours de salauds sur l'horreur de la faim me débectent. (…) S'il régnait la moindre justice, la FAO dans son entier serait virée avec perte et fracas pour cause de délirante incompétence. » (p.96)

Dénoncer le fléau actuel, c'est bien beau, mais comment nourrir la population dans ce XXIe siècle ? Nicolino donne les réponses adéquates :

  1. en 2007, dans le rapport d'un colloque de la FAO, on peut lire qu'une « conversion planétaire à l'agriculture biologique, sans défrichement de zones sauvages à des fins agricoles et sans utilisation d'engrais azotés, déboucherait sur une offre de produits agricoles de l'ordre de 2.640 à 4.380 kilocalories par personne et par jour », de quoi nourrir largement la planète ;
  2. « En moyenne, le rendement des cultures biologiques est comparable à celui des cultures conventionnelles » (idem, p.121) ; vous comprenez les conséquences de cette étude scientifique, n'est-ce pas ?
  3. en 2011, le baron belge Olivier De Schutter dans un rapport pour l'ONU, dit que l'agroécologie peut doubler la production alimentaire mondiale en 10 ans, en s'appuyant sur des exemples concrets : « A ce jour, les projets agroécologiques menés dans 57 pays en développement ont entraîné une augmentation de rendement moyenne de 80 % pour les récoltes, avec un gain moyen de 116 % pour tous les projets menés en Afrique » (p.120).

Au XXIe siècle, on pourra nourrir toute la population mondiale en changeant de modèle économique pour tous les agriculteurs, ce qui n'est pas assuré avec le business model actuel : c'est une information scientifique contre laquelle lutte(ro)nt par tous les moyens les capitalistes des industries chimiques et agroalimentaires, avec les gros fermiers. Le pamphlet de Nicolino contribue à répandre la bonne nouvelle : ce n'est pas le moindre de ses mérites.

Alexandre Anizy

L'enflure inutile de l'économiste Pierre-Noël Giraud

Publié le par Alexandre Anizy

Répondant à une commande de l'éditeur (1), l'économiste Pierre-Noël Giraud a rassemblé dans "L'Homme inutile - du bon usage de l'économie" (Odile Jacob, octobre 2015, 401 pages, 23,90 €) un ensemble de travaux disparates pour expliquer ses préconisations économiques. Le survol est agréable à lire, mais cela manque d'arguments discutés. C'est ainsi qu'on fabrique un produit d'édition en faisant un mauvais usage de la pédagogie.

Dans le premier chapitre titré "du bon usage de l'économie", l'auteur réalise en 45 pages le tour de force de présenter l'économie aujourd'hui, de définir son objet, de raconter l'histoire de la pensée économique, de discuter le bon et mauvais usage des modèles, d'expliquer les 4 temps de la démarche économique (à savoir : analyse et prospective, choix de l'objectif, préconisation des politiques, mise en œuvre des politiques - ce dernier temps consistant à savoir si les préconisations sont politiquement réalisables). Concernant l'objet, nous sommes d'accord lorsqu'il écrit :

« Suivant en cela Ricardo, je considère que l'objet central de l'économie est l'inégalité des revenus et plus généralement d'accès aux biens de ce monde, et non pas la croissance dont la mesure est par ailleurs difficile et à juste titre controversée. » (p.22) ;

mais lorsqu'il arrive au cadre analytique commun de l'économie :

« Il est composé d'un triptyque : acteurs rationnels, modes de coordination entre acteurs, institutions régulatrices. » (p.40) ;

nous mettons un sérieux bémol sur la "rationalité des acteurs", d'autant plus que PNG dit que « Ces "écoles" [il cite les écoles classiques, marxistes, néoclassiques, keynésiennes - ndAA] ont toutes adopté le cadre analytique d'ensemble que nous avons décrit » (p.49).

