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"Capitalisme et pulsion de mort" de Gilles DOSTALER, Bernard MARIS (X)

Publié le par Alexandre Anizy

Lire auparavant les notes I à IX portant le même titre.

Les 46 dernières pages (soit quasiment un tiers de l’ouvrage) de «Capitalisme et pulsion de mort» de Gilles DOSTALER et Bernard MARIS sont décevantes, parce qu’elles relèvent plus d’un butinage que d’une analyse.

 

En vrac, nous y trouvons :

  • Des chiffres sur la misère dans le monde et sur la crise systémique qui s’est déclenchée en août 2007 ;
  • Le message troublant de KEYNES et FREUD dit que « l’humanité veut se détruire, même quand elle paraît construire » (p.110) ; « Le mal est radical (…) il est consubstantiel de la liberté de l’homme » (p.110 toujours) ;
  • Le capitalisme est une société de l’accumulation pour l’accumulation, qui espère retarder indéfiniment, en quelque sorte, la rencontre avec la mort, grâce au service de la raison : la science est devenue techno-science ;
  • Mais « le progrès contient la régression, de la même manière qu’en économie la croissance génère la crise, comme MARX et, à sa suite, SCHUMPETER l’avaient compris. » (p.112) ;
  • Des considérations relatives à la mondialisation, dont :

Une analyse pertinente du capitalisme chinois : « la rhétorique des dirigeants du parti unique, combinant les références au marxisme et l’éloge de la croissance capitaliste, est ubuesque et schizophrénique. La Chine montre jour après jour que l’accumulation n’a pas besoin de la démocratie. » ;

Et une question lancinante : « Comment le monde absorbera-t-il l’émigration de 200 à 300 millions de Chinois ? La Chine ne peut plus réaliser son autosuffisance alimentaire (…) elle est condamnée à une féroce croissance industrielle pour nourrir sa population. » (p.116-117) ;

  • L’échange marchand est une immense circulation du refoulement : le marché est délétère puisqu’il généralise la pseudo-égalité de la loi monétaire, l’envie entre les hommes, soit les meilleures conditions du mimétisme ;
  • La surpopulation mondiale, avec l’obligation de croissance pour la Chine et l’Inde, exacerbera la quête des matières premières (nous en avons déjà eu un avant-goût en 2008), de telle manière que la rente s’envolera et que les inégalités s’aggraveront, sachant que « la rente ne peut croître qu’au détriment du salaire ou du profit » (p.123).

 

A la fin de l’épilogue, nous lisons 3 phrases de DOSTALER et MARIS :

« Il ne s’agit plus de refonder [le capitalisme, ndAA], mais de dépasser, de penser autre chose. » (p.140) ;

« Il est à craindre que l’espèce humaine ne disparaisse avant le capitalisme. Où sont aujourd’hui les CONDORCET, les KEYNES, les FREUD qui peuvent nous aider à ouvrir les yeux ? » (p.141).

Il semble que ces 2 économistes nous y aident aujourd’hui.

 

Alexandre ANIZY

DEXIA un poison d'avril

Publié le par Alexandre Anizy

Insérer cette note dans la série consacrée à « Capitalisme et pulsion de mort » de Gilles DOSTALER et Bernard MARIS nous paraît un bon exercice pratique, i.e. une confrontation de la théorie avec un cas réel.

 

Rappelons les faits.

DEXIA est une banque qui a échappé à la fermeture définitive grâce aux subsides (et les garanties) des Etats français et belges, dont le plan de sauvetage comprend la suppression de 900 emplois ; cette déconfiture n’a pas empêché le conseil d’administration (voir le rapport annuel) d’accorder une indemnité de 825.000 euros à son ex patron incompétent Axel MILLER, alors que celui-ci avait eu la délicatesse de renoncer en octobre 2008 à son droit à 3,7 millions d’euros … tout en s’en remettant « à la sagesse du conseil d’administration » (lire notre note du 4 décembre 2008) ; le 13 novembre 2008, le conseil d’administration a accepté à l’unanimité (c'est-à-dire avec les voix des représentants de l’Etat français et de la Caisse des Dépôts – qui n’est en dernière analyse qu’un bras financier de l’Etat), que le salaire fixe annuel du nouveau directeur général Pierre MARIANI soit élevé à 1 million d’euros, alors que celui de l’ancien directeur était de 825.000 euros, que le bonus maximum soit porté à 2,25 millions d’euros, alors que celui de l’ancien directeur était de 1,8 millions d’euros.

Même en situation de faillite, l’oligarchie ne connaît pas la crise.

 

Qui a proposé cette augmentation généreuse pour Pierre MARIANI ? Le comité des rémunérations de DEXIA, dont font notamment partie :

  • Augustin de ROMANET de BEAUNE (énarque ; directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations) ;
  • Denis KESSLER le khmer blanc (lire notre note du 2 décembre 2008).

Ces 2 oligarques français nous donnent involontairement un aperçu de ce que sera « le futur capitalisme d’antan » !

 

 

Posons la question d’actualité.

Si nous faisons l’hypothèse que Pierre MARIANI, l’aristocrate Augustin de ROMANET de BEAUNE, Denis KESSLER le khmer blanc, ainsi que tous les autres membres du conseil d’administration de DEXIA, sont des êtres intelligents et bien informés, pourquoi ont-ils validé cette augmentation inopportune pour le nouveau directeur général Pierre MARIANI, puisqu’ils ne pouvaient pas ignorer (selon notre hypothèse ci-dessus) que cette mesure allait indigner l’opinion publique ?

Nous donnons 3 réponses non exclusives à cette question.

 

La première réponse est de l’ordre de la vulgate managériale (les éléments de langage des dirigeants, comme on dit à l’Elysée dont Pierre MARIANI connaît bien l’occupant) : parce qu’il n’y a pas de compétence interne (le fait qu’il n’y aurait pas dans le « Top management de DEXIA » - i.e. les 100 premiers cadres de la hiérarchie -, 1 personne capable de prendre les rênes de l’entreprise, est en soi une information révélatrice sur l’état de cette firme et sur le recrutement des patrons), ils payent au prix du marché un homme extérieur. C’est un choix rationnel.    

La deuxième réponse a la forme d’un constat : considérant que le capitalisme est amoral, l’oligarchie se moque de l’opinion publique pour gérer ses affaires internes, laissant à ses politiques le soin de régler le problème (posture de l’indignation, discours de réprobation, et si c’est vraiment nécessaire, un texte de loi (aussi ronflant qu’inutile, évidemment) visant à moraliser les affaires …).

La troisième réponse est aussi une confirmation que nous adressons à Alain MINC : la pulsion de mort est à l’œuvre.

Ce petit conseiller écrivait en effet dans le Figaro du 23 mars 2009 une lettre à ses amis de la classe dirigeante : « Mais je suis aujourd’hui inquiet pour vous car je ne comprends ni vos réactions, ni vos raisonnements, ni – pardonnez-moi le mot – votre autisme. (…). Un léger retard à l’allumage est pardonnable : un excès d’inconscience, non ; surtout lorsqu’il s’assimile à une pulsion suicidaire. »

 

Alexandre ANIZY

 

Farce du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM épilogue d'Outreau)

Publié le par Alexandre Anizy

Le Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) a tranché : le juge BURGAUD écope d’une réprimande (soit une sanction de niveau 1 sur une échelle allant jusqu’à 9 – la révocation), pour des maladresses commises dans son instruction de l’affaire d’Outreau.

Rappelons que face à cette simple réprimande il faut poser quelques 26 années de prison cumulées, des tentatives de suicide, des familles séparées …

« Le mot réprimande résonne comme une farce, face à l’ampleur du drame de l’affaire d’Outreau », a déclaré Philippe HOUILLON, le rapporteur de la commission parlementaire (dont le résultat fut d’ailleurs aussi édifiant que celui d’aujourd’hui).

« En prononçant une interdiction d’exercer la fonction de juge d’instruction ou de juge unique, le CSM aurait par contre rendu une décision plus appropriée », toujours selon Philippe HOUILLON. Il faut croire que d’aucuns en attendaient encore beaucoup.

Quant à nous, cette décision du CSM ne nous étonne pas (lire notre note du 20 mai 2008).

 

Philippe HOUILLON ne croyait pas si bien dire en parlant de farce.