Le deuxième chapitre est un adieu à Malthus, surtout à sa théorie que PNG présente et analyse bien :

« La perspective de la décroissance de la population humaine constitue une révolution anthropologique équivalente à la sédentarisation et au début de la croissance démographique. Elle signera la fin du malthusianisme. » (p.91) (2)

Il s'attache ensuite à l'étude du "capital naturel" (les ressources naturelles épuisables et renouvelables) et du "capital humain", qui lui permet d'affirmer qu'après un XXIe siècle périlleux :

« Puis, tout cela ne sera plus qu'un mauvais souvenir. Une humanité de 4 milliards d'individus à la fin du XXIIe siècle, ayant engrangé près de deux siècles de progrès techniques supplémentaires, vivra très bien, si elle le veut, sur une planète dont la température moyenne aura augmenté de 4 à 5°C. Certaines zones, peut-être très vastes, seront abandonnées aux déserts, y compris aux déserts radioactifs en raison des quelques Fukushima que nous n'éviterons pas. Ce seront les cicatrices laissées par le dernier siècle malthusien de l'histoire humaine, le XXIe. » (p.115).

Nous voilà rassurés : si à long terme nous sommes tous morts, comme disait Keynes, à très long terme, l'espèce humaine quant à elle pourrait survivre.

Les troisième et quatrième chapitres traitent des problématiques "globalisations et inégalités", "instabilité de la finance", sachant que la globalisation favorise l'émergence et le rattrapage de certains pays au prix de fragmentations, avec une hausse quasi générale des inégalités de revenus et de patrimoine : PNG l'a déjà exposé dans son livre "La mondialisation. Emergences et fragmentations" (Sciences humaines, 2008), que nous présentions dans les billets suivants :

http://www.alexandreanizy.com/article-28417235.html

http://www.alexandreanizy.com/article-28488314.html

http://www.alexandreanizy.com/article-28570496.html

http://www.alexandreanizy.com/article-28646586.html

http://www.alexandreanizy.com/article-28730338.html

http://www.alexandreanizy.com/article-28807760.html

Le modèle "nomades / sédentaires" actualise celui des "compétitifs / protégés" (rien de nouveau sous la plume de Pierre-Noël Giraud), la connotation méprisante en moins ; quant à la finance, elle est revue à la lumière édifiante de la crise de 2008 : sa théorie du mistigri (3) est mise à jour, et elle prévoit comme nous l'avons aussi écrit :

« Nous avons très certainement devant nous de violentes et vastes purges de mistigri [i.e. des crises financières], suivies de longues stagnations entretenues par l'intensité des luttes, internes et internationales (guerre des monnaies), sur le partage des revenus. » (p.220)

Au cinquième chapitre arrive enfin "l'homme inutile" (nous sommes déjà à la page 221 - sur 401). Il présente tout d'abord ce qu'est une société juste selon John Rawls et Amartya Sen. La définition de Rawls convient à tous les néo-conservateurs (4) puisqu'elle stipule « les règles minimales suivantes : 1) tout le monde doit disposer d'un panier de "biens premiers", ceux qui sont indispensables non seulement à la survie mais aussi à une vie "digne" ; 2) les inégalités peuvent croître tant qu'elles restent "efficaces", c'est à dire tant que leur croissance améliore le sort des plus défavorisés » (p.222) Comme Rawls ne donne ni panier des biens premiers, ni même un minimum, PNG en vient à Sen qui affirme que le critère d'une société juste doit être « la liberté [substantielle et pas seulement formelle], envisagée sous la forme des capacités dont disposent les personnes d'accomplir ce qu'elles ont raison de vouloir accomplir », les libertés substantielles étant « l'ensemble des capacités élémentaires, telles que la faculté d'échapper à la famine, à la malnutrition, à la morbidité évitable et à la mortalité prématurée, aussi bien que les libertés qui découlent de l'alphabétisation, de la participation politique ouverte, de la libre expression » (p.223).

Les Etats membres de l'ONU s'étaient engagés en 2000 sur les "Objectifs [quantifiés] du Millénaire pour le Développement", inspirés par les "biens premiers" de Rawls. En 2015, ces objectifs n'étaient pas atteints, parce qu' « un grand nombre des plus pauvres étaient et est encore pris dans des trappes de pauvreté ». Dans les années 90, les néo-conservateurs croyaient « à un effet mécanique de la "croissance" sur la réduction de l'extrême pauvreté. La théorie économique dominante était celle du "ruissellement" (trickling-down) : la richesse des plus riches finit par ruisseler du haut au bas de la société et par tirer vers le haut même les plus pauvres » (p.230) Depuis la crise de 2008, les experts internationaux ont abandonné cette croyance : « La directrice générale du FMI parle de la nécessité de "mieux répartir les fruits de la croissance", de promouvoir une croissance plus "inclusive" (inclusive growth). Le mot d'ordre de croissance inclusive est ainsi lancé et se prépare à la brillante carrière de développement soutenable. » (p.232) Reste à donner un contenu à ce mot d'ordre : les rapports des experts du FMI et de l'OCDE s'y emploient.

Qu'est-ce que l'inutilité ? « (...) l'inutilité est un concept qui désigne une relation, et non une caractéristique intrinsèque d'un individu. Personne n'est inutile en soi, mais chacun peut le devenir aux yeux des autres ou à ses propres yeux, en raison du sort qui lui est fait dans une société donnée. » (p.235)

Du point de vue strictement économique, sont inutiles aux autres tous ceux qui ont besoin en permanence de l'assistance des autres : complètement pour les "sans travail", quels qu'ils soient, et partiellement pour ceux dont le revenu doit être complété (par l'Etat ou par leurs entourages). Ces derniers, les travailleurs pauvres ou les précaires qui enchaînent les petits boulots, sont néanmoins « un "coût" pour les "autres", qui peut être supérieur à l'avantage que représente le bas prix des services qu'ils leur vendent », puisque ces "autres" sont privés de l'innovation et de la qualité de service qu'auraient fournis des travailleurs payés correctement. Deux critères dans cette inutilité : le coût monétaire direct et la privation d'une amélioration possible de la productivité qui profiterait à tous. Soit.

Mais curieusement, PNG offre alors un argument aux tenants de la théorie du ruissellement : « On a vu ainsi, par exemple, qu'en améliorant la productivité des emplois nomades d'un territoire, donc leur compétitivité globale et leur nombre, on améliore aussi la situation relative des sédentaires du territoire. » (p.237)

PNG ajoute une troisième catégorie d'inutiles : « Ainsi des centaines de millions de paysans misérables des pays stagnants et émergents, qui vivent en quasi-autarcie et parviennent à peine à se nourrir eux-mêmes et leur famille. » (p.238) Ils sont d'une part inutiles à eux-mêmes car ils sont dans l'incapacité d'augmenter leur production, et d'autre part coûteux pour les "autres" puisqu'ils sous-utilisent le capital naturel (les terres cultivables notamment) qu'ils emploient. Ici PNG lance son filet pour que personne n'échappe au mode de production capitaliste, s'il utilisait la terminologie marxiste.

Etre inutile, c'est être pris dans une nasse dont l'issue est une porte très étroite puisqu'on a accès ni à l'argent, ni à l'acquisition des connaissances, ni aux réseaux sociaux. On peut y chuter très rapidement : « Ainsi les statistiques de Pôle Emploi montrent qu'en France, après douze mois de chômage, la probabilité de trouver un emploi dans le mois qui suit n'est plus que de 3 %. » (p.239)

Au bout du chapitre (pages 221 à 260) , a-t-on une estimation du nombre d'hommes inutiles en France, en Europe, sur la Terre ? Non. Pour un polytechnicien qui travaille sur les modèles économiques, c'est plutôt gênant, car avec un tel concept il lui sera difficile de mesurer l'efficacité de ses recommandations...

Au bout de ce chapitre, on trouve aussi cette affirmation incongrue : parce que les immigrés dans leur ensemble (sans-papiers compris) ne détériorent pas les comptes sociaux français, ce qui fait consensus chez les économistes puisque c'est avérée par de nombreuses études, PNG écrit que si « l'immigration peut dans certains cas accroître les inégalités de revenus entre nomades et sédentaires, elle ne crée pas en tant que telle d'hommes inutiles supplémentaires dans le territoire d'accueil » (p.253) C'est ainsi que d'un concept fumeux, on arrive à un déni de réalité.

Au chapitre six (p.261), les préconisations de PNG ne surprendront personne. La politique climatique ? « Lorsqu'on ne sait pas encore ce que seront les modèles industriels les plus soutenables, il convient de ne pas s'enfermer dans quelques-uns (en caricaturant : le nucléaire français ou l'éolien-solaire allemand), de garder les options ouvertes et d'offrir le marché européen - le premier du monde, ne nous lassons pas de le répéter pendant qu'il l'est encore - comme champ de compétition entre modèles. » (p.281) Ah, quelle belle perspective ! Offrir le marché européen au monde entier, n'est-ce pas ce que font avec persévérance les néo-conservateurs européistes depuis 30 ans ?