Figurez-vous qu’un des onze membres du CSM, Xavier CHAVIGNé, avait participé à la procédure d’Outreau : se retrouver dans une quasi situation de juge et partie, n’est-ce pas idiot pour un sage du CSM ?

Il semble que Vincent LAMANDA, le premier président de la Cour de Cassation qui présidait l’instance disciplinaire du CSM jugeant BURGAUD, ait découvert après coup la participation de Xavier CHAVIGNé  à la procédure d’Outreau, puisqu’il a déclaré illico vouloir convoquer ce magistrat distrait.

Il faut bien alors poser la question : au CSM et ailleurs, a-t-on vraiment vérifié que les juges désignés n’avaient aucun lien avec l’affaire d’Outreau ? Si oui, qui a commis cette maladresse ?    

 

Bien que le cirque ne soit pas fini (mais il n’en sortira rien de significatif), nous pouvons déjà conclure : le cafouillage du CSM est dans le fil de la procédure d’instruction de l’affaire d’Outreau.

 

Alexandre ANIZY

 

P.S. : informons le Garde des Sceaux Rachida DATI qui avait lancé l’année dernière une phrase assassine : « Si les Français savaient ce qui se passe au Conseil Supérieur de la Magistrature … ». Les Français n’ignorent pas que les avantages d’un Etat de Droit sont l’apanage quasiment exclusif de l’oligarchie.

"Capitalisme et pulsion de mort" Gilles DOSTALER, Bernard MARIS (IX)

Publié le par Alexandre Anizy

Lire auparavant les notes I à VIII portant le même titre.

Si l’homme civilisé fonctionne grâce aux conventions, il n’en demeure pas moins un animal, qui plus est contagieux : « Les interdits sont nécessaires parce que certaines personnes et choses ont en propre une force dangereuse qui se transfère, par contact avec l’objet ainsi chargé, presque comme une contagion » (FREUD, cité p.91) qui se manifeste dans le narcissisme des petites différences. Comme à tout moment la société de culture peut voler en éclats du fait de la rivalité mimétique, souder sans cesse les hommes est une nécessité que la désignation d’un bouc émissaire remplit (voir René GIRARD, déjà cité dans ces notes). Le travail oblige aussi les hommes à fusionner, et il les place en situation d’interdépendance, que la division toujours plus poussée du travail accentue. 

« L’argent joue un rôle essentiel comme canaliseur de la violence des hommes. » (p.92) : Gilles DOSTALER et Bernard MARIS renvoie ici à « la violence de la monnaie » de Michel AGLIETTA et André ORLéAN (PUF, 1ère édition mai 1982, 2ème édition mise à jour octobre 1984, 324 pages, 150 FRF). En effet, le bouc émissaire « peut être aussi plus quotidiennement un substitut et un objet unanimement désiré, l’or, la monnaie (…) » (p.92), qui remplacent la victime de chair. La monnaie devenue l’équivalent absolu de toute richesse et de tout objet détourne vers elle le désir mimétique : expression de la valeur de toutes choses, elle est en soi sans valeur.

 

Les anthropologues ont constaté qu’il n’y avait pas de sacrifice chez les chasseurs-cueilleurs, qu’on ne sacrifiait pas les animaux sauvages mais domestiques (rarement le chien). Le sacrifice apparaît quand l’homme a domestiqué (Marcel HéNAFF, ouvrage de 2002 cité p.92), sélectionné, contrôlé et reproduit la vie, prenant alors conscience qu’il s’était accaparé d’une partie du pouvoir divin. « Par le sacrifice, on fait accepter aux dieux ce pouvoir, on montre qu’on y renonce symboliquement, on leur restitue un contrôle ultime sur la nature. (…) [le sacrifice] met ou remet en place l’ordre des choses. Il participe de la régulation nature/culture (…). » (p.93)

Si le travail soude les hommes dans l’effort d’accumulation, la dépense comme le sacrifice d’argent le fait pareillement dans la destruction. Grâce aux thèses de Georges BATAILLE sur la guerre et la dépense somptuaire, DOSTALER et MARIS en arrive à la fonction capitale de la dépense improductive pour la survie des sociétés. « Le drame du capitalisme est d’avoir exclu la dépense improductive, exclusion rationalisée par le calvinisme, d’une part, et l’économie classique, de l’autre, qui ne peut envisager une activité économique destinée, non pas à la satisfaction des besoins et à l’accumulation du capital, mais à la jouissance gratuite aussi bien qu’à la destruction et à la perte (…) » (p.95) Si les aristocrates consommaient inutilement et ostentatoirement, les bourgeois qui haïssent la dépense doivent se cacher pour consommer … et lorsqu’ils ne le font plus, il est permis de penser qu’un nouveau monde se prépare.