La sortie de l'euro ? La réponse est torchée en 4 pages ni denses ni brillantes. Après avoir reconnu qu'une dévaluation pouvait être favorable à la création d'emplois nomades qui réduiraient d'autant le nombre des sédentaires, hissant ainsi hors de la nasse des hommes inutiles (c'est dans les "soutes" des sédentaires que sont logés les "inutiles"), PNG affirme qu'il faut apprécier la sortie de l'euro en fonction de ce qu'on veut faire après : soit un retour à la case SME, soit une sortie de l'Union Allemande. Disons que ce choix est simpliste, parce qu'il n'examine pas sérieusement (5) le champ des politiques possibles. Mais pire, pour le SME, il est carrément fallacieux de dire que « se soumettre à nouveau à la disciple du serpent monétaire, dont l'aboutissement est l'euro », c'est le « rejoindre une seconde fois », surtout quand on n'analyse rien. Car en fait PNG enchaîne "sortie de l'euro - fin de l'Union Allemande - retour du protectionnisme", et là, il assène son argument choc : souvenez-vous de l'Argentine des années 1930 ! « N'est pas protectionniste, ou plus précisément mercantiliste, qui veut. » (p.287) Pour les explications, il vous faudra aller voir ailleurs.

Rappelons simplement à PNG que comparaison n'est pas raison.

Le marché du travail ? « Je penche donc pour l'existence d'un contrat de travail unique, mais à "lien progressif" : plus il dure, plus la rupture implique d'obligations pour l'employeur, en termes de moyens donnés à l'employé pour se former et se reconvertir. » (p.2297) Mais le contrat à durée indéterminée ne concrétise-t-il pas déjà et bien imparfaitement ce "lien progressif" qui oblige l'employeur ? La mort du CDI que réclament depuis des années le MEDEF et les néo-conservateurs de tous poils, PNG semble ne pas comprendre qu'il s'agit pour eux de "socialiser les moyens de formation et de reconversion lors de la rupture", comme les banksters ont su faire "socialiser leurs pertes" après 2008. Force est de constater que l'économiste haut fonctionnaire Pierre-Noël Giraud est objectivement un bon soldat de l'élisphère (6), comme on le voit encore ci-dessous.

L'immigration ? Il faut la favoriser, parce que c'est une politique intelligente, pratiquée par les Etats-Unis et le Canada (« porte très étroite aux frontières, mais non-persécution de ceux qui ont réussi à passer » (7)), mais aussi par la France avant son abandon par Sarkozy de Nagy Bocsa.

Pour résumer les préconisations ? Il faut refonder l'Europe, avec une France initiatrice qui doit "rester évidemment dans l'euro", et attendre le choix définitif de l'Allemagne ... Il faut tenter cette option en se donnant au moins 5 ans pour vérifier ... si on peut s'entendre avec les Allemands ! [Est-ce que ce type est vraiment sérieux ? ndAA] Et ce que PNG dit d'une politique économique européenne :

« il faut limiter la liberté de mise en circulation des biens-services et des capitaux par les firmes globales, sans aller, loin de là, jusqu'à l'autarcie des grands blocs, et il faut que les politiques économiques restent suffisamment indépendantes tout en étant en partie coordonnées. Leur coordination est en effet un jeu "gagnant-gagnant", qui doit être pratiqué sous menace crédible de plans B plus mercantilistes, rendus possibles par les restrictions de circulation. » (p.328) ;

nous l'approuvons pour une application domestique. Finalement entre nous deux, ce seraient des questions de taille et de realpolitik.

Le septième chapitre titré "une ouverture vers le politique" est fort intéressant (on voit l'influence des amis maoïstes Lazarus et Badiou), mais comme l'écrit PNG à la fin du chapitre six : le livre d'économie s'arrête là, page 329 (sur 401).

Avec son livre L'Homme inutile, Pierre-Noël Giraud ne nous convainc pas de l'utilité de son concept. Pour satisfaire son éditeur, il a gonflé sa production originale, et le lecteur n'y trouve pas son compte. On constate à nouveau que dans la chorale des économistes néo-conservateurs, Pierre-Noël Giraud fait entendre sa petite musique parfois dissonante : si l'analyse est souvent pertinente, les préconisations relèvent de l'économie hors-sol, celle qui ne tient pas compte des rapports de force et des intérêts des agents économiques et des Etats.

Alexandre Anizy

(1) « Je remercie (...) Odile Jacob qui m'a incité à l'écrire ...» (p.395)

(2) La population mondiale va augmenter jusqu'à la fin du XXIe siècle, puis elle stagnera et diminuera au cours du XXIIe, parce que le taux de fertilité des femmes sera passé au-dessous de 2 : « Les pays du monde les derniers engagés, qui se trouvent pour la plupart en Afrique sahélienne et centrale, sont cependant tous bien entrés dans la phase 2 : les taux de natalité décroissent fortement et la croissance démographique ralentit. » (p.88).

(3) Présentée dans "Le commerce des promesses" (Seuil, 2001). Notons que PNG utilise souvent le terme "industrie financière" pour nommer l'activité bancaire : comme il n'a aucune vue péjorative (fondamentalement, la banque n'est pas une coupable industrie), l'expression est malencontreuse.

(4) Nous appelons néo-conservateurs tous les libéraux ou réformistes qui croient à l'efficacité de l'économie de marché plus ou moins corrigée par l'Etat.

(5) En quoi un monde dit global gênerait l'internationaliste PNG d'hier, le mondialiste d'aujourd'hui ?

(6) La bourgeoisie d'affaires compose l'élisphère, avec ses gens de haute main, avec ses clercs, avec tous ceux qui gravitent et adhérent ou promeuvent son idéologie, à savoir l'aspiration à un gouvernement oligarchique des sociétés. Ils se voient bien sûr en aristocrates, alors qu'ils ne sont que des ploutocrates. En voici 2 exemples :

« Quant à la gouvernance mondiale, elle sera d'abord oligarchique (assemblée des plus riches). » Jacques Attali (Philosophie magazine, février 2009,n°26, p.54) ;

« Un putsch légitime est donc nécessaire, car il ne s'agit plus de sauver la Grèce d'un déclassement irréversible, il s'agit de nous sauver en sécurisant notre monnaie. Que les chefs d'Etat et de gouvernement s'emparent du pouvoir qui leur est dévolu ! Et, au sein de ce club de responsables, que Nicolas Sarkozy saisisse l'occasion de mener les débats ! (...) et, après avoir été de droit président de l'Europe en 2008, Nicolas Sarkozy peut en devenir président de fait. » Christophe Barbier (le naboléon en plein délire pro sarkozyste, Express du 12 mai 2010)

(7) Humour de PNG : cette politique d'immigration intelligente, n'est-ce pas une forme de sélection darwinienne ? Sous la plume d'un polytechnicien (statut protégé de haut fonctionnaire) qui semble n'avoir jamais vécu dans sa carrière ni l'émigration, ni le marché de l'emploi, ni la dureté des rapports professionnels, et encore moins les fins de mois difficiles, le propos vaut "les sans-dent" du président culbuto molletiste.

La Grèce a son Grouchy : Yanis Varoufakis

Publié le par Alexandre Anizy

Yanis Varoufakis poursuit sa campagne de promotion personnelle sur la scène médiatique en acceptant d'enfiler les habits de l'iconoclaste que la société du spectacle lui tend. Pour répondre à ses détracteurs, il vient de déclarer (1) qu'il aurait travaillé sur un plan B dès le mois de décembre 2014.

Admettons que ce ne soit ni un bobard ni de la poudre de communication étayée par un document de travail de 3 feuillets A4. Il n'empêche que le "brillant économiste marxiste occasionnel" planche bien tardivement sur le plan d'une bataille annoncée, tandis que ses adversaires occupent la Place forte et préparent les mouvements depuis belle lurette. En fait, la déclaration de Varoufakis ne dit qu'une chose sérieuse : il est comme Grouchy à Waterloo.

Mais en quoi consistait son plan B ? Mettre en place un système bancaire parallèle pour riposter aux agressions de la BCE, rien de moins. Qu'a-t-il fait en décembre ? Travailler avec 5 personnes sur ce projet secret... alors qu'il en aurait fallu 1.000 pour le mettre en oeuvre, selon le "rebelle" himself !

Varoufakis dit aussi que le 29 juin 2015 (jour de la fermeture des banques grecques), sa fine équipe attendait le feu vert du Premier Ministre « pour connecter l'ordinateur portable»... Heureusement, si Alexis Tsipras est un falot, il n'est pas idiot : il refusa ce plan B sans consistance.