L’accumulation ne fait que repousser la violence grâce au voile de la monnaie, qui n’est pas l’instrument neutre d’échanges paisibles et cher à beaucoup trop d’économistes.

 

Tous les hommes doivent la vie à Dieu, à la Nature (cochez où vous voulez, c’est un autre sujet) : ils sont endettés. « Chacun d’entre nous est en dette d’une mort envers la nature et doit être préparé à payer cette dette. » (Freud, cité p.97) Nous remboursons cette obligation par un travail fait d’une « forte proportion de composantes libidinales, narcissiques et érotiques », de telle sorte que notre existence sociale s’en trouve justifiée.

L’Etat réussit à maîtriser la violence mimétique des hommes en opérant le transfert de la dette originelle de chacun sur lui : en échange de la garantie de vie et du monopole de la violence, il offre les titres de crédit (i.e. les signes monétaires). N’est-ce pas l’Etat régalien qui avait le privilège de battre monnaie et du droit de grâce ?

(A suivre)

Alexandre ANIZY

"Capitalisme et pulsion de mort" Gilles DOSTALER, Bernard MARIS (VIII)

Publié le par Alexandre Anizy

Lire auparavant les notes I à VII portant le même titre.

Nous abordons maintenant avec Gilles DOSTALER et Bernard MARIS le cœur de la théorie keynésienne : la préférence pour la liquidité.


Pour KEYNES, comme pour Joseph SCHUMPETER dont « la théorie de l’évolution économique » (Dalloz réédition de juillet 1983, 371 pages, 74 FRF) est l’autre grand livre d’économie politique du XXème siècle, les entrepreneurs, c'est-à-dire ceux qui insufflent du dynamisme dans l’économie, sont des individus à part, mus par des « esprits animaux » selon la fameuse expression keynésienne. Alors soucions-nous plutôt de la majorité des décideurs (comme on dit aujourd’hui), pour qui le futur n’est qu’angoisse : ceux-là veulent « rester liquides », i.e. miser sans prendre de risques et pouvoir se retirer à tout instant.

« La possession d’argent liquide apaise notre inquiétude ; et celle-ci se mesure à la prime que nous exigeons pour nous séparer de cet argent. » (Keynes, cité p.83)

La préférence pour la liquidité révèle la peur de l’avenir et d’un monde d’incertitude radicale. Reprenons les termes de MARIS et DOSTALER : « Cette prime est le taux d’intérêt, véritable indice de la peur. » (p.83) Lorsqu’il affirme que le taux d’intérêt n’a pas de valeur objective, KEYNES s’oppose à la théorie classique, qui veut que le taux d’intérêt soit fixé par l’offre et la demande de capital en récompense de l’abstinence, et il précise :

« Phénomène hautement psychologique, il [le taux d’intérêt] doit nécessairement dépendre de nos attentes quant au taux d’intérêt futur. » (Cité p.84)

Il faut alors admettre que les anticipations individuelles et collectives sont au cœur du phénomène de l’intérêt, et que par conséquent la psychologie des foules y joue un rôle primordial.

 

Dans le chapitre 12 de la Théorie Générale, Keynes parle de la psychologie des foules en traitant des anticipations à long terme et de la spéculation. « Le marché keynésien est un objet collectif en soi. Il ne résulte pas de l’interaction entre des individus autonomes. Il est la foule, aveugle, moutonnière, ignorante, stupide, sujette à la panique et sensible à tous les mouvements qu’elle-même provoque, à toutes les folles rumeurs. » (p.86) C’est pourquoi l’homme rationnel, face à l’incertitude radicale et à cet ensemble d’opérateurs aussi dubitatifs que lui, use d’un expédient : s’aligner sur le jugement des autres, qui se fonde sur une convention (demain sera à peu près comme hier ; la tendance va se prolonger …). Ceux qui gagnent en Bourse sont ceux qui anticipent le changement de convention, ce qui suppose d’être au milieu de la mêlée des agents : en conséquence, l’épargnant lambda qui boursicote a l’étoffe d’un gogo.