Tout ceci confirme notre analyse de février 2015 : les électeurs grecs ont donné le pouvoir à des politiciens falots, par conséquent démunis pour la bataille qu'ils engageaient. Lire notre billet :

http://www.alexandreanizy.com/article-la-grece-dirigee-par-des-falots-tsipras-et-varoufakis-125559005.html

Alexandre Anizy

Nota Bene : pour un gouvernement français de patriotes solidaires, nous avons déjà donné ce qui devrait être la Menace systémique face aux inéluctables agressions financières de l'étranger. Lire notre billet :

http://www.alexandreanizy.com/article-anticiper-la-saignee-d-avant-2017-grace-a-francois-morin-121507060.html

(1) Sur le Forum officiel des institutions financières et monétaires (Omfif)

La Banque Centrale allemande Européenne (BCaE) tire contre la Grèce

Publié le par Alexandre Anizy

            Mercredi 4 février 2015, après avoir poliment reçu le ministre grec de l'économie, Yanis Varoufakis, qui ne manquait pas de faire un commentaire lénifiant de l'entretien, la Banque Centrale allemande Européenne (BCaE) annonçait le soir même qu'elle fermait son guichet aux banques grecques.

            En langage militaire, cela s'appelle un ultimatum.

 

            Puisque Antonis Samaras et son gouvernement grec fantoche ont vidé les caisses et épuisé les lignes de crédit disponibles, ce que n'ignoraient pas les dirigeants européens, la Grèce vient d'entrer en phase terminale d'asphyxie financière.

 

            Mutti Merkel et sa BCaE ne veulent pas lui accorder le temps de se préparer dans le calme à la riposte.   

 

            Nous ne nous posons alors qu'une seule question : contrairement au naïf Mélenchon avec son credo relatif "au rapport de force et au poids de la France dans l'Union Allemande", Alexis Tsipras a-t-il réellement préparé le plan technique détaillé de la sortie de l'euro avant les élections ?

 

 

Alexandre Anizy

Les économistes Michel Aglietta et Jean-Hervé Lorenzi sont des Gamelin

Publié le par Alexandre Anizy

            Depuis 2008, l'économiste Michel Aglietta a publié presque un livre par an, quasiment tous consacrés à la crise financière et au fiasco de l'Europe (du moins pour le côté français), i.e. l'Union Allemande. Cette année ne fait pas exception : Sortir de la crise et inventer l'avenir (Michalon, novembre 2014, 327 pages, 19 €).

 

            Enseignant tardif, Michel Aglietta a retenu d'une pédagogie rudimentaire que la répétition fait partie de la boîte à outils. Hélas ! Le papy de l'école de la régulation confond aujourd'hui répétition et ressassement : il est vrai qu'en ce qui concerne la France la faillite du système l'y encourage forcément. A moins qu'il ne soit convaincu, comme les politiciens psumpesques qui persistent dans l'erreur depuis 15 ans mais serinent au peuple les mêmes pensées positives que les faits contredisent, que le martèlement d'un message suffit à sa réalisation. (1)

 

            Le 10 mai 1940, à la veille de la trouée de Sedan, le commandant en chef de la défense nationale, le Général Gamelin, a refusé de comprendre dans les observations aériennes montrant l'avancée d'une force importante de blindés et de troupes allemandes dans les Ardennes ce qu'elles impliquaient, tant il était abruti par la doctrine (2).

 

            Hic et nunc, aveuglé par son idéologie fédéraliste et ses croyances économiques, l'économiste Michel Aglietta est un Gamelin qui ne voit pas venir le désastre. Pire : il prescrit le médicament qui tuera le malade.

            Comme Jean-Hervé Lorenzi, économiste en cercle qui sautille de micros en tribunes, de studios radio ou télé en conférences, passant quelques heures en chaire pour pouvoir enfiler une robe d'expert indépendant sur son costume de "conseiller des banques", qui annonce trois problèmes majeurs (3) en omettant celui de l'hypertrophie de la sphère financière... (4) Un oubli révélateur de son indigence d'idées.

            Force est de constater que la sagesse a déserté le camp du pouvoir.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) Nous n'entrerons donc pas dans son sillage : nous renvoyons le lecteur à nos articles précédents, notamment :

http://www.alexandreanizy.com/article-zone-euro-le-fol-jusqu-au-boutisme-d-un-michel-aglietta-119957920.html

 

(2) Dès janvier 1940, les Services de Renseignement des Alliés avaient pourtant annoncé la future attaque allemande vers Sedan.

 

(3) Colloque "2014 : sommes-nous au bord du gouffre ?", 8 décembre 2014, Palais Bourbon.

 

(4) Quelques chiffres : le poids des produits dérivés (10 fois le PIB mondial !) est aujourd'hui plus élevé qu'en 2008 ; le commerce à haute fréquence (ces robots qui agissent à la nanoseconde selon des programmes préétablis...) constituent 50 % des transactions sur les marchés actions (USA et Europe) ; un effet de levier supérieur à 50 pour 12 % des hedge funds britanniques. (Source : Jean-Michel Naulot, qui vient de publier Crise financière : pourquoi les gouvernements ne font rien, Seuil)

Concernant le cataclysme financier à venir, nous renvoyons le lecteur au livre de François Morin , La grande saignée, Lux éditeur, 3ème trimestre 2013, 10 €), qui nous avait inspiré le billet ci-dessous :

http://www.alexandreanizy.com/article-anticiper-la-saignee-d-avant-2017-grace-a-francois-morin-121507060.html

 

Pourquoi la Russie ne doit rien payer à GML

Publié le par Alexandre Anizy

            Il y a environ 30 ans, l'Empire soviétique s'écroulait. Il finissait dans les mains d'un ivrogne, Boris Eltsine, qui livrait pour une poignée de kopecks les actifs socialistes aux vautours de toutes espèces, en n'oubliant pas de remplir ses poches suisses.

            Vous faisant grâce des péripéties de la pseudo économie de marché, on résume la situation actuelle en rappelant que GML n'est que le fruit avarié d'un braquage fondateur.

 

            Considérant qu'ils ont été volés par les propriétaires actuels de l'ex empire pétrolier Ioukos (qui était le principal actif de GML), de nouveaux prédateurs forcément utilitaristes qui ont "l'intelligence" de respecter les intérêts de la pas toujours Sainte Russie, les actionnaires de GML ont engagé une procédure devant la Cour d'arbitrage de La Haye pour réclamer une indemnisation de 100 milliards de dollars.

            La décision de la Cour est prévue lundi 28 juillet.

 

            Cette affaire GML est symptomatique du devenir de l'économie mondialisée, car des jugements privés ont déjà obligé des autorités publiques à des dédommagements. Et si l'indécent Traité Transatlantique voit le jour, il entérinera cette pratique juridique qui veut que le droit ne dépende plus du politique (Carl Schmitt doit en souffrir dans sa tombe, mais pas les ordo-libéraux allemands qui règnent sur l'Europe). Mais avec cette affaire GML, il est possible que nous franchissions un nouveau seuil : la morale s'incline devant le droit.

 

            Car selon nous, l'affaire GML est l'illustration d'une déclinaison de l'arroseur arrosé et de l'adage chanté par Georges Brassens :

« (...) prends garde aux recéleurs,

qui dit que ces gens-là sont pis que les voleurs »

            (Stances à un cambrioleur)

 

            C'est pourquoi en bonne morale le peuple russe n'a rien à payer à ces gredins.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

Pour un Revenu de Base du Citoyen (RBC)

Publié le par Alexandre Anizy

L'hiver est là, et l'on revoit le cortège des gueux, des cabossés de la vie, des miséreux, qui viennent chercher leur pitance quotidienne dans les points de distribution des organisations de charité. Longtemps après la mort de Coluche, la situation n'a pas changé ; elle s'est même aggravée puisque le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a augmenté. C'est pourquoi dans un pays riche comme la France, chacun sent confusément qu'il y a quelque chose d'intolérable dans ce désordre social.  Pis que cela : chacun a connaissance de l'échec des mesures bien intentionnées que les gouvernements successifs ont empilées, devenant un labyrinthe complexe totalement inadapté à la population qu'elles prétendent secourir (1).

 

            Parce que l'indignation à périodes fixes et les discours compassionnels atteignent forcément leurs limites, le moment est venu de mettre un terme au capharnaüm administratif en instaurant la mesure élémentaire d'une common decency (2) : le Revenu de Base du Citoyen (RBC).