Pour ceux qui veulent approfondir ce sujet, lire sans tarder les travaux d’André ORLéAN relatifs au rapport entre mimétisme et marchés financiers.

« Ainsi le taux d’intérêt, (…) déterminé par sa valeur future et la psychologie de masse, est-il un phénomène conventionnel et auto référent. (…) Mais le taux futur dépend de la convention. Or la convention repose sur la répétition du présent, c'est-à-dire l’abolition du temps. » (p.89)

Relions la convention à la pulsion de mort, dans la mesure où FREUD écrit qu’ « une pulsion serait une poussée inhérente à l’organique doué de vie en vue de la réinstauration d’un état antérieur (…) ou, si l’on veut, la manifestation de l’inertie dans la vie organique ». (Cité p.90) 

(A suivre)

 

Alexandre ANIZY

"Capitalisme et pulsion de mort" Gilles DOSTALER, Bernard MARIS (VII)

Publié le par Alexandre Anizy

Lire auparavant les notes I à VI portant le même titre.

Nous abordons maintenant avec Gilles DOSTALER et Bernard MARIS l’œuvre keynésienne pour y trouver sa perception de l’argent. D’emblée, les 2 économistes placent en exergue une citation de KEYNES :

« L’amour de l’argent comme objet de possession (…) sera reconnu pour ce qu’il est, une passion morbide plutôt répugnante, une de ces inclinations à moitié criminelles, à moitié pathologiques, dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales. » (Cité p.59)

Cet amour de l’argent, qui pousse l’individu à rechercher absolument le profit, comme « un adjuvant à la sélection naturelle » (expression de Keynes), est la forme keynésienne de la pulsion de mort.

 

En brisant la simultanéité des échanges, l’argent introduit le temps et jette par là-même « un brouillard d’incertitude sur toutes les actions humaines ». C’est pourquoi la monnaie n’est pas neutre.

KEYNES admirait ARISTOTE, qui exposa les 4 fonctions de la monnaie (mesure de valeur ; moyen d’échange ; moyen de paiement ; réserve de valeur), dont la dernière permet le désordre et la perversion, et qui différencia l’économique (subvenir naturellement à ses besoins) de la chrématistique (accumuler de la richesse monétaire), en condamnant ceux qui accumulent pour accumuler, parce que, si la consommation a forcément une limite, l’accumulation de richesses est illimitée. Par conséquent le commerce qui n’a pour objectif que de vendre plus cher ce qui a été acheté ne peut pas fixer de limite à la cupidité. Pire que le commerce ? Le prêt à intérêt. « C’est un gain contre-nature. THOMAS D’AQUIN reprendra les idées d’ARISTOTE pour condamner l’intérêt, qu’il appelle l’usure, car l’intérêt est le prix du temps qui n’appartient qu’à Dieu. Le taux d’intérêt est le loyer de l’argent qui ne peut, par sa nature, être loué. » (p.69-70)

KEYNES utilise aussi cette notion de loyer de l’argent, s’opposant ainsi aux économistes classiques qui voient dans l’intérêt le prix de l’abstinence.

Et lorsqu’il parle de l’or dans les années 1920, KEYNES le qualifie de « relique barbare » ou de « fétiche ».

 

Reste l’amour de l’argent, ce désir morbide. « KEYNES, comme FREUD, relie la libido et la sublimation. La civilisation progresse, entre autres, parce que les êtres humains subliment leurs pulsions dans le travail, et pour certains dans des œuvres littéraires et artistiques. » (p.77)

Or, on a vu précédemment les pulsions agressives et sadiques qui amènent certains à malmener d’autres : « La possibilité de gagner de l’argent et de constituer une fortune peut canaliser certains penchants dangereux de la nature humaine (…). (…). Il vaut mieux que l’homme exerce son despotisme sur son compte en banque que sur ses concitoyens. » (Keynes, cité p.78) 

C’est ainsi que « l’amour irrationnel de l’argent est le moteur du capitalisme » (p.66)            

 

Alexandre ANIZY

"Capitalisme et pulsion de mort" de Gilles DOSTALER et Bernard MARIS (VI)

Publié le par Alexandre Anizy

Lire auparavant les notes I à V portant le même titre.

Gilles DOSTALER et Bernard MARIS en arrive à la question de l’argent qui, chez FREUD, « est une réalité associé au pouvoir, à la sexualité et à la mort ». (p.55)

Le premier cadeau qu’un enfant offre étant l’excrément, « l’intérêt pour l’excrément est donc pour une part perpétué en tant qu’intérêt pour l’argent ». (Freud, cité p.57) On retrouve le caractère fécal de l’argent dans les contes populaires (« la poule aux œufs d’or », « l’âne qui fait des ducats »). Pour Freud, la forme originaire de la propriété est anale.

Les 2 économistes mettent bien en correspondance les 4 moments de la vie nutritive avec 4 temps forts de la vie économique :

        Ingestion, digestion, rétention, expulsion ;

        Acquisition, investissement, épargne/thésaurisation, vente.

 

Ouvrons ici une parenthèse.

Lorsque l’argent entre scène dans le livre de DOSTALER et MARIS, à travers Freud, nous restons sur notre faim : la lecture psychanalytique méritait un approfondissement.

Nous pensons en particulier au travail théorique de Jean-Marc LEPERS présenté dans son livre « la jouissance symbolique » (Anthropos, collection M8, 3ème trimestre 1977, 235 pages) Citons quelques passages :

« L’Argent est le Dieu amoral de la bourgeoisie et de tout le système bourgeois. Il fonde une autre morale fondée sur le Travail et l’Accumulation, sur la possession de l’Argent. » (p.36)

« L’Argent est plus que fétiche, il est le support ultime de toutes les valeurs, jouant le rôle de Dieu dans la société monarchique. » (p.37)

« L’erreur capitale et fondamentale de MARX est bien d’avoir voulu faire de l’argent lui-même une marchandise, alors que ce sont les choses qui deviennent marchandises précisément parce qu’elles sont constamment mises en rapport avec l’argent (…). Plus rien n’échappe à l’argent, tout est susceptible de devenir marchandise, d’être rapporté au système capitaliste qui seul exprime la « valeur » des choses ou même des individus. Toutes les choses ne valent que par leur rapport à l’argent, toutes leurs autres qualités devenant accessoires. (…). C’est le rapport général à l’argent qui fonde tous les éléments de la société capitaliste comme marchandises, tout comme le rapport général au Roi et à Dieu fondait tous les éléments des sociétés féodales comme parties du Corps du Roi ou du Corps du Christ. » (p.45)

Pour ceux qui s’intéressent à cette question, nous conseillons vivement « la jouissance symbolique » de Jean-Marc LEPERS.

Fermons la parenthèse.

(A suivre)

 

Alexandre ANIZY

"Capitalisme et pulsion de mort" de Gilles DOSTALER et Bernard MARIS (V)

Publié le par Alexandre Anizy

Lire auparavant les notes I à IV portant le même titre.

Gilles DOSTALER et Bernard MARIS en viennent ensuite à la 3ème souffrance de l’individu (après celles de la caducité du corps et de l’invincible nature), celle qui est due à la collectivité et particulièrement à autrui : « Ce qui est proche de moi et me ressemble, je le déteste. En vérité, je déteste mon prochain. » (p.48)

Ceux qui ont lu René GIRARD ont bien sûr reconnu sa thèse de la violence mimétique, admirablement présentée dans son livre « la violence et le sacré » ; mais aussi dans « des choses cachées depuis la fondation du monde » (2 livres en collections de poche).

FREUD parle de narcissisme des petites différences pour désigner cette haine spéculaire du voisin, du collègue, de l’homme qui prend la place que le sujet enviait, alors que GIRARD la nomme rivalité mimétique tout en reconnaissant la découverte formidable de FREUD : « (…) toute pratique rituelle, toute signification mythique a son origine dans un meurtre réel. » (Freud, cité p.51)

Ceux qui s’intéressent vraiment à cette question doivent évidemment lire « totem et tabou », un grand livre de FREUD, si ce n’est le meilleur, comme le dit GIRARD.