 

            Si en droit l'universalisme devrait être le but parce que, selon la jolie formule de l'écrivain portugais Miguel Torga, « l’universel c’est le local moins les murs », il ne peut pas en être de même en économie, puisque « l'étymologie nous apprend encore que le mot économie vient du grec et signifie : oïkou nomos , la loi de la maison. » (Philippe Simonnot, le sexe et l'économie, éditions JS Lattès, octobre 1985, page 17) (3). On sait que les économies ouvertes finissent toujours par souffrir des "courants d'air", ce que l'Union Allemande actuelle nous montre à nouveau.

            En conséquence, nous disons que le revenu de base du citoyen doit être inconditionné et domestique.

 

            Le principe d'inconditionnalité introduit d'une part la justice dans le système de redistribution, comme l'explique le philosophe Philippe Van Parijs : « Mais la justice consiste, plus profondément, à distribuer équitablement les dons très inégaux que nous devons à l'interaction fortuite entre nos talents, notre origine familiale, le quartier et le pays où nous avons grandi et de multiples autres circonstances de la vie. Un modeste revenu inconditionnel constitue simplement une manière efficace de distribuer équitablement une part de ces dons. » (4) D'autre part, si nous considérons tous qu'un citoyen de 18 ans est apte à décider de l'organisation et du devenir d'une patrie, alors il convient de lui donner les moyens matériels de son autonomie pour en faire un individu libre et responsable tout au long de sa vie.

            Le principe de domesticité implique que seuls les membres de l'Etat souverain pourront bénéficier du revenu de base du citoyen dans le périmètre de la collectivité : dans la maison commune, ils sont à la fois détenteurs de droits et d'obligations (5). Les autres résidents ne perdront rien de leurs droits et avantages acquis à ce jour. Le RBC est une mesure visant à l'amélioration du bien-être collectif, parce que « (...) la dispersion et la distribution des richesses en déterminent la reproduction et que la multiplication des "fruits" est indissociable de leur consommation totale. » (Giacomo Todeschini, Richesse franciscaine. De la pauvreté volontaire à la société de marché, p.94) (6)

 

            En bon père de famille, l'économiste doit veiller à l'équilibre général des valeurs macroéconomiques pour assurer le bouclage du circuit. C'est pourquoi le revenu de base du citoyen est au moins la contrepartie monétaire globale de toutes les formes de solidarité existantes. C'est à cette condition que le RBC peut devenir le moyen d'une amélioration du bien-être collectif.

 

 

Alexandre Anizy

 

 

(1) Nous pensons évidemment au RSA, qui est un échec patent puisqu'une partie de la population visée par cet outil ne le demande pas ; mais son promoteur, Martin Hirsch le serf de l'humanitaire, a pu satisfaire son appétit de pouvoir et de notoriété par cette action ostentatoire (une forme perverse des dépenses ostentatoires de Thorstein Veblen - Théorie de la classe de loisir), comme son mentor, le docker somalien Bernard Kouchner, lui a appris.

 

(2) Dans Impasse Adam Smith, le philosophe Jean-Claude Michéa donne les traits essentiels du concept d'Orwell, notamment : « il s'agit avant tout d'un sentiment intuitif (Orwell dit parfois émotionnel) "des choses qui ne doivent pas se faire", non seulement si l'on veut rester digne de sa propre humanité (...), mais plus simplement, et peut-être surtout, si l'on cherche à maintenir les conditions d'une existence quotidienne véritablement commune. » (éditions Champs Flammarion, février 2006, p.94)

 

(3) Dans ce livre réjouissant, on apprend que « Les Grecs employaient le même mot pour dire sperme et capital : ousia. » (p.16), mais aussi qu' « Au vu de ces chiffres, on voit bien qu'à la dot traditionnelle en capital s'est substituée une dot scolaire qui peut représenter de très importants sacrifices financiers (...) » (p.240) [ndAA : ce qui permet l'autoreproduction des élites observée par Pierre Bourdieu dans Les héritiers]

 

(4) Philosophe et économiste belge. Article paru dans le Monde du 14 décembre 2013. En qualifiant de "modeste" le revenu inconditionnel dont il parle, Philippe Van  Parijs montre la limite de son concept charitable.

 

(5) Par exemple, le problème de la diversité sociale des représentants du peuple et la question du statut de l'élu trouvent en partie une solution avec l'établissement du revenu de base du citoyen.

 

(6) éditions Verdier poche, septembre 2008, 13,80 €.

 

 

 

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