« Derrière la rivalité mimétique, (…) la jalousie, l’envie, le désir d’accaparer ce que possède l’autre, le désir de l’autre tout simplement, pour le blesser, le mutiler et le tuer. La frustration et le sadisme sont au cœur de la rivalité mimétique. » (p.51) En conséquence, quand l’individu exprime en société ses besoins, il ne fait que désirer les objets des autres (ou que les autres désirent ouvertement), car tout ce que les autres font ou désirent lui paraît admirable et imitable, ce qui signifie que tout individu est « dans la recherche volontaire d’une adversité dont on est soi-même l’artisan ». (GIRARD, cité p.51)

 

Forts de cette analyse, DOSTALER et MARIS peuvent donner un autre sens aux mots concurrence et compétition :

« La concurrence résume la rivalité mimétique, la foule des moutons courant vers la mort. » (p.52) ;

« (…) il s’agit bien de rivalité mimétique (…). Ensemble nous quémandons. La compétition possède un contenu infantile que n’avoue pas immédiatement la concurrence. » (p.52) 

Pour FREUD, le capitalisme est un moment puéril, immature, dans l’histoire de l’humanité.

 

Le narcissisme des petites différences permet d’expliquer la servitude volontaire : « Passant du moi, égoïste et éclairé, à la foule, mimétique et aveugle, l’individu abandonne sa raison pour l’imitation et, au passage, entre dans la servitude volontaire. » (p.53) Ceci vaut pour la sphère de production. Dans celle de la consommation, l’hystérie en est une autre forme : « l’hystérique ne consomme ou n’accumule pas des objets pour jouir, évidemment, mais pour plaire à autrui. » (p.54)

Par la consommation des objets, le capitalisme promet une jouissance élevée, qui n’est pas du plaisir mais une manifestation de la pulsion de mort.

 

Alexandre ANIZY

"Capitalisme et pulsion de mort" de Gilles DOSTALER et Bernard MARIS (IV)

Publié le par Alexandre Anizy

Lire auparavant les notes I à III portant le même titre.

Gilles DOSTALER et Bernard MARIS rappellent ensuite que « l’individu de FREUD comme celui de KEYNES est un être d’emblée collectif, qui naît et grandit par le langage ». (p.43)

Un groupe, une société, c’est autre chose que la somme des individus composant l’ensemble : individuel et collectif sont antinomiques.

« Les termes antinomiques ne se résolvent pas plus que les pôles opposés d’une pile électrique ne se détruisent. Le problème consiste à trouver non leur fusion qui serait leur mort, mais leur équilibre sans cesse instable, variable selon le développement même de la société. » (PROUDHON, « Théorie de la propriété »)

« Le moi est angoissé, agressif, autodestructeur. Il se heurte au collectif qui le protège au nom de l’autorité. » (p.43), ce qui accentue le phénomène « boule de neige » : l’argent engendre plus d’argent, les structures élémentaires s’assemblent de plus en plus du fait de la dynamique de la circulation du capital – un processus complexe que le terme mondialisation cristallise bien. « L’une des tendances principales de la culture est d’agglomérer les hommes en de grandes unités » (Freud, cité p.44), parce que la technique (on a vu précédemment qu’elle est une partie de la culture) homogénéise le monde (MARX et WEBER parlaient déjà de « planète uniforme », comme plus tard KEYNES ou Karl POLANYI). Mais la formation de groupes incorpore des tendances morbides (Freud, « totem et tabous ») et « le remplacement de la puissance de l’individu par celle de la communauté est le pas culturel décisif. Son essence consiste en ce que les membres de la communautés se limitent dans leurs possibilités de satisfaction (…) ». (Freud, cité p.45)

La foule subit donc une pression culturelle, mouvement illimité d’accumulation se faisant au détriment des pulsions : par nécessité économique, la culture retire à la sexualité une grande énergie. Refoulement sexuel et pulsion de mort sont liés.  

 

« L’incapacité de concevoir une limite, propre à l’infantilisme, est au cœur du capitalisme. » (p.46) En effet, « le moi lui-même est investi de libido (…) qui se tourne vers les objets, devenant ainsi libido d’objet, et peut se retransformer en libido narcissique. » (Freud, cité p.46) Or, que fait le capitalisme, sinon ajouter des objets aux objets ?

Le capitalisme a surdéveloppé la culture pour d’abord répondre aux besoins des hommes, puis pour les stimuler (publicité et média entretenant l’insatiabilité), entraînant la société des hommes dans une frénésie accumulatrice où personne n’est satisfait : au bout du compte, il reste la frustration et le désarroi.   

(A suivre)

 

Alexandre ANIZY

"Capitalisme et pulsion de mort" de Gilles DOSTALER et Bernard MARIS (III)

Publié le par Alexandre Anizy

Lire auparavant les notes I et II portant le même titre.

Gilles DOSTALER et Bernard MARIS considèrent que FREUD a intégré 2 concepts économiques fondamentaux : la rareté et le détournement. « Au cœur de la vision de Freud se trouve une dynamique économique où les pulsions sont constamment refoulées par la gestion de la pénurie. Le principe de réalité doit être constamment rétabli. La société s’en charge. Naissent la culture et le droit. » (p.35)

Le principe de réalité s’oppose au principe de plaisir qui demande une satisfaction immédiate des besoins (exemple : le nourrisson au sein de la mère). Autrement dit, face à son environnement l’homme bride ses pulsions animales, et ce faisant, il repère l’utile, discerne la raison.

 

Or, en économie, différer dans le futur une consommation immédiate, avec la perspective d’une consommation de quantité ou de qualité supérieures, est une définition de l’investissement. La relation entre les principes de plaisir et de réalité se ramène selon Freud « au principe économique de l’épargne de dépense » : on reporte dans le futur une destruction immédiate au profit d’une satisfaction plus importante.

Ce report est appelé « détour de production ».

Investir, c’est « détourner le travail de la production immédiate de biens de consommation pour constituer du capital. Ainsi le refoulement du besoin, le refus de sa satisfaction immédiate, permet l’épargne, et le détour de production, l’utilisation de l’énergie et du travail à la constitution du capital, permet l’investissement. » (p.36) Plus le détour de production est allongé, plus l’accumulation est forte.

Cette théorie de l’investissement est due à Eugen Von BÖHM-BAWERK, de l’école dite autrichienne.

« Le capital est un détour temporel qui exclut la jouissance. La pulsion de mort, au contraire, est la jouissance immédiate de l’anéantissement. La pulsion de vie sera baptisée par un économiste « croissance », laquelle est la négation de la rareté. » (p.38)

 

Pour lutter contre la rareté, la communauté humaine attaque la nature « avec l’aide de la technique guidée par la science » (Freud, cité p.39) La technique fait évidemment partie de la culture, puisque les premiers actes culturels sont relatifs à l’usage des outils, la domestication du feu, la construction d’habitations. Si, grâce à cette accumulation culturelle et matérielle, l’homme vit incontestablement mieux et plus longtemps, est-il pour autant libéré de ses angoisses ? Force est de constater qu’on a surtout ajouté des années en bout de cycle : la vieillesse (un naufrage, disait Simone de BEAUVOIR) perdure. « La question du bonheur, elle, n’est pas résolue par le progrès technique. » (p.40)

La technique permet de satisfaire le principe de plaisir avec « soit le contenu positif du but, le gain de plaisir, soit le contenu négatif, l’évitement du déplaisir » (Freud, cité p.41) Elle permet aussi de lutter contre « la caducité de notre corps » (Freud) : les dépenses majeures dans les pays riches concernent la santé (soins, réparations des corps, entretien des personnes âgées).

« Dans le domaine de la culture, des temps lointains entraîneront de nouveaux progrès (…) augmentant encore plus la ressemblance avec Dieu ». (Freud, cité p.41) Il suffit de voir les miracles de la médecine (greffes d’organes, prothèses … début de la sélection pour la vie) pour comprendre que nous sommes sur ce chemin.

Ainsi, « l’accumulation du capital est l’approche infiniment retardée de Dieu. Cette approche asymptotique de Dieu recouvre notre désir d’éternité, ce désir de reculer la mort (…). » (p.42)

(A suivre)

 

Alexandre ANIZY

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